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Docteur Roux

Une nouvelle extraite de Braconniers d’eau douce

Le vendredi 1er décembre 2006, par Michel Carcenac

Les histoires qui suivent m’appartiennent ou m’ont été racontées, souvent par des amis qui tenaient à ce qu’elles soient écrites et ne se sentaient pas capables de le faire. On ne passe pas facilement de l’oral à l’écrit, et inversement ; ce sont deux mondes.

La mémoire transmise oralement est un arbre qui tous les jours perd quelques feuilles. Plus tard, les héritiers n’auront plus qu’un tronc desséché qui disparaîtra.

Le plus souvent, ce sont des personnes d’un certain âge qui m’ont raconté des tranches de vie avec ferveur, sachant que le papier est

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l’unique moyen de conserver à jamais leurs souvenirs. Elles savent que la mort les guette et le désir les tient de faire écrire leurs histoires.

Pour beaucoup, écrire ou faire écrire ses aventures personnelles, c’est passer à la postérité. D’un livre tiré à des milliers d’exemplaires, il en subsistera bien quelques uns qui survivront des siècles dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier.

L’écriture est le moyen de sauvegarder la mémoire d’un pays. (...)

La mémoire est volage si elle n’est pas écrite.

Mes amis m’ont confié leurs histoires, je les ai mises en forme, qu’ils soient remerciés de m’avoir pris comme secrétaire.

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Les jeunes de Siorac ? Tous des voyous ! On n’est jamais tranquille avec eux, ils pillent mes nasses, mes filets, sans le moindre respect pour moi qui les soigne ; ils sont plus sages quand ils sont malades.
Dans le Nord où j’étais médecin des mines... bien sûr, on ne pêche pas comme par ici, le climat n’est pas le même et il n’y pas la Dordogne. C’est pour cela que j’ai abandonné les mines de charbon et que j’ai vissé ma plaque à Siorac-en-Périgord, sur une maison à quelques mètres de l’eau. Je pratique la médecine générale, les accouchements et la dentisterie. Surtout, je ne suis plus salarié, je suis mon maître ; je devrais dire que j’ai autant de patrons que de clients, des patrons qui me convoquent nuit et jour, un coup de téléphone et allez hop ! au boulot, tout de suite. Un métier de chien, mais je l’aime bien et je prends mon temps pour flâner sur ma barque ; si ça presse trop, de la berge on m’appelle. Pour être vraiment tranquille, j’appuie sur la perche et je pousse mon gabarrot jusqu’à Fourques où l’on ne peut me trouver. En cas d’urgence, ma femme appelle le jeune médecin de Belvès ; tout feu tout flammes, il ne demande qu’à travailler ; je vais bientôt lui confier les accouchements afin de dormir en paix.

Ah non ! Je ne regrette pas le Nord quand je pars faire un tour au petit matin, avant la tournée des malades. Le brouillard s’étend sur la rivière, les oiseaux se chamaillent et les martins-pêcheurs lancent leurs éclairs bleutés. Dans ces moments paisibles, je me retiens de faire du bruit en cognant la perche sur la barque. Je n’aperçois que les berges recouvertes de verdure et les collines à l’arrière plan, pas une route, pas une voiture. Et qu’elle est belle la maison du passeur de Fourques, accrochée sur la pente...

L’été, quand le courant s’est assagi, que l’eau est claire et chaude, les garnements plongent à la recherche des poissons ; en les voyant, je regrette ma jeunesse où je faisais comme eux. Mais je me mets dans des colères terribles quand ils fouillent dans les nasses ou les filets, surtout si ce sont les miens et qu’ils ressortent, vingt mètres en aval, un barbeau à chaque main et des gardons pleins le slip.

D’habitude, je dispose les nasses près de chez moi, en amont du pont. Pendant l’une de ces opérations, j’avais deviné, à moitié caché, ce voyou de Miguel-Gorrie, le fils du chef de gare. Ce garçon faisait l’admiration des filles quand il plongeait du haut du pont. Son saut de l’ange était impeccable, jamais raté, et sous l’eau c’était une loutre. Moi aussi je l’admirais. Je n’étais pas son médecin, les cheminots ne pouvaient s’adresser qu’au médecin de la SNCF : s’ils allaient en consulter un autre, ils n’étaient pas remboursés et les certificats n’étaient pas acceptés. Ne pas avoir le libre choix de son médecin, comme dans les mines, quel scandale !

Revenons au galapiat qui m’avait vu poser les nasses et que j’avais repéré. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces et je pensais bien qu’il allait agir à l’heure des consultations. Ma femme reçut la consigne de faire patienter les clients et moi je poussai ma barque un peu plus haut et la cachai dans un bras de la Nauze.

Ça n’a pas tardé. Le grand Miguel a fait quelques pirouettes sur la pile avant de partir vers l’amont par le banc de gravier, puis il est redescendu avec le courant. Il avait bien pris ses repères, ce gredin. Deux mètres avant l’endroit, il a plongé, je l’ai vu sortir, puis redescendre. Aussitôt, j’ai mis la barque dans le courant et me suis laissé porter. Il est resté près de trois minutes sous l’eau à enfiler les poissons sur un vime. Il était temps qu’il remonte car je risquais de le dépasser. Quand il a montré son crâne, je lui ai asséné un grand coup de rame qui l’a renvoyé au fond. Il a refait surface, bien sûr, ce n’était pas un gars à se laisser abattre pour si peu, mais l’eau était rouge. Je lui ai tendu la perche pour l’aider à embarquer et l’ai emmené chez moi. Tout son corps ruisselait d’eau et de sang, ça pisse dur une plaie du cuir chevelu, et en s’essuyant la figure il s’en mettait partout. Je l’ai fait passer par la salle d’attente, où les clients ont écarquillé les yeux. Pour dégager la plaie, je l’ai rasé plus que nécessaire et je lui ai mis dix points de suture, sans anesthésie locale. Je me moquais de lui en travaillant, mais il ne disait rien.

“ Te plains pas, je lui répétais, aujourd’hui c’est gratuit.”

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Cette nouvelle est extraite de l’ouvrage de Michel Carcenac Braconniers d’Eau Douce et autres nouvelles, Edition du Hérisson. Belvès :

Dans ses récits contemporains, Michel Carcenac anime une galerie de personnages hauts en couleur : le truculent Hubert qui épie de son bateau l’envol des hirondelles dans la nuit, tandis qu’en amont l’Ange blanc glisse sur le courant. L’officier de la deuxième DB aux prises avec des gitans, et Pascal d’Eygurande qui sauve son village de la famine. Il nous entraîne dans les histoires du coq et des tourterelles, du verrat et de la chevrette, sans oublier les tribulations des veaux. Perché dans son tilleul, le geai Zizi-pan-pan la Riflette médite sur le bonheur de vivre à la campagne.

D’un bond de kangourou blanc, nous sautons du Bugue à Siorac, de Pissos à Amsterdam, de la Double au Quercy et à l’Agenais, mais la Dordogne reste toujours le personnage principal de ce tableau bucolique.

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Découvrir Le Périgord d’Antoine Carcenac  : (photographies 1899 - 1920).

Pour lire l’interview de Michel Carcenac

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