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Amsterdam

Une nouvelle extraite de Braconniers d’eau douce

Le mercredi 1er novembre 2006, par Michel Carcenac

Les histoires qui suivent m’appartiennent ou m’ont été racontées, souvent par des amis qui tenaient à ce qu’elles soient écrites et ne se sentaient pas capables de le faire. On ne passe pas facilement de l’oral à l’écrit, et inversement ; ce sont deux mondes.

La mémoire transmise oralement est un arbre qui tous les jours perd quelques feuilles. Plus tard, les héritiers n’auront plus qu’un tronc desséché qui disparaîtra.

Le plus souvent, ce sont des personnes d’un certain âge qui m’ont raconté des tranches de vie avec ferveur, sachant que le papier est

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l’unique moyen de conserver à jamais leurs souvenirs. Elles savent que la mort les guette et le désir les tient de faire écrire leurs histoires.

Pour beaucoup, écrire ou faire écrire ses aventures personnelles, c’est passer à la postérité. D’un livre tiré à des milliers d’exemplaires, il en subsistera bien quelques uns qui survivront des siècles dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier.

L’écriture est le moyen de sauvegarder la mémoire d’un pays. (...)

La mémoire est volage si elle n’est pas écrite.

Mes amis m’ont confié leurs histoires, je les ai mises en forme, qu’ils soient remerciés de m’avoir pris comme secrétaire.

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Ils étaient crevés d’avoir couru le sanglier toute la journée. A la Combe de la Louve, les deux fauves de Bretagne avaient levé un vieux mâle d’environ cent trente kilos. Impossible de le tirer dans les ajoncs, les chiens le serraient de trop près.

La bête les avait entraînés sur le plateau à Pète Tranquille, puis elle avait pris le chemin de la Reine Blanche. Les chiens avaient mené les chasseurs dans la Forêt Royale du Défé sur une mauvaise piste, celle d’un chevreuil. Avec ces saletés de chèvres toujours plus nombreuses, plus moyen de chasser le gibier noble.

Après le casse-croûte de midi, ils ont retrouvé la trace du solitaire, l’ont suivi à travers la Grande Garrissade, mais l’ont perdu pour de bon aux termes d’Astor.

Ils revinrent par le camp de César et, du bord de la colline, ils jetèrent un coup d’œil sur Siorac où quelques lumières s’allumaient. Ils virent le soleil plonger avec majesté dans la Dordogne et ses derniers rayons furent pour eux.

Coparat les fit entrer chez lui, alluma sa lampe à pétrole. En 1935, son père était le seul à avoir refusé l’électricité, marquant ainsi son originalité. Lui, l’aurait bien prise après la mort du vieux, mais les deux poteaux coûtaient cher.

Un fagot jeta une bonne lumière, plus belle que toutes les lumières électriques et Coparat sortit sa bouteille de vin blanc. Coparat était un surnom, chez le coiffeur il ordonnait toujours en patois : “ Tu me les coupes à ras. ”

Le deuxième chasseur était le “ Commandant ”, ainsi nommé parce qu’il tenait une boutique à l’enseigne : “ Au Brave Commandant Rivière,” en hommage à cet officier de la Coloniale, blessé près de Hanoï en 1883 au cours de la bataille du Pont de Papier et qui avait eu la tête tranchée par le chef des Pavillons noirs.

Juju, lui, habitait à Saint-Amand de Belvès, il était le meilleur des trois chasseurs. Qu’ils n’aient pas tué le sanglier ne les tourmentait pas, ils n’étaient pas des viandards. Ils avaient joué avec lui toute la journée, il avait gagné et c’était bien ainsi. Devant la cheminée, ils devisaient en faisant griller des châtaignes.

  • Dis donc, demanda le Commandant à Juju, c’est vrai que le Fernand a vendu sa maison à des Hollandais ? Tu les connais ces gens ?
  • Deux ans que je les connais. Ils sont riches, mais pas orgueilleux pour deux sous, bien qu’ils aient une belle BMW. Je pourrais vous en parler, des Hollandais. Evidemment ils ne vivent pas comme nous, chaque pays possède sa coutume, mais quand ils mangent à la maison, ils ne crachent pas sur les confits ni sur les foies gras. Ils s’y connaissent aussi bien que vous et moi. Ils font chabrol sans prendre des mines dégoûtées et la Louise leur a appris à faire le tourin blanchi. Tu comprends Commandant, quand ils sont chez nous, les Hollandais, ils veulent pas nous froisser, si on les invite, ils mangent comme nous, ils font honneur à la table. Ma femme serait pas contente s’ils ne vidaient pas leur assiette.
    Le mari, Dick Bontekoe il s’appelle, est industriel, avec des ouvriers, et sa femme est ingénieur, et tu ne t’en douterais jamais. Ils ont dit qu’ils me faisaient confiance et ils me donnent les clés de la maison quand ils repartent. Je surveille les appareils, je fais attention au gel et à toutes les choses qui se passent dans une maison, comme des tuiles qui s’envolent. Au printemps j’arrache les ronces et je passe un coup de gyro sur la pelouse. Ils m’ont dit que je pouvais me baigner dans la piscine quand ils ne sont pas là. Mais, la Louise et moi, ça ne nous dit rien, surtout en hiver.
    Le soir qu’ils arrivent de Hollande, ils mangent à la maison. Ils ne vont tout de même pas souper à l’Auberge de la Nauze, ce serait vexant pour nous. Je vous assure, pas orgueilleux ces gens-là.

Coparat, on boit de bons coups chez toi, mais ils sont rares. De parler et de manger des châtaignes, ça donne soif.

  • Et toi, Juju, ils t’ont invité ?
  • Ici, non. C’est pas la peine, Louise me fait la soupe. Mais ils nous ont invité chez eux à Amsterdam.
  • A Amsterdam ! Raconte-nous ça. T’as vu des tulipes ?
  • Non, c’était pas la saison. Donc, nous avons pris l’avion à Orly et aussitôt partis, aussitôt posés, le temps d’aller d’ici à Castelréal.
    L’après-midi, les Bontekoe nous ont pris dans la BMW et nous sommes partis pour la visite d’Amsterdam. Sans arrêt on coupait des canaux, on regardait les maisons de toutes les couleurs, comme il n’y en a pas chez nous. Mais c’était pas la peine de se fatiguer, c’était pareil que sur les photos et sur les cartes postales qu’on avait déjà vues. Sur le port, il y en avait des bateaux, que c’est pas croyable, et des gros. Il y avait même des marins dans le port d’Amsterdam, comme dans la chanson de Jacques Brel que mes gosses n’arrêtent pas d’écouter depuis que nous y sommes allés, à Amsterdam, mais ils ne chantent pas les marins, ou bien on ne nous a pas mené aux endroits où ils chantent. Amsterdam, c’est pas le port de Siorac avec ses quatre gabarrots.
    Ils voulaient nous faire visiter le jardin botanique, un truc où il y a des plantes, mais j’ai dit que c’était pas la peine, que des plantes on n’en manquait pas en Dordogne, que c’était bon pour des gens de la ville. Comme on rentrait, d’un coup j’ai aperçu, le long d’un canal, un fourgon 24. Arrêtez ! J’ai crié, un peu fort. Heureusement qu’on avait la ceinture de sécurité, ça pile sec une BMW. Je suis descendu de voiture pour les voir, ces 24, des gitans de Bergerac, et vous me croirez si vous voulez, je leur avais acheté des paniers dans le temps. Ils étaient en train de rempailler des chaises et nous avons discuté. Heureusement pour eux qu’ils avaient apporté de l’osier, parce que, pour en trouver à Amsterdam...
    Ma femme m’a crié de revenir, que ça avait assez duré, qu’on n’était pas venu ici pour voir des barraquiers. Les Bontekoe (ils étaient restés dans la voiture) n’étaient pas contents, ils m’ont dit que ça ne se faisait pas, de parler aux gitans, même des 24, et qu’ils se demandaient comment on avait pu laisser venir des gens pareils jusque chez eux.
    Le lendemain dimanche, les femmes se sont rendues dans une église et les hommes dans une autre. J’ai rien compris à ce qu’on y racontait et ce n’était pas du tout comme chez nous.
    De retour à la maison, on s’est calé dans les fauteuils et la Louise m’a réveillé quand j’ai ronflé. Je lui ai demandé d’aller voir si on préparait la soupe, du côté de la cuisine. Le matin, j’avais pris un bol de café qui risquait pas de m’énerver, un œuf et deux tranches de lard, frits ensemble, avec du pain où il n’y avait que la mie. Il était loin ce casse croûte de poupée et il ne calait pas l’estomac comme des châtaignes. La Louise en a mis du temps pour revenir, les femmes lui avaient fait voir des robes, des chiffons, mais aucune ne s’occupait du repas. Les Bontekoe discutaient avec des amis, mais je pouvais pas me mêler de la conversation. Sans cesse je regardais la montre, en levant bien haut le poignet, toujours rien.
    A six heures du soir, les femmes ont apporté des verres et elles ont servi le whisky, moi qui ne peux pas le sentir, mais je ne pouvais pas refuser. Mon estomac a cru que c’était de l’acide qui lui était tombé dessus, surpris il a arrêté de se tortiller. Si encore on lui avait offert un Ricard. Et toujours rien pour éponger cette boisson.
    Après le whisky, les hommes ont déballé le matériel et ils ont projeté des photos, des diapos qu’ils ont dit. Eh bien ! vous ne savez pas ce qu’ils nous ont fait voir avec ces diapos, jamais vous ne le devinerez... l’église de Saint-Amand, l’église d’Orliac, les remparts de Belvès, et ma maison, oui, ma maison ! On la voyait de dedans, de dehors, avec les vaches, avec la Louise, avec moi, avec les petits. Non ! Mais, tu crois que j’étais venu en Hollande pour voir ma maison, mes vaches et la Louise ? J’avais qu’à rester chez moi ! Prendre l’avion jusqu’en Hollande pour voir ma maison !
    Après, on est passé à table. Il y avait toujours du lard grillé pour commencer et puis, du civet de lièvre, du vrai, mais avec des bananes. J’aime bien le civet de lièvre, et aussi les bananes, mais des bananes cuites dans le vin rouge, t’as déjà vu ça, Coparat ? Le civet, il passait bien, mais les bananes, elles n’étaient pas dures, mais elles ne voulaient pas descendre. Et pourtant, il fallait bien que je les avale, je voulais pas vexer les Hollandais, ils étaient si gentils avec nous.
    Mais surtout, il n’y avait pas de vrai pain, rien que de la mie, et encore, pas assez pour pomper la sauce.
    Ah ! Si j’avais su. J’ai bien regretté de ne pas avoir emporté une grosse tourte de chez Marsal, à Amsterdam !
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Cette nouvelle est extraite de l’ouvrage de Michel Carcenac Braconniers d’Eau Douce et autres nouvelles, Edition du Hérisson. Belvès :

Dans ses récits contemporains, Michel Carcenac anime une galerie de personnages hauts en couleur : le truculent Hubert qui épie de son bateau l’envol des hirondelles dans la nuit, tandis qu’en amont l’Ange blanc glisse sur le courant. L’officier de la deuxième DB aux prises avec des gitans, et Pascal d’Eygurande qui sauve son village de la famine. Il nous entraîne dans les histoires du coq et des tourterelles, du verrat et de la chevrette, sans oublier les tribulations des veaux. Perché dans son tilleul, le geai Zizi-pan-pan la Riflette médite sur le bonheur de vivre à la campagne.

D’un bond de kangourou blanc, nous sautons du Bugue à Siorac, de Pissos à Amsterdam, de la Double au Quercy et à l’Agenais, mais la Dordogne reste toujours le personnage principal de ce tableau bucolique.

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Découvrir Le Périgord d’Antoine Carcenac  : (photographies 1899 - 1920).

Pour lire l’interview de Michel Carcenac

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