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Accueil > Documents > Témoignages > Textes et nouvelles de Michel Carcenac > A l’ombre de Monsec : Le cocher

A l’ombre de Monsec : Le cocher

Une nouvelle extraite de Braconniers d’eau douce

Le jeudi 1er décembre 2005, par Michel Carcenac

Les histoires qui suivent m’appartiennent ou m’ont été racontées, souvent par des amis qui tenaient à ce qu’elles soient écrites et ne se sentaient pas capables de le faire. On ne passe pas facilement de l’oral à l’écrit, et inversement ; ce sont deux mondes.

La mémoire transmise oralement est un arbre qui tous les jours perd quelques feuilles. Plus tard, les héritiers n’auront plus qu’un tronc desséché qui disparaîtra.

Le plus souvent, ce sont des personnes d’un certain âge qui m’ont raconté des tranches de vie avec ferveur, sachant que le papier est

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l’unique moyen de conserver à jamais leurs souvenirs. Elles savent que la mort les guette et le désir les tient de faire écrire leurs histoires.

Pour beaucoup, écrire ou faire écrire ses aventures personnelles, c’est passer à la postérité. D’un livre tiré à des milliers d’exemplaires, il en subsistera bien quelques uns qui survivront des siècles dans une bibliothèque ou au fond d’un grenier.

L’écriture est le moyen de sauvegarder la mémoire d’un pays. (...)

La mémoire est volage si elle n’est pas écrite.

Mes amis m’ont confié leurs histoires, je les ai mises en forme, qu’ils soient remerciés de m’avoir pris comme secrétaire.

**********

Je ne savais pas que la bicyclette pouvait être aussi dangereuse, dit Godefroy, mais les voitures le sont encore plus, j’en sais quelque chose. Vous avez parlé du Phaéton Renault, mon grand-père en avait un dans lequel toute la famille s’entassait ; un vrai carrosse.

Nous avons parlé tout à l’heure de belles voitures, mais moi qui vous parle, reprit Jean-Claude de Royere, j’ai eu la chance, étant jeune, de connaître un des derniers exemplaires du plus beau mode de locomotion qui soit au monde : un attelage à quatre chevaux.

Norbert, le cocher, était un bel homme. Il portait coquettement incliné sur l’oreille, un de ces petits chapeaux noirs popularisé par la série télévisée anglaise “ Chapeau melon et bottes de cuir. ”

Lorsque le grand break était de sortie, c’était un événement. L’astiquage des harnais prenait deux jours ; la bouclerie de cuivre étincelait comme de l’or. Quant aux chevaux, après pansage, Norbert ne se fiait pas à leur brillante robe de soie. Il enfilait une paire de gants blancs, puis frottait à rebrousse-poil la croupe et l’encolure. Les gants devaient conserver une blancheur immaculée.

En route...

Ce cri se répétait partout à la ronde, “ Le grand break va passer. ” On accourait de loin pour l’admirer. Quel beau spectacle ! Ces vieilles gravures anglaises que vous voyez accrochées au mur en donnent une idée.

Mener un attelage à quatre chevaux n’est pas à la portée du premier venu. Plus les chevaux sont beaux, près du sang, et ceux de Norbert étaient très beaux, plus ils sont émotifs et plus il faut de doigté. C’est un art. Dans sa partie, Norbert était un virtuose.

Les deux chevaux de tête qui ne sont rattachés à la voiture que par les traits, s’appellent “ chevaux de volée. ” J’ai encore leurs noms en mémoire : Néron et Stentor. Les chevaux proches de la voiture sont les “ chevaux de timon. ”

Une des principales difficultés est qu’ils doivent tirer tous ensemble et d’une même force. Comme chez les hommes, il y en a toujours un plus paresseux que l’autre. Un bon meneur sait les faire marcher d’un même pas, les traits également tendus. Il faut aussi qu’ils gardent la tête droite, non dirigée vers l’extérieur, ce qui s’appelle “ tirer à la chaînette ”, ni vers l’intérieur “ pousser au timon. ”

Bien calé sur son siège, immobile comme une statue, calme, Norbert semblait communiquer avec son attelage par transmission de pensée. Une simple pression de l’index sur les guides et cet énorme ensemble pivotait comme à la parade. De temps à autre, quand il était content, il sifflotait entre ses dents et murmurait des mots d’amour à ses chevaux : “ Tout doux, mes agneaux, tout doux. ” Ou encore : “ Bien, oui, oui, mon Néron, c’est toi le plus beau. ”

Tout en finesse, un grand art, je vous assure, un très grand art.

Norbert était aussi un grand chasseur et mon oncle Georges, aujourd’hui décédé, m’a conté une anecdote à son sujet. Georges, écolier pensionnaire à Bergerac, venait en l’honneur de Noël de bénéficier de quelques jours de vacances. Il prend le train et débarque à la gare du Buisson où le break l’attendait. Tout content, il demande à Norbert s’il peut monter en haut sur le siège, à côté de lui. Permission accordée, les voilà partis.

Il avait neigé cette nuit-là et la plaine illuminée par un splendide soleil hivernal étincelait de mille feux. Peu après avoir passé le pont de Siorac, en longeant les terres de Salibourne, tout d’un coup, Norbert arrête ses chevaux, puis de son fouet il désigne un point très loin, près de la rivière :

« Petit ! Tu vois la fumée là-bas ? »

Georges écarquille les yeux, il ne voit rien.

« Il y a un lièvre tapi. C’est lui qu’on voit fumer. Cette après-midi nous irons à la chasse. »

C’était vrai, m’a dit mon oncle. « L’après-midi, tous les deux nous avons tué un magnifique lièvre. Norbert me l’a laissé tirer mais il se tenait prêt à doubler si j’avais manqué mon coup. »

Hélas ! les temps devenaient durs. Entretenir un grand break, soigner et nourrir quatre chevaux, c’était coûteux, et puis ce n’était plus à la mode.

Les chevaux ont été vendus un par un, Norbert a pris sa retraite. Quant au break, il a moisi quelque temps dans une grange, puis a été vendu à un fournisseur de décors pour le cinéma.

Quelques années plus tard, j’ai retrouvé Norbert. Il avait vieilli. Assis sur une chaise le long de la route, le menton appuyé sur sa canne, il regardait passer les automobiles.

“ Vous voyez Norbert, toutes ces voitures, c’est le progrès. ”

Grognon, il a répondu : “ Le progrès, il sent mauvais. ”

Quelques mois encore et j’ai appris qu’il était mort. J’ai été voir sa veuve qui m’a raconté qu’il était dans le coma depuis trois jours lorsque, tout d’un coup il s’est réveillé et a crié : “ Il faut atteler ! ”. Puis il est retombé, c’était fini.

Alors, moi qui vous parle, je sais, je suis sûr que ce jour-là Norbert menant le grand break étincelant a franchi les portes du Paradis, les quatre chevaux au grand trot, bien droits.

Le grand Saint Pierre, les anges, tous les saints n’ont pas pu se retenir. Ils se sont levés, ils ont applaudi, enthousiastes.
Norbert, souriant, a murmuré : “ Tout doux mes beaux, tout doux. ”
Prenons encore un verre de ce vieil armagnac et portons un toast à Norbert qui est, maintenant, le cocher du Bon Dieu, car, c’est bien connu, le Bon Dieu aime les beaux attelages.

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Cette nouvelle est extraite de l’ouvrage de Michel Carcenac Braconniers d’Eau Douce et autres nouvelles, Edition du Hérisson. Belvès :

Dans ses récits contemporains, Michel Carcenac anime une galerie de personnages hauts en couleur : le truculent Hubert qui épie de son bateau l’envol des hirondelles dans la nuit, tandis qu’en amont l’Ange blanc glisse sur le courant. L’officier de la deuxième DB aux prises avec des gitans, et Pascal d’Eygurande qui sauve son village de la famine. Il nous entraîne dans les histoires du coq et des tourterelles, du verrat et de la chevrette, sans oublier les tribulations des veaux. Perché dans son tilleul, le geai Zizi-pan-pan la Riflette médite sur le bonheur de vivre à la campagne.

D’un bond de kangourou blanc, nous sautons du Bugue à Siorac, de Pissos à Amsterdam, de la Double au Quercy et à l’Agenais, mais la Dordogne reste toujours le personnage principal de ce tableau bucolique.

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Découvrir Le Périgord d’Antoine Carcenac  : (photographies 1899 - 1920).

Pour lire l’interview de Michel Carcenac

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4 Messages

  • > Le cocher 6 décembre 2005 21:43, par Daniel SAZATORNIL

    Que c’est beau et bien écrit ( décrit ) ces histoires anciennes.
    Je « dévore » chaque bulletin, c’est super, heureusement qu’il y a des gens comme vous pour nous rappeler nos origines ! mille merci.

    Répondre à ce message

    • > Le cocher 9 janvier 2006 11:19, par Michel Carcenac 15 avenue Paul-Crampel. 241740 Belvès

      Merci de votre appréciation, j’y suis très sensible et c’est pour des lecteurs tels que vous que je continue, malgré mes 50 ans, à raconter le passé.
      Si vous voulez vous régaler, lisez les Combats d’un Ingénu. Il n’est pas cher, 450 pages de beau papier, cousu, 20 €. Frais de port offerts.
      Bonne et heureuse année. Michel Carcenac

      Répondre à ce message

  • > A l’ombre de Monsec : Le cocher 31 décembre 2005 17:20, par Michel Vanwelkenhuyzen

    Moi aussi, je dévore vos histoires avec plaisir, et pour ce dernier jour de l’an (ce soir c’est le réveillon de la Saint-Sylvestre) laissez-moi vous conter « mes » dernières voitures à chevaux ; je ne parle pas des calèches que l’on peut encore voir transporter des touristes dans quelques villes, non, les « vraies » voitures à chevaux !

    Dans ma très petite enfance (début des années 60) je voyais la voiture de livraison de l’Union Economique (l’ancêtre des « coop »), toute vieille (elle datait du début du XXe siècle), tirée par un maigre et vieux cheval brun, remonter péniblement la pente de la rue au sommet de laquelle habitaient mes grands-parents ; bienque je fusse très petit, le cheval me fascinait (on n’en voyait plus beaucoup à Bruxelles à l’époque), et en même temps me faisait pitié : il semblait « avoir si difficile », comme on dit en Belgique. L’Union Economique aussi « avait difficile », et ferma peu de temps après, en même temps qu’on démolissait le magnifique bâtiment Art Nouveau qui l’abritait. Et le cheval ? et sa vieille voiture ? Que sont-ils devenus ?

    Un souvenir est très vif aussi ; vers la même époque, je revenais un soir obscur du centre-ville, en tram, avec ma mère, et à un croisement, nous avons rencontré une des dernières « tapissières » de l’entreprise de déménagement V., tirée par trois énormes chevaux (des « Brabançons » ?) ; je me souviens des étincelles provoquées par leurs fers sur les rails du tram, au moment où ils ont dû se remettre en route et ébranler la lourde charge. Là aussi, ce fut une des dernières fois qu’ils sortirent, car peu après, l’entreprise brûla : on put sauver les chevaux, mais pas les tapissières, et les bêtes se retrouvèrent en « chômage technique » !

    Mon dernier cheval était lui, nettemant plus campagnard : il appartenait au dernier fermier de ce coin de campagne qui se citadinait et où j’habitais alors ; « Jan » (tel était le nom du cheval - je n’ai jamais su celui du paysan) s’endormait en tirant la charrue ! Et au bout de chaque sillon, il fallait que le paysan lui donne un petit coup de fouet et l’encourage d’un « allez, Jan ! » pour que la rossinante se remette en route. Puis les volets de la ferme ne se sont plus ouverts, et peu à peu le bâtiment a été ruiné ; on l’a démoli, et sur la terre que labourait lentement Jan et son maître se dressent des maisons et poussent des jardins de ville où jouent des enfants qui n’ont jamais vu un vrai cheval.

    Bonne année 2006 !

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    • > A l’ombre de Monsec : Le cocher 9 janvier 2006 11:12, par Michel Carcenac

      MERCI DE VOTRE TÉMOIGNAGE et vos compliments, j’y suis très sensible. Si je continue de raconter le passé, à 80 ans, c’est pour des lecteurs comme vous.
      Bonne et heureuse année. Michel Carcenac

      Répondre à ce message

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