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René, infirmier d’ambulance pendant la Grande Guerre

1er épisode : Nom d’un petit bonhomme ! (dans les Vosges en février mars 1916)


jeudi 5 octobre 2017, par Michel Guironnet, Pierrick Chuto

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Qui se souvient aujourd’hui de René Chuto, l’armurier quimpérois qui faisait autorité dans toute la Cornouaille ? Pourtant, chasseurs et pêcheurs venaient de loin quérir des conseils auprès de ce commerçant très cultivé et si doux que rien ne destinait à vendre des fusils.
En écrivant « Auguste, un blanc contre les diables rouges », (En souscription : voir en fin d’article), l’histoire de la lutte entre cléricaux et laïcs entre 1906 et 1924, je me suis intéressé à la vie de cet homme, mon oncle, pendant la première guerre mondiale.
Avec l’ami Michel Guironnet, fin connaisseur de cette période, nous allons vous raconter quelques épisodes du conflit, à travers le parcours de ce soldat de 2e classe, incorporé comme infirmier au sein de l’ambulance 210.

Enfant, je ne me souviens pas avoir vu l’oncle René en dehors de son lit, sauf lorsque, le jour de Noël, on l’asseyait à la table familiale à l’occasion de repas interminables. Fort discret, d’un naturel agréable malgré le mal incurable qui rongeait ses poumons, le vieil homme ne parlait jamais du passé, de son passé.
Quel intérêt ? devait-il penser. Et pourtant ! Je regrette aujourd’hui de ne pas l’avoir interrogé, d’avoir dû attendre plus de cinquante ans et mes recherches sur la Grande Guerre pour, au travers de quelques lettres magnifiques, découvrir que l’oncle René, ce vieillard valétudinaire, fut un jeune soldat plein d’allant.
Doté d’une constitution fragile, mais porté par une foi profonde en Dieu, il soigna, au sein de l’ambulance 210, nombre de Français ou d’Allemands, victimes innocentes de la vanité humaine.

Avec Michel Guironnet, nous tenons par cette série d’articles à rendre hommage à tous ces infirmiers qui, au péril de leur vie, œuvrèrent de leur mieux, malgré des conditions inhumaines.

René, fils d’Auguste Chuto et de Josèphe Thomas, naît le 30 septembre 1895 à Penhars. Lorsqu’il passe devant le conseil de révision avec les conscrits de la classe 1915, il est étudiant ecclésiastique à l’institution Saint-Vincent, petit séminaire exilé à Quimper [1], où pour obéir à son terrible père, il s’est destiné un temps à la prêtrise.
« Cheveux châtains, yeux châtains, front moyen, nez rectiligne, visage long » René mesure 1 mètre 70. Son degré d’instruction : 5. C’est le plus haut possible, réservé aux bacheliers et aux étudiants du Supérieur.
À l’issue du conseil de révision, il est « classé dans le service auxiliaire pour acuité visuelle insuffisante »
Affecté à la 11e Section des Infirmiers Militaires, René « arrive au corps le 5 janvier 1915 » Classé service armé par la commission de réforme du 14 octobre 1915, il « part en campagne, affecté à la 210e Ambulance (en) formation à Limoges le 10 janvier 1916 » [2] L’ambulance 210 est rattachée à la 47e division d’infanterie formée en mars 1915. Sa formation de quelques semaines comme infirmier terminée, René rejoint son affectation sur le front [3].

Il est temps de le retrouver fin février 1916 :
René Chuto, jeune Breton de 20 ans, n’est pas fâché d’être de garde ce soir. Il peut ainsi s’entretenir par courrier avec sa famille et son ancienne école [4] Celui qui fut un excellent élève décrit avec beaucoup de poésie les paysages rencontrés depuis son arrivée sur le front :
Le voyage est terminé et notre ambulance installée... Après la neige, la pluie. C’est un vrai cyclone qui s’est abattu sur les Vosges. Le vent s’engouffre en trombe dans les vallées resserrées, et siffle ou plutôt hurle là-haut dans les pins.
Pauvres poilus et pauvres chasseurs des tranchées ! Sous ce déluge, la neige fond, grossissant la Meurthe à déborder. Et pourtant, elle était si belle, la neige sur les ballons, atténuant toutes les aspérités, rendant plus harmonieuses encore les courbes en festons des chaînes et les calottes des sommets.
Nous avions à la fois la neige et le soleil. Lorsque, vers les midi, celui-ci se mettait à briller, c’était une vraie féerie, un éblouissement. On eût dit des sapins de pierreries sur une table de cristal. Le début du dégel nous permit d’admirer de merveilleuses alliances de couleurs.
De bas en haut de la montagne, les teintes se succédaient, se fondant les unes dans les autres en des nuances sans nombre. Les sapins de la vallée, encore humides de la fonte des neiges, paraissaient en bleu foncé presque noir, puis les teintes devenaient de plus en plus claires à mesure qu’avec la hauteur la quantité de neige subsistante augmentait. Le bleu clair passait au bleu d’horizon, puis au gris fer à peine bleuté, pour aboutir par gradations successives, à l’albâtre des sommets dénudés... Aujourd’hui, tout n’est qu’eau et boue…

Mais comment indiquer où il se trouve sans risquer les coups de ciseaux de la terrible Anastasie, représentée en vieille femme grimaçante, une chouette sur l’épaule ? [5] C’est le surnom donné à cette Dame censure qui interdit à tous, soldats comme civils, la moindre divulgation d’information sur l’emplacement des régiments.

René a bien du mal à s’y tenir : comment préciser davantage l’endroit de son affectation à l’ambulance ? Alors, sans en avoir l’air, il distille dans sa lettre, avec beaucoup de finesse, plusieurs indices :

  • il commence ainsi : « le voyage est terminé et notre ambulance installée »,
  • le mauvais temps lui offre l’occasion de parler « du vrai cyclone qui s’est abattu sur les Vosges »,
  • il plaint les « pauvres chasseurs des tranchées » : sa division est formée de Bataillons de Chasseurs Alpins.
  • pour terminer avec humour, René écrit : « Nous sommes installés près du Col…Un peu plus, nom d’un petit bonhomme, je laissais échapper le mot : et alors, les ciseaux d’Anastasie !!! » Comprenne qui pourra ! [6]
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« Madame Anastasie » par André Gill

À l’instar de ses camarades, le jeune infirmier a vite compris son rôle au sein de l’ambulance. L’installation et le fonctionnement de celle-ci obéissent à des règles strictes qui doivent permettre d’être, si elle se trouve au plus près des combats, « un poste de secours à grand rendement et un organe régulateur des évacuations  ». À ce niveau, le travail de René consiste à trier les blessés, vérifier leurs pansements et seconder le chirurgien en cas d’extrême urgence.
Actuellement, l’ambulance se trouve à une distance raisonnable en arrière des lignes, ce qui permet aux soignants de travailler dans le calme et la sécurité. Lorsqu’un blessé est apporté par le G.B.D (Groupe de brancardiers divisionnaires),il est accueilli dans « une salle bien close, chauffée si possible » où il peut s’étendre sur une litière de paille. Puis, il passe par le bureau des entrées et le poste de triage avant d’être ausculté par le médecin qui décide des soins à prodiguer et du mode d’évacuation qui convient.

Même s’il s’agit d’une installation éphémère dans un local réquisitionné (grande ferme, usine, mairie, église ou granges d’un village le plus souvent évacué), l’ambulance doit respecter des normes d’hygiène et un minimum de confort. Mais il est souvent difficile, voire impossible, de respecter à la lettre la disposition prévue par les textes officiels. Ces derniers prévoient un nombre de salles séparées et assez vastes, selon qu’il s’agit par exemple, de pansements simples ou compliqués, de pose d’appareils d’immobilisation ou d’opérations urgentes.
Faute de locaux suffisamment vastes, une ou plusieurs tentes Tortoise sont montées rapidement autour d’une voiture qui fait office de point d’appui central. Sous une immense bâche goudronnée, l’espace disponible est limité et il y fait souvent bien chaud. Cependant, la tente rend de grands services [7].

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Installation d’une tente Tortoise
Dessin tiré de « Nouvelle pratique médico-chirurgicale illustrée.... Tome 1 » Masson (1911-1912)

Soigné, le blessé doit ensuite attendre son transfert sur un banc de fortune ou une litière. Avant l’arrivée d’une automobile qui va le prendre en charge et « le conduire vers un centre chirurgical stable et sécurisé », le soldat, souvent affamé, aura pu s’alimenter avec des bouillons et des boissons chaudes et stimulantes [8].

Selon l’intensité des combats, ce sont parfois des centaines d’hommes qui arrivent à l’ambulance en quelques heures et, à la fin de son service, René, épuisé, s’endort très rapidement, non sans une pensée pour les mourants pour le salut desquels il a prié, dans une salle réservée à tous ceux qui, fauchés en pleine jeunesse, ne reverront pas leur village.
Au début du mois de mars 1916, l’ambulance 210 est sur le départ. Conçue comme une formation « volante » aussi prompte à s’installer qu’à se déplacer, elle suit les mouvements des troupes engagées.
La semaine prochaine, nous retrouverons René et l’effectif de l’ambulance 210 dans les Vosges, d’avril à début juin 1916, puis, à partir du début juillet 1916, au cœur de la bataille de la Somme.

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Installation théorique d’une ambulance

Le plan ci-dessus, extrait de "La Presse médicale" du 12 août 1914 [9] serait l’installation idéale ! Mais ne rêvons pas...nous le verrons dans les autres épisodes, la "tente Tortoise" servira très souvent !

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Effectif d’une ambulance d’infanterie
Extrait de « Service de santé en campagne » -
Notices mises à jour au 1er septembre 1917
Éditées par Charles-Lavauzelle (1917)
Le bulletin de souscription du livre de Pierrick Chuto "Auguste, un blanc contre les diables rouges", cléricaux contre laïcs en Cornouaille (1906-1924) se trouve sur le site : http://www.chuto.fr/
Vous pourrez y lire la préface de Thierry Sabot et l’introduction.

Pour lire la suite : « Dans les caves du château » (Bataille de la Somme juillet 1916)

Notes

[1En janvier 1907, suite à la loi de séparation des Églises et de l’État, le petit séminaire de Pont-Croix (Finistère) doit fermer avant de trouver refuge au Likès-pensionnat Sainte-Marie, lui aussi contraint de fermer après l’expulsion des frères des Ecoles chrétiennes

[2Numérotées de 201 à 250, 50 ambulances sont créées et équipées à Limoges avant d’être envoyées en différents points du front.

[3Renseignements tirés de sa fiche matricule N° 160/ Classe 1915 Vue 238/807 dans 1 R 1546 bureau de recrutement de Quimper, en ligne sur le site des archives du Finistère

[4Son courrier, publié sous les initiales R.C, est dans le bulletin de l’école daté du 5 mars 1916. Il a vraisemblablement été écrit fin février.

[5Fameux dessin d’André Gill paru dans l’Éclipse, n° 299 du 19 juillet 1874 à la Bibliothèque Nationale de France, estampes et photographie, YA1-115-FOL

[6L’ambulance 210 est installée à Plainfaing, vers le col du Bonhomme, d’où le clin d’œil de René. C’est grâce, entre autres, aux J.M.O de la 47e division et du Service de Santé divisionnaire, et avec l’aide de passionnés de la Grande Guerre, que nous avons pu reconstituer le parcours de René.

[7Inspiré de « Traité d’hygiène militaire », par Georges Alphonse Hubert Lemoine, édité chez Masson (1911)

[8Les passages sur l’ambulance divisionnaire sont inspirés de "Pratique de l’hygiène en campagne" par André Tournade, édité chez L. Fournier (1916), Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-TC34-133 Disponible sur Gallica

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3 Messages

  • René, infirmier d’ambulance pendant la Grande Guerre 8 octobre 09:51, par Pierrick Chuto

    Bonjour à tous

    Michel Guironnet, un des auteurs attitrés de LA GAZETTE, a accepté de relire avant parution, chapitre après chapitre, mon nouveau livre Auguste, un blanc contre les diables rouges, qui traite de la lutte entre cléricaux et laïcs, avec en toile de fond mon grand-père, le très clérical Auguste Chuto.
    Dans ce livre, je consacre plusieurs chapitres à « la paix sacrée » entre 1914 et 1918 où, théoriquement, il n’y avait plus « ni blancs, ni rouges ». Je décris l’ambiance, l’état d’esprit et les dures conditions de vie à l’arrière dans nos campagnes et nos villes, ainsi que la campagne militaire de mon oncle René, ancien petit séminariste mobilisé en 1915 et infirmier au sein de l’ambulance 210.
    Michel Guironnet, fort d’une connaissance approfondie de cette période, m’a proposé sa collaboration pour écrire des articles sur « les pérégrinations » de cette ambulance.
    Nous avions tant à raconter l’un et l’autre que ce qui devait être une série de 2 ou 3 articles, est devenu une somme de 7 épisodes qui, je l’espère, vous intéresseront.
    Michel réside à lyon et moi à Plomelin. Nous ne nous connaissons que grâce au téléphone et internet, mais une complicité amicale s’est vite instaurée entre nous.
    Merci aussi à Thierry Sabot qui a bien voulu publier nos écrits et qui a, de plus, rédigé la préface de mon livre.
    N’hésitez pas à nous donner vos impressions de lecture.
    Merci d’avance
    Pierrick Chuto

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  • René, infirmier d’ambulance pendant la Grande Guerre 9 octobre 07:27, par André Vessot

    Bonjour Pierrick,

    C’est un plaisir de vous retrouver sur la gazette avec ce nouvel article passionnant qui décrit un aspect très particulier de la grande guerre. Dès ce premier article on s’attache au personnage de René. J’adore ses descriptions, quelle belle écriture ? Et puis ces artifices dans son récit pour échapper à la censure.
    Bravo Pierrick et merci de nous faire partager ainsi une tranche d’histoire.
    Merci au passage à Michel Guironnet, coauteur de cet article.
    Bien amicalement à tous deux.

    André
    _

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  • René, infirmier d’ambulance pendant la Grande Guerre 11 octobre 13:54, par Martine Hautot

    Bonjour à tous les deux,
    J’ai aussi un grand oncle , Raymond Quilan ,alors vicaire à Notre Dame de Bonsecours en Seine -Inférieure qui mobilisé le 12 janvier 1915, fut affecté en Octobre 1915 dans les services infirmiers.Dans la famille on a conservé quelques photos envoyés à sa mère :difficile de reconnaître le prêtre dans ce barbu en tenue blanche avec sa croix d’infirmier au bras.Lui s’en est bien tiré . Mais moins de trente ans plus tard ,devenu curé de Sotteville les Rouen,lieu d’une importante gare de triage ,il a assisté ,le 19 Avril 1944, au bombardement de son église et de son quartier par les avions alliés, avant de décéder après la libération du pays, en Novembre 1945.
    Des vies données !
    Martine

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