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Accueil > Articles > Chroniques familiales et aventures généalogiques > Une famille de paysans, les Pras, originaires d’un village du Forez > Une promenade du côté de mes ancêtres maternels, les Treille et les Epinat (épisode 44)

Une promenade du côté de mes ancêtres maternels, les Treille et les Epinat (épisode 44)

Le jeudi 6 février 2014, par Danièle Treuil †

Hors du chemin tracé par ma lignée Pra, je vous invite à une promenade “généalogique” du côté des Treille, la famille paternelle de Claudine, qui va nous mener aussi chez les Espinat, sa branche maternelle. Des familles de laboureurs, mais qui comptent aussi des artisans, des marchands et surtout de nombreux prêtres, source de respectabilité. Pour l’un d’eux notamment, j’ai trouvé des informations qui illustrent comment fonctionnait le clergé dans ce pays de Forez en ce temps là… ce n’était pas de tout repos !

Claudine, épouse du fils aîné de Mathieu, née en mars 1729, est issue de deux branches – les Treille et les Epinat - implantées depuis longtemps dans la région, et qui nous éloignent un peu du monde paysan. On y compte en effet quelques marchands et de nombreux prêtres, ce qui n’était pas pour déplaire à Mathieu. Des prêtres appartenant aux deux familles sont d’ailleurs présents au mariage.

La présence de prêtres était déjà apparue dans l’ascendance de plusieurs aïeules. Chez les Brat par exemple, neuf prêtres et six chez les Roche, comme celui qui est témoin au mariage de Mathieu, un archiprêtre [1]. Chez les Treille, on en compte huit et chez les Epinat, six. Les familles qui ont fourni le plus d’ecclésiastiques à St Just appartenaient à la noblesse, à la bourgeoisie mais aussi - comme c’est le cas ici - à des familles qui vivaient dans une petite aisance. Par contre chez les pra, toutes lignées confondues, je n’en ai trouvé qu’un seul, qui vécut longtemps, mais que je n’ai pas pu rattacher à notre lignée. Il faut attendre un arrière-petit-fils de Mathieu, frère aîné d’Antoine (celui de la Bussière), pour découvrir le premier prêtre de notre branche : Claude Pras (1777-1827), curé à Montsols dans le Rhône (proche de Roanne).

La famille paternelle de Claudine

Vous avez dit Treille…
Il s’agit donc de la famille paternelle de Claudine. Je me suis demandé quelle était l’origine de ce patronyme. Ce qui est certain c’est qu’il ne correspond pas à une localité de la région, du moins à ma connaissance. Le dictionnaire des patronymes est très succinct, mais après avoir croisé plusieurs sources d’information, il semble que l’interprétation qui domine est que son origine vient du latin “trichila”, berceau de verdure, qui a donné le mot bien connu de “treille” en français, pour caractériser les ceps de vigne qui grimpent contre un mur, le long d’un ”treillage”. Pourquoi pas ? la Côte Roannaise est tout proche de St-Just-en-Chevalet, quand on redescend sur l’autre versant des Monts de la Madeleine et réputée pour ses vignobles. Le nom est fréquent, nous dit-on, dans la Loire, l’Ardèche, la Corrèze et l’Aveyron. On en trouve mention dans les publications de la Diana (siège de la société historique et archéologique du Forez à Montbrison) où il est question de Treille à plusieurs reprises, notamment d’un Claude Treille élu consul le 8 décembre 1583… (consul, rappelons-le, c’est celui qui est élu pour remplir les obligations collectives d’un village).

L’ascendance de Claudine depuis 1630 environ
Pour l’ascendance treille de claudine, nous remontons sur plusieurs générations grâce à Michel Taboulet, lointain cousin, que j’ai souvent cité, connu grâce à l’association “Ceux du Roannais” (antenne parisienne). On arrive à un certain gilbert treille né aux environs de 1630, époux d’agathe chastre (fa de jean chastre chocessy x 9/11/1628 jeanne lugne) ; le patronyme chastre est présent aussi dans les alliances constituées par les premiers roche. Il correspond à plusieurs familles de notables et se trouve aussi mêlé aux fonthieure, qui ont donné plusieurs notaires. Gilbert était laboureur et installé sur la commune de St Just, où les Treille étaient très nombreux avant 1600. Un peu plus tard, on les trouve surtout sur les communes de St Romain-d’Urfé (à Gathion) où ils exercent des métiers différents, comme un certain antoine, parrain en 1658, celui de « tasneur » et d’autres encore, comme estienne, celui de « marchand » à St Marcel-d’Urfé (en 1674). Gilbert et agathe ont eu de nombreux enfants, échelonnés entre 1658 et 1677. Le dernier, nommé Antoine, est notre ancêtre, marié le 22 novembre 1707 avec antoinette poncet. Il a trente ans. Nous pensons qu’il ne s’agit pas de celui – dit chocessy - marié le 7/1/1703 à antoinette dulac, qui se serait remarié après la mort d’antoinette survenue le 2 janvier 1706 [2]. Mais il est vrai que les « suffixes » attachés au nom pouvaient varier en fonction des mariages et qu’on n’indiquait pas toujours les veuvages dans les registres. Notre antoine n’était peut-être pas laboureur, parce que les plus jeunes des grandes fratries étaient obligés de s’exiler et souvent ils tentaient leur chance dans d’autres professions.

Une grande fratrie pour Claudine, issue de ses parents : Jean Treille et Claudine Epinat
Claudine treille, l’épouse de claude pra, est l’aînée de sa fratrie, qui comporte dix enfants nés pendant vingt ans de 1729 à 1750, à deux années d’écart, parfois moins. Elle est née à Guyonnet (Dionnet aujourd’hui) en novembre 1729 où son père est marchand, avant que la famille s’installe à Ranvé, localité très proche. Il est noté alors quelquefois comme laboureur, sans doute cultivait-il aussi quelques terres, pour élever ses nombreux enfants. Les villages se situent dans l’environnement immédiat de Borjas et il était facile aux jeunes gens de se rencontrer. Au moment de la naissance de leur première fille, sa mère va avoir dix-sept ans et son père vingt et un ans, à deux jours près.

Donner des prêtres
C’est une longue tradition chez les Treille, puisqu’on trouve déjà un Guillaume Treille, prêtre, vivant avant 1535 ; un Louis Treille, en 1581 et encore un Pierre Treille, en 1588, parrain de son neveu Pierre. Il faut compter aussi un Claude Treille prêtre, fils de Damien, en juin 1587. Plus près de Claudine, ils sont de nouveaux plusieurs, notamment son jeune frère né dix-huit ans après elle, influencé à n’en pas douter par ses oncles Pierre Treille et Guillaume Epinat ! Il s’appelle Claude, est né à Ranvé le 12 octobre 1747 et il a dit sa première messe à St Just-en-Chevalet un jour de Noël, en 1771. Son filleul et neveu qui est également celui de Claudine, (fils de Pierre Treille, marchand, et de Marie Laurencery) naîtra à Ranvé lui aussi, le 31 mars 1766. Claude, le petit frère, est ordonné en pleine Révolution, le 15 septembre 1791, par l’évêque schismatique Lamourette.. Comme son oncle, il prête serment à la constitution, à la différence des prêtres Coudour dont j’ai déjà parlé (épisode 29). Il semble qu’ils aient en cela subi l’influence de leur milieu d’origine, moins traditionnel que le milieu paysan et sans doute plus opportuniste. Devant les lenteurs du Pape à approuver la constitution, les députés avaient en effet exigé des curés, le 27 novembre 1790, un serment obligatoire et rapide d’adhésion. Ceux-ci se trouvèrent à partir de là partagés en deux groupes à peu près égaux : les assermentés ou jureurs et les réfractaires. En fait, Claude se rétractera peu après son serment [3].

Plus tard, Claude Treille accepte le Concordat et déclare le 15 messidor an X selon la formule, « j’adhère au concordat et suis dans la communion des évêques nommés par le premier consul, institué par le pape, déclare de plus à M de Mérinville, évêque de Chambéry, commissaire organisateur du diocèse de Lyon, reconnaître par son ministère l’archevêque qui nous fut nommé ... » [4]. Claude meurt en 1818.

La famille maternelle de Claudine : les Espinat

Nous croisons la famille “espinat” (avant de s’écrire Epinat), à plusieurs reprises depuis le début de l’histoire familiale.

• avec antoine pra oblette (° 1577). Un de ses petits-fils, né de son 2e mariage avec thomine combres michaud, antoine pra roche, °1629 à Arcon, a épousé philiberte espinat, veuve (1er enfant en 1667).

• avec l’une des filles de mathieu pra (° 1593), marie, °2/4/1727 ; elle épouse le 10/10/1747 antoine espinat (fs de Jehan et Antoinette Vacheresse) laboureur à Montloux.

• plus tard, avec cette fois deux arrière-petites-filles du même mathieu (sœurs d’antoine pras, celui de la Bussière °1779) :

1) catherine (1796-1827) se marie en 1818 avec un certain nicolas epinat, fils d’antoine épinat et catherine dufour ;

2) Marie, femme chantelot, a pour gendre, un nommé pierre andré epinat °1820 (époux de sa fille Jenny) ; ce pierre descend en lignée directe, par son père gaspard epinat, d’un ancêtre de claudine treille : claude espinat (°1614) marié en juillet 1646 à justa pra, (dont nous avons le contrat de mariage. (Cf. ci après). Il m’intéresse de repérer ainsi à distance ces réseaux de parenté, qui traversent les années, et qui tiennent une place tellement importante à ces époques, au sein des familles de nos ancêtres. Un malheur survient : un des petits-fils de Gaspard âgé de dix-huit ans, tue accidentellement pendant la guerre de 14, du fait d’un mauvais maniement de son arme, l’un de ses camarades… un drame, dont parle mon grand-père Stéphane dans un courrier pendant qu’il est au front. Le jeune homme meurt lui-même un peu plus tard au combat, sur le front de la Somme, le 8 décembre 1916 à l’âge de vingt ans ! Les horreurs de la guerre …

L’origine de la famille Espinat
La famille espinat est originaire du village Epinat dont elle a pris le nom ; c’est proche de Montloux et de Roche. Les familles étaient regroupées à l’origine en communautés importantes, dont nous connaissons l’existence par une tradition orale qui nous a été rapportée. Elles n’ont pas fait l’objet d’études à notre connaissance comme celle des Quittard Pinon en Auvergne, certes très nombreuse, et qui a subsisté jusqu’au début du 20è siècle (épisode 35). Il aurait fallu travailler dans les archives et retrouver des actes notariés. Nous avons néanmoins le contrat de mariage de claude espinat avec justa pra en juin 1646 (dépôt du notaire de St Just de 2004), un couple présent dans les ascendants de claudine ; il nous apprend que plusieurs familles vivaient à même pot et même feu. Un fait à remarquer, lors du décès de sa femme justa en 1677, son époux claude espinat peut signer la déclaration. Il est laboureur, mais il sait mettre son paraphe… Dans la lignée Pra, il faut attendre Antoine né en 1779 pour voir accomplir ce même exercice ! La solidarité étroite qui régnait dans ces communautés familiales permettait sans doute à certains de faire un peu d’études et de s’élever au-dessus de leur condition !

Filiation ascendante [5]
Les espinat apparaissent dès les premiers registres, par exemple un jehan né le 22/6/1568, dit fils de Just avec pour parrain françois valla de St Priest le Chanet (devenu St Priest la Prugne) et pour marraine juliana, femme de louis espinat. Just et louis sont donc nés une génération plus tôt, vers 1540, comme quelques autres que nous pouvons déterminer parce qu’ils sont père ou parrain des enfants baptisés, cités dans les registres. Ils sont de la génération des premiers ancêtres Pra de ma lignée, que j’ai pu retrouver : jehan de pra “dict oblette” et marguerite oblette, nés eux aussi vers 1540-45.

En ce qui concerne ma branche espinat, je sais maintenant de façon sûre que nous remontons jusqu’à un certain mathieu espinat né vers 1580/85 époux d’Agnès Vernay, né le 29 mai 1587, sans avoir trouvé pour autant leur acte de mariage. Il est très difficile d’aller plus avant, car ils sont très nombreux et portent souvent les mêmes prénoms : mathieu justement, jehan, just et surtout Claude… de quoi s’embrouiller, d’autant plus que le prénom de la mère est rarement porté sur les actes de baptême à ces époques et qu’il manque des registres. A partir de mathieu, grâce au concours de tous ceux que j’ai cités, il a été possible de descendre la lignée qui mène à mon aïeule claudine treille, mais il a fallu résoudre un problème posé après coup par la connaissance d’un contrat de mariage.

Une énigme à résoudre
Dans un premier temps en effet, nous avions tous considéré que Mathieu espinat avait un fils Jehan né en 1605 marié à jane chambodut ; ils étaient parents d’un Claude né le 7/3/1628, qui avait épousé vers 1650 une justa pra. Nous sommes nombreux à descendre de ce couple. Mais voilà… en lisant attentivement, pour rédiger cet épisode, leur contrat de mariage, obtenu après coup, surprise… le jeune marié est dit “fils de feu mathieu” - et non de jehan - et il “prend advis et conseil” de son oncle, claude espinat. Les pères étaient incompatibles ! Il a fallu tout remettre à plat, examiner en détail toutes les informations glanées au fil du temps, reconstituer des fratries, en regardant avec soin les parrainages et les témoins pour démêler tous ces espinat… une nouvelle aventure généalogique, que j’ai menée avec mon cousin Gérard Pras. Nous avons confronté nos informations respectives, il a regardé pour les compléter les relevés en ligne de “Ceux du Roannais” et ceux des archives départementales. En fin de compte, nous avons fait l’hypothèse que jehan (l’époux de jane chambodut), né en 1605, était, non pas le père, mais le frère aîné du claude époux de justa, et qu’ils étaient donc tous deux fils de Mathieu, le père connu de jehan. Mais mathieu avait-il eu un garçon prénommé claude, compatible avec la date du mariage 1646 ? C’est là que la consultation attentive des relevés très précis de Michel Taboulet m’a permis de trouver deux claude, le premier né le 16 mars 1610, fils d’un mathieu espinat ; le second, né le 2/4/1614, d’un “mathé” espinat (mais grâce à des indices nous savons que c’est le même père). Eureka : L’un des deux était l’époux de justa. Compte tenu de l’âge de Justa au moment des noces en 1646 (dix-neuf ans), nous privilégions le second. Nous avons pu aussi identifier deux de leurs sœurs, peut-être une troisième, dont la famille de la première est concernée par le contrat de mariage. Et là encore, c’est grâce aux parrainages, relevés en détail par M. Taboulet, et aux témoins surtout, lors des décès, dont la parenté était indiquée.

Cette histoire montre combien il faut pouvoir croiser plusieurs sources, notamment pour ces temps anciens, et combien en cas d’hésitation les écrits du notaire ont la priorité, pour établir une filiation. C’est la deuxième fois dans cette chronique, que la connaissance tardive d’un acte de mariage m’a permis de corriger, ici une confusion entre deux claude espinat relevés dans les registres ; et chez les pra, la paternité de mon ancêtre estienne pra, dont le nom du père transcrit par le prêtre sur l’acte de baptême était erroné (il était fils de just et non d’un estienne).

Pour en savoir plus sur ces premiers ancêtres Espinat

• Mathieu espinat est donc le plus lointain ancêtre sûr, né vers 1580/85. Il compte au moins un frère claude (cité dans le cm de 1646). Il est dit « fils de jehan » en tant que parrain, ce qui conforterait l’hypothèse que le père de mathieu s’appelle jehan. L’épouse de mathieu, agnès vernay, est née en 1587 quelques mois avant mon ancêtre anthoine pra oblette, en pleine épidémie de peste et alors que démarrait le petit âge glaciaire. Elle est décédée à trente-cinq ans le 2 mai 1622, après une disette céréalière. Impossible de trouver la date du mariage. Il manque les registres. Mais du fait de la naissance de leur fils jehan en 1605 et de la date de naissance de la mère, on peut supposer qu’il a eu lieu en 1604, agnès aurait alors dix-sept ans.

Parmi leurs enfants :

• Jehan, né en février 1605, entre deux étés caniculaires. Il se marie en 1624 à presque vingt ans avec Jeanne Chambodut, qui en a dix-neuf, fille de feu Pierre, guyonnet (témoins un claude meunier et chambodut, vicaire). C’est eux qui ont pour fils aîné le Claude venu au monde le 7/3/1628 (celui dont nous pensions qu’il était l’époux de justa pra)... Il est cité comme parsonnier dans le contrat de mariage de 1646, avec sa sœur Andriette, née en juin 1629, dite aussi « fille de jehan » et mariée à Claude Feugère (fils de Jehan Feugère). Andriette et son frère sont dits mineurs. Ils sont les neveux du jeune marié (enfants de son frère Jehan).

• Quant à catherine, nous n’en connaissions qu’une au départ par son mariage en 1623 avec un jehan maillet tournaire ; elle était notée « fille de claude espinat » et nous pensions qu’elle était cousine du jeune marié, dont l’oncle se nommait justement Claude (cm). En fait nous avons identifié l’autre, quand nous avons découvert une catherine, « dite fille de mathieu espinat », citée lors du baptême de certains de ses enfants, avec le nom du père : un autre jean tournaire. La marraine de leur fille aînée, Claudine Laurens et son époux, un autre Claude espinat, font partie de la communauté. Que de Claude… on comprend qu’il était difficile de s’y retrouver.

Tous ceux-là ont vécu leur âge adulte au moment où la peste endémique a ressurgi, avec une recrudescence de 1626 à 1631 qui fait d’effroyables ravages. Toute l’Auvergne et le Forez sont contaminés. A cela s’ajoutent les disettes céréalières. Nous ne savons pas dans quelle mesure leurs familles ont été touchées. La vie en communauté et une nourriture suffisante ont dû les rendre plus résistants. Mais l’angoisse était là. Il fallait compter aussi avec les désordres dus aux guerres de religion et à la période de troubles qui a suivi l’assassinat d’Henri IV en 1610 ; sans compter « la guerre de trente ans », engagée en 1618, sous le règne de Louis XIII, (cf. épisode 34).

Le couple Claude Espinat /Justa Pra
Leur contrat de mariage faisait donc partie du lot transmis par le notaire de St Just en 2004. Il m’a permis non seulement de rectifier l’ascendance de Claude, mais aussi de préciser sa fratrie et son cousinage. Parmi les deux Claude, fils de Mathieu, j’ai donc choisi le Claude né en 1614, Il aurait trente-deux ans au moment de ses noces et non trente-six, comme son frère claude aîné. Justa, rappelons le a dix-neuf ans. Le jeune marié prend avis et conseil de son oncle Claude Epinat, comme l’avait fait à trente ans mon ancêtre just pra qui se mariait à la même époque, en octobre 1645, avec nicolle carré (c’est d’ailleurs le même notaire Benoit). Quant à justa, elle se présente sous “l’advis authorité congé et licence dudit Claude Pra son père et de Claude Pra son frère”. On se trouve juste à la fin du règne de Louis XIII, mort le 14 mai 1643, peu après le décès de Richelieu en 1642. La régence d’Anne d’Autriche s’installe avec Mazarin. C’est une période de guerre, où s’affrontent Français et Espagnols, qui traversent chacun leur tour la région. C’est aussi le moment où la peste reprend de façon sporadique (de 1644 à 1657) et où plusieurs disettes céréalières continuent à se succéder dans la région [6]. On comprend l’intérêt de se serrer les coudes et de vivre en communauté. Claude et justa mourront respectivement, justa la première en octobre 1677, déclaration faite par son mari (qui sait donc signer) et son neveu jehan maillet, fils de catherine ; Claude, le 2 octobre 1681. Nous connaissons cinq de leurs enfants, qui vivront les grandes froidures de 1693 et 1709, qui ont fait tant de ravages, et quelques-uns de leurs descendants.

Le contrat est intéressant, surtout parce qu’il présente la participation d’une communauté au mariage de l’un des siens et une sorte d’état des lieux, tant des parsonniers qui la composent que de la répartition entre eux des “fruits” et charges. Le texte est long, parfois compliqué à interpréter et je renonce, après avoir hésité, à le proposer ici ; il mériterait une étude approfondie que je ne suis pas en mesure de faire. mais je le tiens bien sûr à disposition de ceux qui sont concernés par ce couple.

Le contrat de mariage passé devant maître Benoît, le 16 juin 1646
Avant d’en donner des extraits, voici quelques commentaires. Le texte met en scène plusieurs acteurs qu’il aurait été difficile de démêler sans les recherches effectuées dans les registres concernant cette véritable tribu espinat, dont les différentes branches se chevauchent et sont à l’évidence en parenté. La communauté dont font partie claude espinat et justa pra est essentiellement composée de parents proches, pour résumer :

1) un claude espinat, cousin remué de germain (marié à claudine laurens), ce qui signifie issu de germain (les grands-pères sont frères). Ils sont engagés dans leur vie d’adultes en 1629 puisque parrain et marraine d’un claudine, née le 12 février, fille de catherine espinat et jehan Maillet ;

2) andriette, née 9/6/1629, fille de jehan espinat et jane chambodut, mariée à claude feugère ; 

3) Son frère claude espinat « le plus jeune », dit fils de jehan. Ce sont les neveux du jeune marié. Ils sont mineurs.

Ils sont tous impliqués avec leur épouse actuelle ou à venir pour « maintenir leur maison en paix », qui se situe au village des Faut ( plus souvent appelé « Fôts ») situé entre « Les pras » et « Montloux », à l’époque sur la paroisse de Chérier. Ce qui me frappe, c’est la façon d’anticiper ce qui pourra advenir, le vieil âge des parents, les décès ou la décision pour les membres de se séparer.

Extraits

Nous Esmanuel de Lascaris d’Urfé, marquis de Baagé, bailly de Forest, scavoir faisons que pardevant le notaire royal au bailliage de Forests sous signé et prt les tesmoingt bas nommés personnellement estably Claude fils de feu Mathieu Espinat laboureur de la parroisse de St Just en Chevallet d’une part et Justa fille de Claude Pra de Montloux d’autre part,

Lesquelles parties deubment autorisées scavoir ledit Espinat de Claude Espinat son oncle et de plusieurs autres ses parens et amis assemblés et ladite Pra de l’advis authorité congé et licence dudit Claude Pra son père, de Claude Pra son frère et autres ont fait les promesses de constitutions donnations, augment et gain de survie quy ensuyvent (le père de Claude espinat étant décédé, c’est son oncle et sans doute parrain qui donne l’autorisation).

En faveur et contemplation duquel mariage et affin qu’il soit mieulx solemnisé se sont establys lesdits Claude Pra père et Claude Pra frère de ladite espouse…constitué a ladite future espouse pour somme doctalle la somme de deux cent livres ts, un lict de plume garny de sa coestre couverte de bureau cusin quatre linceulx de thoile de mesnage une robbe de drapt de couleur avec une robbe de bureau et une cotte de poulongeon avec ses autres meubles et habits quelle a de prt et un coffre de bois sappin fermant a clef garny de ses menus linges (renvoi en bas de page : « et une nappe de thoille de mesnage ») et pour aydes de nopces quatorze cartons bled soigle, quatre cartons froment mesure de St Just, un poinson de vin et quinze livres chairt… la dot de 200 livres sera payée par Claude Pra comme à l’accoutumée en plusieurs fois, correspond environ à l’époque au revenu annuel d’un vicaire (source : La valeur des biens, niveau de vie de nos ancêtres par Thierry Sabot, Thema n°2 – 2012, éditions Thisa)
Les parsonniers précisent ce qui va être attribué au jeune marié dans la communauté et aussi ce qui sera attribué à « claude le jeune fils de jehan », nous savons qu’il est né en mars 1628. (La ponctuation n’existait pas en dehors des points. Faut-il imaginer une virgule après fils, en ce cas « le plus jeune » ferait référence au marié, né lui en 1614 ; ou bien Jehan espinat et jeanne Chambodut, mariés en nov.1624 ont-ils eu un premier fils claude, avant celui de 1628 ?)

Par mesme faveur que dessus s’est estably Claude Espinat cousin remué de germain dudit Claude futur espoux lequel pour l’amitié qu’il luy porte et pour maintenir leur maison en paix de gré et volonté et tant en son nom que pour Claudine Laurens sa femme a laquelle il promet faire agréer et ratiffier ces prtes a requeste, a donné et constitué audit futur espoux prt, et humblement remerciant, la moitié de tous et un chascuns ses biens meubles et immeubles prt et advenir quelconques a la charge de payer les debtes charges et legats quy sont à Claude Espinat le plus jeune fils de Jehan Espinat et aussi « soixante livres pour ses droits de légitime et à charge et condition qu’il pourra jouir durand sa vie de la moitié des fruits des biens par eulx donnés… ou luy ou sadite femme »

… Suivent des passages difficiles à analyser. Après avoir envisagé la vieillesse des parents, les obligations au moment de leur décès, la mort de l’un des conjoints, le texte précise ce qu’il en serait en cas de partage.

En cas de division et partage, tous légats et charges de leurdite maison, tous leursdits biens soit meubles, immeubles, droits et actions constitutions dotales… récoltes de fruits, bestail et autres esfets de leur maison sera partagé par égalle portion en deux parts, l’une desquelles appartiendra au futur espoux et a sadite femme… et l’autre moytié audit Claude et a lad. Andriète espinat et jehan espinat, sans que l’un aye plus de prefference que l’autre Feugère

… Suivent encore d’autres considérations et le texte se termine par :
« Faict audit village du Faut parroisse de Cherier ou réside lesdits Pra apprès midy le seiziesme juin mil six cent quarente six, en prce dudit Mre Anthoine Chastre, Mre Nicollas Michel conseiller du Roy, et Guillaume Faure marchant dudit St Just quy ont signé. » Suit sept personnes tous proches parens desdites parties habitans de la parroisse de st Just et St André, quy desclaré ne scavoir signer enquis.

Il est à noter qu’un certain Guillaume Faure, « le recepveur des fruits de la terre et seigneurie de St Just en Chevallet » fait quitte Claude Espinat futur espoux « des droits de lods et investissements qu’il pourroit estre tenu et devroit a ladite seigneurie à cause de la susdite donnation ». Ils sont donc « propriétaires usufruitiers ». La terre relève de la seigneurie. Par ailleurs le futur espoux renonce, comme c’est la coutume, a la succession de sesdits père et mère frères et sœurs sauf la loyalle et colateralle escheute quy luy pourroit arriver par cy apprès. Je remarque enfin que le contrat est plus avantageux pour les jeunes mariés, que celui de Just Pra et Nicolle Carré en 1645, surtout pour le marié. Just reçoit ce qui lui est dû de son parsonnier, son beau-frère estienne, mais les biens ne sont pas précisés ; nicolle carré, son épouse, en dehors du trousseau à peu près identique, une somme de 180 livres, contre 200 ici.

• Eclairage sur Justa Pra
Elle est née le 7 mars 1627, treizième… et dernière enfant du couple Claude Pra Montloux /Agnès Gonte. Celle-ci meurt en effet dix jours après la naissance de sa fille. Claude se remarie l’année suivante avec une Justa Brunon, peut-être une veuve, dont il eut un seul enfant : Jean Pra, né le 30 janvier 1630, le demi-frère de Justa. C’est lui qui épouse, quelques années après sa demi-sœur, une justa Epinat, qui n’est autre que la nièce de son beau-frère. On se trouve ainsi face à des mariages croisés entre deux familles. Je connais plusieurs lignées Pra issues de ce couple.

Le père de justa, claude pra montloux (né en 1589) était de la même génération que mon ancêtre anthoine pra oblette (né en 1587). Ils habitaient des villages proches et ils se fréquentaient (parrainages). Claude est vivant au moment du mariage de sa fille avec claude espinat, il meurt seize ans plus tard en 1662. Il est cité dans le contrat de mariage avec son fils aîné, un autre claude pra né vers 1620 (époux de line laurencery). J’ai observé que la marraine d’une sœur aînée de Justa Pra, Agnès, née en 1616 avait eu pour marraine Agnès Vernay, la grand-mère du jeune marié. Ainsi, même quand des noms nouveaux apparaissent dans une lignée, on s’aperçoit que des liens plus anciens étaient déjà noués entre les familles.

Comment voyager maintenant de Claude et Justa jusqu’à Claudine Treille ?
En fait Claude et Justa mariés en 1646 sont les arrière-grands-parents de la mère de la mariée, née en 1712, moins de soixante-six ans après leur mariage…

Le tableau ci-dessus appelle quelques commentaires :

1) Pierre et Jeanne Maillet ont eu besoin pour convoler en 1706 d’une dispense 4e degré de parenté, laquelle signifie que des arrière-grands-parents étaient cousins germains. On a vu qu’il avait existé un mariage Epinat/maillet vers 1627 (cf. tableau 4), peut-être à l’origine du cousinage ? Pierre est granger puis laboureur, à Dionet, Ranvé. Il a eu 8 enfants. Il a entre autres un frère mathieu (1690-1752) marié le 6/8/1715 à Jeanne Devaux, (fa d’Antoine et de Françoise Poncet).

2) Claudine Epinat et son époux Jean Treille. Claudine appartenait à une grande fratrie : pas moins de trois frères guillaume, dont l’un est prêtre, un autre épouse le 4/20/1646 une gabrielle palabost ; deux autres sœurs claudine, nées en 1712 et 1716, la dernière épouse en 1732 Pierre Feugère ; enfin deux jeanne, en 1714 et 1718, nous ne savons pas ce qu’elles sont devenues ? Les prénoms marchaient de pair dans la famille, voire par trois !

Les parents de notre Claudine, se marient très jeunes : elle n’a pas encore quinze ans… et lui en a dix-neuf ans ! ils perdront de nombreux enfants (un sur deux environ en bas âge) comme leur fille plus tard (cf. épisode 43). Celle-ci, prénommée comme sa mère, quand elle épouse notre ancêtre Claude Pra n’a que quinze ans elle aussi, mais le marié est un peu plus vieux que son beau-père, si l’on peut dire, 21 ans au lieu de 19 ! Les parents de la jeune fille - en auraient-ils eu les velléités - auraient été mal venus de s’opposer aux noces sous le motif de l’âge ! Mais je pense que dans les familles de marchands, les fils se mariaient plus jeunes, le problème de la succession de la terre ne se posait pas.

Comme chez les Treille, nous avons observé la présence de prêtres du côté espinat, notamment l’oncle maternel de la jeune Claudine, un des trois guillaume né le 13/11/1724, qui a connu une grande notoriété locale.

Les prêtres de St Just-en-Chevalet, la « société » et les confréries

Je continue ma promenade du côté des Epinat, car j’ai découvert que l’oncle maternel de Claudine, Guillaume Epinat, va illustrer le nom, comme curé de St just-en-Chevalet et recteur des “prêtres sociétaires”. L’abbé Jean Canard, qui a rédigé une brochure sur les prêtres de St-Just et les différentes organisations qui les regroupaient, lui a consacré quelques pages [7]. Avant d’entrer dans le vif du sujet il convient d’apporter quelques précisions.

Prêtres réguliers, prêtres séculiers

• Les prêtres sont dits “réguliers”, quand ils suivent la règle d’un ordre, au sein d’un monastère, d’une abbaye ou d’un prieuré, par exemple les Bénédictins. Ils font vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Ils élisent un supérieur, qui est nommé Abbé. Les abbayes du Moyen-Age mettent en valeur les terres et constituent de grands domaines, dont ils perçoivent les revenus.

• Les prêtres sont dits “séculiers” (du latin saeculum qui veut dire “siècle”), quand ils vivent au milieu du monde. Ils ne font pas vœu de pauvreté, mais ils s’engagent à rester célibataires et à obéir à leur évêque. Ils gèrent les paroisses, soit comme curés, soit comme vicaires. L’évêque est le responsable d’un groupe de paroisses, dit diocèse, qui correspond à un certain périmètre géographique. L’archevêque a en charge plusieurs diocèses. Le curé et les vicaires vivent du produit des différents offices et sacrements qu’ils assurent pour la population.

Jean Canard explique qu’à partir du XIIè siècle, St-Just-en-Chevalet compte ces deux types de clergé bien distincts : un clergé régulier, puisqu’une abbaye est implantée à St-Just-en-Chevalet et un clergé séculier autour de la paroisse. Jusque-là, la distinction était moins nette, l’église paroissiale dépendant plus ou moins de l’Abbaye. Mais en 1115, le Pape Pascal II, ancien moine de Cluny, décide par décret qu’à l’avenir, dans l’ensemble de la chrétienté, les bénéfices des cures appartiendraient à des prêtres séculiers. C’était pour les abbayes un manque à gagner, mais elles étaient déjà fort riches. Le prieuré détenait des terres, en faire valoir-direct, mais aussi il en confiait la gestion à des notables, qui eux-mêmes les donnaient en fermage… nous l’avons vu avec Estienne et Mathieu. Cependant, nous dit l’abbé Canard « qui sait, si à St Just, les moines ne se sont pas sécularisés sur place, soit pour ne pas abandonner leurs biens et leurs privilèges en d’autres mains, soit pour ne pas laisser la paroisse sans pasteur, en attendant l’ordination de nouveaux prêtres séculiers ». Toujours est-il que très vite les deux clergés ont coexisté. Mais le prieuré de Saint-Just-en-Chevalet et ceux des environs, ont gardé le pouvoir de nommer les curés des paroisses jusqu’à la Révolution…

Les Sociétaires
A une époque où les vocations étaient très nombreuses, tous les prêtres séculiers ne trouvaient pas place dans les paroisses, comme curé ou comme vicaire. Par ailleurs les confréries se développaient régulièrement et toutes les cérémonies religieuses qui leur étaient attachées ne pouvaient être assurées par la cure. Aussi, au cours du XVè et XVIè siècle, apparaît-il une troisième catégorie de prêtres, dits “sociétaires”, constituée par l’association de certains prêtres séculiers, qu’ils aient ou non une place à l’église du village, dans la limite toutefois des postes vacants, car le nombre admis est limité. Ils se trouvent placés sous l’autorité d’un recteur, comme l’ensemble des prêtres séculiers.

Ces prêtres formaient une sorte de chapitre paroissial, une « société » régie par des statuts, d’où le terme employé de « sociétaire », pour désigner chacun de ses membres. Pour Saint-Just-en-Chevalet, un acte du 20 avril 1472 en donne une première liste. L’objectif est d’assurer un certain nombre d’activités et de services religieux à la demande des confréries. L’institution de prêtres sociétaires n’était pas propre à Saint-Just-en-Chevalet car l’existence des communautés était fort courante en Forez à la fin du Moyen-Age. Une des plus célèbres était celle de Saint-Bonnet-le-Château.

Les confréries et fratries
Ce sont des communautés qui regroupent des laïcs, souvent autour d’un saint ou d’une dévotion particulière. Il s’agit de remplir en commun certaines pratiques de religion ou de charité, pour mieux s’assurer le salut éternel, à une époque où la mort rôde en permanence. L’avantage de la prière confraternelle sur la pratique solitaire repose sur l’idée que la somme des prières bénéficie individuellement à chacun. C’est aussi une façon de lutter contre l’isolement et de favoriser l’entraide fraternelle. Elles viennent par ailleurs au secours des malheureux de toutes origines et prennent soin des voyageurs étrangers et indigents. Gérées d’abord par des laïcs - des consuls ou courriers chez les hommes, des procuratrices ou procureuses chez les femmes - les confréries sont débordées et cèdent en fait peu à peu leurs responsabilités temporelles au clergé dès les années 1600. Il leur est sans doute plus difficile qu’à des prêtres de faire rentrer l’argent ! Entre le XV et le XVIIIè siècle, on ne trouve pas moins d’une dizaine de confréries différentes à St Just-en-Chevalet : le Rosaire, Saint Crepin, St Eloi, Ste Marguerite, Saint Jacques, les Pénitents Blancs, pour n’en citer que quelques-unes... certaines disparaissent, tandis que d’autres sont créées.

• La confrérie des Pénitents blancs du Saint sacrement
Cette confrérie est la plus importante, installé dans le bourg depuis 1623. Elle disposait d’un édifice religieux indépendant de l’église St Thibaud et de la chapelle Notre-Dame. Neufs autres confréries des Pénitents Blancs se créèrent peu à peu dans la région. On ne connaît pas quelles étaient les conditions de l’adhésion ni le statut de ceux qu’elle regroupait. Mais elle refusait tous ceux qui exerçaient des métiers “mécaniques”, comme bouchers, tissiers, gens du bois et de rivière, et même huissiers et sergents… qu’en était-il des cultivateurs ? En fait, chaque confrérie réunissait en général, autour de la religion, des personnes de même condition, mais non du même métier, à la différence des corporations, lesquelles par ailleurs n’avaient pas d’objectif religieux. En 1780, la confrérie des Pénitents de Saint-Just comptait quarante-deux membres. Dissoute au moment de la Révolution, elle se rétablit après le Concordat, mais pour peu de temps [8].

• Les activités religieuses
Les nombreuses confréries de Saint-Just-en-Chevalet organisaient diverses manifestations et activités religieuses à certains jours de la semaine, du mois ou de l’année, dont un grand nombre - messes, offices, prières et chants, fondations - étaient assurées par les prêtres sociétaires. A titre d’exemple, on trouve, autour de 1600, dans la liste des offices proposés par une fondation dans la Chapelle de Notre Dame du Château : une messe basse des morts tous les mardis ; une messe haute avec diacre et sous-diacre tous les jeudis ; une messe appelée des « cinq plaies », précédée de la lecture de la passion, tous les vendredis… et diverses cérémonies à des dates anniversaires.

A l’intérieur de la paroisse, les confréries en fait se copiaient et rivalisaient de zèle pour retenir le plus grand nombre possible d’adhérents et attirer les revenus les plus intéressants. Cette “concurrence” a contribué sans doute à leur affaiblissement. Il exista même des confréries de femmes, comme celle “en l’honneur et révérence de Notre-Dame”, qui recrutait un peu dans tous les milieux. Toute cette organisation posait dilemme : y aurait-il assez de prêtres pour garantir les engagements pris par la « société », notamment vis-à-vis des confréries ? Par ailleurs, les revenus seraient-ils suffisants pour assurer à chacun d’entre eux une vie honorable ?

Nos ancêtres participaient-ils à ces diverses pratiques ? Il semble, d’après les recherches effectuées par Jean Mathieu, qu’ils n’aient jamais adhéré à une confrérie, ni versé de dons à des prêtres sociétaires. Paysans, économisant sou par sou pour acheter des terres, ils devaient considérer - aussi croyants soient-ils - que leur salut ne valait pas de soustraire quelque argent à un capital durement épargné.

Des prêtres sociétaires et parfois paysans
Certains sociétaires n’étant pas prêtres de paroisse n’avaient d’autres ressources que la rémunération qu’ils percevaient, en espèces et en nature, pour leurs bons offices ; elle provenait de dons divers, de legs testamentaires, des revenus de quelque propriété léguée par des paroissiens et leurs descendants, pour qu’on prie pour eux. Ces engagements ne manquaient pas d’engendrer souvent des conflits entre les générations, les enfants ne se trouvant pas toujours en aussi bonnes dispositions que les parents. Des procès en résultaient. Même si, très vite, dès le début du XVIIè siècle, comme nous l’avons dit, les prêtres sociétaires eurent à gérer directement les confréries, ce qui leur apportait une sorte de garantie, les revenus étaient aléatoires, parfois quasi inexistants en périodes de crise, fréquentes du fait des guerres, des épidémies et des famines. La fin du XVIè siècle est particulièrement difficile : après les guerres de religion, le pays connaît la peste, 1584/1590, avec ses tristes méfaits : les baptêmes sont administrés à domicile ; les moribonds vont mourir dans les loges de bois, édifiées au milieu des terres ; les cadavres sont inhumés sur place, dans les champs, sans passer par l’église qui est fermée au public. Claude Treille, présentant la gestion des biens de la confrérie de St Crépin note pour toutes dépenses en solennités pendant onze ans (de 1583 à 1594), quinze sous pour les prêtres et cinq sous pour le marguillier, autrement dit : rien, nous dit Jean Canard. Durant toute cette période, chacun vit isolé, enfermé et de la façon la plus économique qui soit. En 1599, les sociétaires n’ont plus de quoi vivre et déclarent « tant à cause de la pauvretté du peuple ou que la dévotion est beaucoup diminuée, n’ont moyen de vivre, ny de cy entretenir, n’ayant pas chacun sept à huit escus de rente et pension ». Ceux qui sont d’origine paysanne retournent aux champs, comme d’ailleurs certains d’entre-eux le font habituellement pour compléter leurs revenus, dans les temps situés entre les obligations de leur charge. Cette situation s’est répétée à plusieurs reprises, chaque fois que la population se trouvait exangue, suite aux événement calamiteux qui survenaient.

“Le roy de la feste”
On ne manque pas, en des périodes moins troublées, d’imagination pour faire rentrer l’argent, en particulier pour couvrir les frais du « lumynaire, des violons, taboryns, sonneries », engagés à l’occasion des solennités des saints patrons de la paroisse et des confréries ; on met aux enchères ce qu’on appelle des« royaumes ». Le plus offrant, proclamé « roy de la feste », pour la seule journée, a droit à certains honneurs : “l’année 1665. Pierre Mivière de Vodiel est roy du jour de St Isidore pour 60 livres et sa femme, Philiberte Oblette, reine pour 50 livres« (ce sont des sommes conséquentes). Lorsque la fête dure plusieurs jours, on peut répartir les honneurs sur un plus grand nombre de personnes et recueillir ainsi davantage d’argent... L’attribution du titre, se faisant au prône de la messe, provoquait de tels désordres dans l’église que, par une ordonnance de mars 1670, l’archevêque décida que les cris et enchères ne se fassent qu’à la fin de la grand messe ou des vêpres » !

A St-Just-en-Chevalet, on pratique encore les « royaumes » en 1746, pour les fêtes de St Just le 2 septembre ; de Saint Thibaud, le 1er juillet ; de St Isidore et Austregésile... le 15 mai et de l’Assomption, le 15 août. Quant aux confréries, en déclin au XVIIIè siècle, les dernières disparaissent au lendemain de la Révolution.

L’histoire de Guillaume Epinat, oncle de Claudine

Pour appartenir de droit à la “Société”, il fallait à l’origine être né sur le territoire de St Just, y avoir célébré sa première messe. Avec le temps, les exigences s’étaient renforcées ; il fallait aussi acquitter un droit d’entrée et avoir été vicaire pendant un an. En 1704, on compte huit prêtres sociétaires, conformément à un règlement de 1680, mais plusieurs autres, non titulaires, restent attachés à l’église comme prêtres « habitués », en attendant quelques vacances. La gestion du recteur est plus ou moins souple. Certains s’efforcent de faire rentrer les arrérages des pensions non payées. Jean Genebrier, nommé en 1678 à la cure de St Just, déclare qu’ils se montent pour les années 1655 à 1675 à 3629 livres. Récupérer tout cet argent est source de difficulté et de procès, on l’imagine.

Une nomination mouvementée !
Sa nomination, le 28 avril 1759, comme curé et recteur de la communauté est bien accueillie, nous dit l’Abbé Canard, malgré le malaise causé quelque vingt ans plus tôt, au moment de son élection comme sociétaire. En effet à l’époque, l’intéressé
 [9], alors jeune vicaire, s’était présenté comme candidat sociétaire, pour y remplir la place vacante de feu Jacques Rousset. « Ce jeudi 1739, sur les quatre heures du soir, sortant de donner la bénédiction, nous François Perusel, bâchelier en théologie, prêtre et curé de St Just en Chevalet, ( suit la liste de tous les prêtres sociétaires de l’église de St Just, ) assemblés dans la sacristie de ladite église, s’est présenté Guillaume Epinat, prêtre de ladite paroisse, pour être reçu et admis en notre Société et pour y remplir la place vacante par le décès de feu Messire Jacques Rousset. Pour ce sujet, ayant conféré ensemble et trouvé en la personne dudit sieur Epinat, toutes les qualités requises pour remplir ladite place, conformément à nos règlements, nous l’avons reçu et admis, recevons et admettons en notre société, à condition néanmoins que ledit sieur Epinat donnera en entrant la somme de 36 livres, pour être employée suivant nos susdits règlements ».

Histoire d’une compétition
Mais une compétition est engagée par un confrère, Barthelemy Frediffond, qui après un procès retentissant - on ne connaît pas les arguments développés - obtient en 1740 une sentence en sa faveur. Il a vingt ans de plus et un prestige personnel émanant des fonctions d’aumônier qu’il a exercées auprès de l’évêque de Limoges. Ni un appel porté au parlement de Paris, ni l’appui de certains sociétaires influents ne parviennent à maintenir Guillaume Epinat à la place qui vient de lui être assignée.

Enfin, la victoire
Cependant, dès qu’un nouveau poste se trouve vacant, Guillaume Epinat, devenu entre-temps premier vicaire de la paroisse de St Just, retrouve sa place au sein de la communauté et ceci, avant même les obsèques du prédécesseur défunt. C’est cinq ans plus tard, le 13 novembre 1745, peu après le mariage de sa nièce Claudine, notre aïeule, avec Claude Pra. Pour la seule et unique fois en deux siècles, nous dit l’Abbé Canard, l’acte a été consigné dans les registres paroissiaux : « sur les huit heures du matin, nous, curé et prêtres sociétaires de l’église St Just-en Chevalet, avons mis un vicaire et son curé messire Guillaume Epinat, nommé hier sociétaire, en la vraie et réelle possession d’une place de sociétaire vacante par le décès de Messire Nicolas Guyonnet sociétaire, luy avons assigné son rang et séance au chœur de ladite église et luy avons fait célébrer à haute voix la messe de la fondation ». Tandis que Frediffont se retire de la Société pour gérer les intérêts spirituels de la petite paroisse de Saint Sorlin-en Beaujaulais, Guillaume Epinat devient quelques années plus tard recteur de cette même société et curé de la paroisse. Il remplit ces charges nous dit encore l’abbé Canard avec tout l’intérêt que pouvait y porter un enfant du pays. C’est une éclatante revanche.

Nous savons qu’entre-temps, en l’an 1756 et le 30 juillet, Guillaume Epinat avait participé, en tant que vicaire, au baptême de la nouvelle cloche de l’église, devant tous les prêtres sociétaires et différents notables et personnalités dudit lieu. Ont esté parrain, messire Gilbert de Drée de la Serrée, prieur dudit St Just, et marraine, haute et puissante dame Madame Adélaïde de Lascaris d’Urphé, épouse de haut et puissant Alexis Jean, marquis du Châtelet, seigneur du Vermanton et autres places, gouverneur de Bray sur Somme, etc...Suit la liste de tous ceux qui ont payé les honoraires du “fabricien”, notamment les paroissiens et “Messire Nicolas Genêt Dubessey, écuyer, seigneur de Contenson”.

Guillaume curé
Devenu curé en 176l, Guillaume rénove la cure « furent faits la porte de la cure, le puits de la cour et le bucher de la cour appellé vulgairement chapit et plusieurs réparations dans ladite cure par moy Guillaume Epinat, curé de St Just en Chevalet. Que ceux qui en jouyront après moy se souviennent de prier Dieu pour le repos de mon âme ». A la mort de Guillaume Epinat le 23 février 1777, on compte encore six prêtres sociétaires (on dit aussi “communautaires”) à Saint Just. Ils ne seront plus que trois en 1790. La Révolution marque la fin de l’institution, comme celle des confréries.

Si Claude Jeune, le grand-père de mon père, a eu la vocation, il avait de qui tenir, aussi bien du côté maternel - nous l’avons vu avec la famille Coudour - que du côté paternel, non tant chez les Pras que dans les familles de leurs épouses respectives.

Épilogue

La carrière ecclésiastique permettait de procurer aux enfants, souvent des cadets, un bénéfice stable. Sans doute, s’ils étaient orientés ainsi, c’était à cause de l’honneur qui en résultait pour leur entourage, mais aussi parce que leur milieu était mieux préparé à assurer la base intellectuelle indispensable à la réalisation des études. Il est frappant de constater que s’instaurent ainsi de véritables lignées, entre oncle et neveu, le premier assurant sans doute la formation du plus jeune. Les études scolaires en effet, parfois sommaires, se poursuivaient sous la direction d’un des prêtres de la paroisse, encore mieux s’il était de la famille, jusqu’au jour où le candidat était présenté au chef du diocèse, de passage dans la région, qui accordait la première tonsure. Tous cependant ne devenaient pas prêtres. Il fallait tout de même, on peut l’espérer, qu’ils aient la vocation !

Cette formation insuffisante, à mesure que l’instruction générale s’était renforcée, amena l’Eglise à prévoir qu’après les études élémentaires, les futurs clercs de St Just et de toute la région iraient se perfectionner en toutes sciences, soit au collège de Roanne tenu par les Jésuites, soit au collège de Thiers, dirigé par des religieux appelés « Sacramentaires ». Après seulement, ils étaient admis au Grand Séminaire St Irénée de Lyon, dont la fondation remonte aux années l660.

Ainsi, grâce à l’aisance apportée par le statut de marchand de certains membres de la famille Treille ou grâce au soutien de communautés chez les Espinat, plusieurs des enfants, au fil du temps, ont pu accéder à la prêtrise, ce qui a permis à d’autres, aux générations suivantes, de s’engager dans la même voie. Au sein de populations très attachées à la religion et à leurs prêtres, c’était pour les familles source de considération et de respect, surtout quand ces prêtres occupaient des fonctions d’un certain niveau. L’oncle espinat de claudine sera une personnalité de la région ; son frère, claude treille, deviendra docteur en théologie et portera le titre d’archiprêtre.

Le clergé ne constituait-il pas le premier des trois ordres dans la hiérarchie, avant la noblesse.

Pour lire la suite : 45 - Le petit-fils de Mathieu prend la relève : Claude
Neveu, 1755-1818 – La Révolution est en route
.


[1Archiprêtre : titre honorifique, donné dans l’église catholique, au curé d’une église importante, église principale d’une ville, d’une basilique ou cathédrale ou d’un ensemble de paroisses.

[2Anthoine Treille : Il en existait encore un - Antoine Treille le jeune à Gathion - qui est parrain en 1691, il serait un peu âgé pour être le nôtre.

[3Les prêtres de Claudine - renseignements tirés de l’ouvrage de l’abbé Canard, « les prêtres et prêtres sociétaires » de St Just en Chevalet, déjà cité.

[4Extrait de « inventaire des délibérations des conseils municipaux » - Abbé Canard - sans date.

[5(Sources : fichiers Dessagne – P. Faucoup – V. Joathon - Cyrille Pras - Gérard Pras – M.Taboulet (association : “Ceux du Roannais”).

[7Les prêtres de St Just : « la Société des prêtres et confréries de St Just » Jean Canard, 1958 et un extrait du bulletin de la Diana sur les confréries.

[8Tous ces renseignements sont tirés de l’ouvrage de l’Abbé Prajoux déjà cité.

[9Vicaire de 1740 à 1759 – curé de 1759 à 1777.

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3 Messages

  • Bonjour.
    Il y a des « Treille » à Peaugres en Ardèche
    Bon dimanche

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Très très intéressante votre saga ! d’autant plus que je suis en plein dans la recherche des ancêtres de mon mari issu du mariage TREILLE-MONAT du moulin des Rivières à St Just en Chevalet.
    D’après une première étude, ses ancêtres étaient au 17e siècle marchands et tanneur à St Marcel d’Urfé au lieu Gathion.
    Je les ai retrouvé à cette époque sous le nom de TREILLE-GATHION, TREILLY-GATHION et même GATHION tout court.Comment le nom a-t-il migré vers TREILLE, mystère.
    L’ancêtre dernier connu est Antoine TREILLE le jeune qui serait donc le parrain.
    J’ai également une Marie TREILLE de Pierre et CHABRE Catherine (qui n’a rien à voir avec ma branche) et qui a épousé Romain PHILIPPON en 1812.
    D’où mon intérêt pour votre chronique.

    merci beaucoup de cet intéressant reportage.
    Cordialement
    Claudette MONAT

    Répondre à ce message

  • Bonjour,
    Les recherches que j’ai faites dans les registres de la mairie de St-Just-en Chevalet m’ont permis de découvrir l’acte de décès du 7 mai 1626 de « Marie femme de Matieu Espinat ».
    Tandis que le décès du 2 mai 1622 est celui de « Agnès Vernay femme à Mathé Montloux Espinas ».
    Qui était donc la mère de la fratrie dont les baptêmes sont relatés dans cet épisode et vont de 1603 à 1620 ?

    Merci beaucoup pour tous ces textes, passionnants.
    Bien cordialement,
    Jacqueline Rocher

    Répondre à ce message

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