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Le coq et les tourterelles

Une nouvelle extraite de Braconniers d’eau douce

Le mercredi 1er mars 2006, par Michel Carcenac

Les histoires qui suivent m’appartiennent ou m’ont été racontées, souvent par des amis qui tenaient à ce qu’elles soient écrites et ne se sentaient pas capables de le faire. On ne passe pas facilement de l’oral à l’écrit, et inversement ; ce sont deux mondes.

La mémoire transmise oralement est un arbre qui tous les jours perd quelques feuilles. Plus tard, les héritiers n’auront plus qu’un tronc desséché qui disparaîtra.

Le plus souvent, ce sont des personnes d’un certain âge qui m’ont raconté des tranches de vie avec ferveur, sachant que le papier est

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l’unique moyen de conserver à jamais leurs souvenirs. Elles savent que la mort les guette et le désir les tient de faire écrire leurs histoires.

Pour beaucoup, écrire ou faire écrire ses aventures personnelles, c’est passer à la postérité. D’un livre tiré à des milliers d’exemplaires, il en subsistera bien quelques uns qui survivront des siècles dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier.

L’écriture est le moyen de sauvegarder la mémoire d’un pays. (...)

La mémoire est volage si elle n’est pas écrite.

Mes amis m’ont confié leurs histoires, je les ai mises en forme, qu’ils soient remerciés de m’avoir pris comme secrétaire.

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Pourquoi René était-il aussi excité ce soir-là ? Qu’avait-il encore fait qui sorte de l’ordinaire ? Avec ce vieux camarade de classe, il fallait s’attendre à tout. La semaine d’avant, il avait produit sa déclaration de revenus en pistoles, écus et sols et il s’était étonné que les services fiscaux lui retournent ses papiers. Un peu plus tôt, il avait réglé ses impôts en pièces de monnaie, les plus petites.

Ne rien faire comme les autres, manifester bien haut son originalité, telle était sa règle de vie, comme celle de Buffarot, l’un de ses ancêtres chef d’une jacquerie. La défense des paysans malheureux avait rapporté à celui-ci d’agoniser trois jours sur la roue, les os consciencieusement brisés mais sans atteinte des organes vitaux. En ces temps, les bourreaux connaissaient leur métier. Après ces joyeusetés, le corps avait été découpé et les morceaux suspendus aux branches entre Belvès et Monpazier, pour l’édification des paysans du cru et le plus grand plaisir des corbeaux.

René revendiquait bien fort ses origines ; au téléphone il menaçait de mort (avec tous les détails) les fonctionnaires du fisc. Ses nombreux amis ne s’inquiétaient pas trop, sachant que les sanctions ne pouvaient dépasser la prison. Sa grande joie était d’être en dehors des lois.

Il chassait le sanglier avec son fauve de Bretagne et détestait les expéditions en bandes avec radio, rabatteurs, chasseurs aux postes, sans parler des risques de se faire fusiller. Pour lui, le sanglier se chasse à trois, tout au plus. Il fallait entendre les autres raconter comment il rampait dans le tunnel tracé dans les ajoncs par la bête, le couteau entre les dents, pour la débusquer quand les chiens n’osaient y aller. C’était un tireur d’élite, mais il n’avait pas accompli un si bel exploit que son ami Laguie : un vieux solitaire avait déboulé, bousculé René, foncé sur Laguie qu’il avait envoyé faire une pirouette dans les airs. En plein saut périlleux (Oh combien périlleux !), Laguie avait tiré et tué le sanglier.

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En apprenant qu’il arrivait du tribunal de Sarlat je m’inquiétais sérieusement :

« Quelle connerie as-tu encore faite ?

- Ce n’est pas pour moi que j’y étais, te fais pas de souci, c’est le coq qu’on jugeait et j’étais allé le défendre, » me dit-il de sa voix nasillarde et traînante. »

Le coq ? Ah oui ! J’avais suivi, sans grande passion, les aventures du coq de Villefranche-du-Périgord. France-Inter, le Figaro et d’autres journaux les avaient contées à la France entière. Qui plus est, les gens de la télé trouvaient ce coq photogénique et prévenant : il chantait à la demande. Que voulez-vous de mieux pour une télé ?

Le pays était divisé entre les défenseurs du coq et ses adversaires. Un vrai feuilleton télévisé.

René s’était bien amusé à Sarlat, il n’y avait plus de place au tribunal. Mais commençons par le commencement.

Il a fallu qu’un musicien, un certain Jean Sogni s’installe à deux pas de Villefranche pour flanquer la pagaïe dans le pays. Il n’avait qu’à rester en Lorraine s’il voulait la tranquillité, on n’est pas allé le chercher. Avec son ami, Sogni a restauré une maison, mais en face, Bernard van Severen, un vieux Périgord, avait des poules et un coq, dans un poulailler construit par son grand-père et qui tenait par du fil de fer.

Le musicien n’appréciait pas le chant du coq. Les cris du volatile enroué le réveillaient et lui déchiraient les oreilles, dès trois heures du matin. Il s’est plaint à Bernard qui l’a envoyé bouler ; des poules et des œufs, c’était un supplément intéressant pour cet ouvrier d’usine. Pour ne pas entendre les rouspétances du mélomane, Bernard faisait gueuler la radio de sa 4 L pendant ses visites au poulailler. Bernard, lui, n’était pas dérangé par les cocoricos, il habitait en ville.

Sogni avait suggéré d’enfermer le coq dans le noir, le soir, et de le libérer après sept heures du matin. Il ne se rendait pas compte du travail que ça représentait : des allées et venues matin et soir, sans compter le prix de l’essence ! Du coup, énervé, van Severen a baptisé son coq “ Renato ”.

Les nerfs à bout, manquant de sommeil, Jean Sogni a porté plainte.
Scandale pour les nombreux camarades de Bernard et pour tous les amis des bêtes et de la campagne. Ils ont sur le champ créé un comité de soutien : “ Vivre à la campagne avec les bruits et les odeurs ” et organisé une manifestation. Ils étaient nombreux à défiler dans les rues de Villefranche et ils ont bien rigolé. Comme pour des défilés de syndicalistes, les banderoles affichaient des slogans : “ Gardarem lou Gal - Dordogne, pays de l’Homme et du Coq - Touche pas à mon coq. ”

Renato, dans une cage, était promené sur une brouette par son maître et il chantait au commandement de Bernard. En regardant de près, René a vu que c’était Bernard qui chantait à la place de son coq ; Il le sortait de la cage, le tenait contre sa poitrine en lui relevant la tête et c’était si bien imité que personne n’a découvert la supercherie. René s’y connaît en bestioles de toutes sortes et il savait bien que l’on ne peut pas faire chanter un coq sur commande.

Il y avait aussi d’autres animaux que l’on promenait, un âne, des cochons, un cheval. Une banda ajoutait un tonus du diable.

Martegoutte, le maire, avait passé son écharpe tricolore pour recevoir les manifestants et dire que l’on avait traité un sujet sérieux avec humour. Il a mené le cortège jusqu’au monument aux morts et, montrant le coq de pierre qui le surmontait, a déclaré : “ Le coq est l’emblème de la nation, notre devoir de citoyen est de le protéger. Qui attaque le coq gaulois, attaque la France. ”

Maurice Bouyou, le président des retraités agricoles, dans un grand discours a rappelé qu’il fallait faire revivre nos campagnes et les préserver des invasions nordiques.

René se tordait de rire, c’était vraiment la fête et l’on buvait gratis, un viticulteur de Cahors avait donné cinquante litres de blanc et autant de rouge. Les journalistes, la télé, les radios, étaient là. Quant à Sogni, il donnait un concert en Lorraine ; dommage, à Villefranche on lui en aurait servi un de chouette.

Aujourd’hui, en pleine audience du tribunal, van Severen a fait chanter son coq et les deux ont été acquittés. Leurs supporters ont gueulé et chanté de joie, tellement fort que les juges ont quitté la salle. C’est beau le chant du coq, René en entend un qui chante au Bout du Monde, toujours après sept heures ; il ne portera pas plainte contre lui.

C’est pas comme la ritournelle des tourterelles turques, trois notes qu’elles répètent sans cesse bien avant le lever du jour. Elles ne pouvaient pas rester en Turquie au lieu de venir nous casser les oreilles, me dit René ?

Devant sa fenêtre, il en avait deux qui le narguaient, perchées dans le cèdre, et qui le réveillaient. Elles ne voulaient pas partir malgré ses injures, car sa femme leur donnait du grain.

« Quand je suis rentré du tribunal, me dit René, elles étaient sur une branche du cèdre et se gargarisaient de leur glou-glou-trou. Elles se moquaient vraiment de moi, ces idiotes. Rien à voir avec le cocorico, il est français lui.

Mon calibre 20 était accroché au-dessus de la porte, toujours chargé. D’une seule cartouche de six, je les ai ratatinées aussi sec. Ah ! mais, on a bien le droit de dormir tranquille, il me semble. »

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Cette nouvelle est extraite de l’ouvrage de Michel Carcenac Braconniers d’Eau Douce et autres nouvelles, Edition du Hérisson. Belvès :

Dans ses récits contemporains, Michel Carcenac anime une galerie de personnages hauts en couleur : le truculent Hubert qui épie de son bateau l’envol des hirondelles dans la nuit, tandis qu’en amont l’Ange blanc glisse sur le courant. L’officier de la deuxième DB aux prises avec des gitans, et Pascal d’Eygurande qui sauve son village de la famine. Il nous entraîne dans les histoires du coq et des tourterelles, du verrat et de la chevrette, sans oublier les tribulations des veaux. Perché dans son tilleul, le geai Zizi-pan-pan la Riflette médite sur le bonheur de vivre à la campagne.

D’un bond de kangourou blanc, nous sautons du Bugue à Siorac, de Pissos à Amsterdam, de la Double au Quercy et à l’Agenais, mais la Dordogne reste toujours le personnage principal de ce tableau bucolique.

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Découvrir Le Périgord d’Antoine Carcenac  : (photographies 1899 - 1920).

Pour lire l’interview de Michel Carcenac

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