Une heure avant soleil couchant, au son de la cloche de Saint-Pierre, s’en viennent sur le placître [1] tous ceux qui, du village et ses lieux-dits, attendent de la fabrique [2] la décision tant retardée de pouvoir rentamer [3] l’ouvrage [4] des fenaisons [5].
Ces premières journées de vraie chaleur nous permettent enfin de croire l’été bien établi, et si ce n’est à la bonne heure, il est encore permis d’espérer récolter pour qui ne rechigne [6] au labeur.
L’atmosphère suffocante d’après midi reste surchauffée en cette fin de soirée. Les ondulations de l’air chaud troublent la vue, plus le regard porte au loin, là où le ciel rougeoie, voilé d’une brume rousse, légère, montant du sol, allant s’épaississant vers l’horizon.
Au pied du calvaire, certains s’assoient sur les marches, d’autres par terre, tout autour, en petits cercles, groupés en parentage [7], par inclination [8]ou voisinage, quand rien, dans un passé récent mais aussi parfois fort lointain, ne vient interdire de se causer, voire de se saluer, obligeant à se tenir à l’écart et à feindre s’ignorer.
Tout le monde est là, attendant le syndic, à l’instant réuni avec les marguilliers dans l’église, à côté, en présence du curé. Dès sa sortie, mon père nous révèlera le tirement du sort de l’ordre de passage dans les parcelles à faucher.
À patienter, les hommes s’affairent à de menus travaux, tel le pilage [9] de la faux.
Assis à même le sol, jambes tendues, genoux serrés sur une petite enclume fichée en terre, le faucheur bat, à légers coups de marteau, la longue lame courbe de fer trempé, démanchée, qu’il tient à main gauche, posée sur l’enclumette, la déplaçant par touches successives, martelées à main droite sur le fil tranchant.
Les femmes, intéressées pour savoir surtout quand et combien de repas il faudra préparer [10] , s’occupent à filer et à raccommoder quelques linceux [11] de toile de ménage [12]. Elles sont venues avec les enfants.
Les filles jouent au jeu des noix qu’il faut faire entrer en les jetant au fond d’un petit trou qu’elles creusent dans le sol, quand un peu plus loin, des garçons s’exercent à lancer les palets à la galoche [13].
Plutôt que de languir, les conversations s’animent dans les groupes, et les plaisanteries, ou ce qui se veut en être, fusent de part et d’autre.
— Eh Simon ! Tu peux p’tête nous l’dire maint’nant ! T’en es où avec la Chauvel ?
— Mais, tais-toi donc ! En quoi ça t’regarde ?
— I’s’dit, qu’si tu leur prends vraiment la Marie, les gars du Rheu te préparent des bardelles [14] comme on n’na jamais connu dans l’pays.
— Au lieu d’embêter l’Simon, tu f’rais mieux d’t’occuper d’tes oignons ! On t’a bien attendu en vain, l’aut’matin, à la garde au clocher ? C’est p’tête parce que t’étais trop occupé avec la veuve André.
— Qu’est-ce que ça peu t’faire ! T’es jaloux ?
— Laisse donc mon chapeau tranquille !
— Et toi l’Joseph ! T’étais passé où, la nuit d’la fête à Necker ?
— J’te dis d’laisser mon chapeau tranquille !
Ce soir, Mathurin a décidé de nous agacer les Morinays, et c’est le grand Jacques qui s’entremet.
N’est-ce pas notre syndic de père qui l’a missionné pour représenter les intérêts de mon frère auprès des Chauvel !
Jacques prend son rôle très au sérieux et, de plus, comme chacun des hommes d’ici [15], il n’entend pas que qui que ce soit se permette de toucher à son chapeau.
— Écoute Mathurin, si tu continues à tripoter mon chapeau, dépêche toi d’compter tes abattis avant que j’m’en occupe personnellement !...
— Oh, mais c’est qui s’fâcherait l’grand !
Et voilà le grand Jacques qui empoigne les longs cheveux et les rubans [16] du Mathurin, le tirant en arrière à lui cogner la tête par terre avant de se le crocher par la gorge.
— Tu d’vrais pourtant l’savoir : le Breton menace que quand il a féru [17] !
— D’accord, d’accord, j’arrête pour ce soir !… Un Breton rigole que quand il est gercé, c’est tout aussi connu.
— Il n’y a donc rien d’mieux à faire que de se chicaner quand le pays est affamé ?
— De tout ce qui s’rapporte, comment savoir si ce n’sont que des rumeurs ou d’bonnes raisons d’avoir peur ?
— C’est bien la question Bertrand ! Comment savoir ?
— Connais-tu l’histoire de Louise, la maîtresse d’école de La Guerche [18] ?
— Non ! Et qu’est-ce qui s’raconte ?
— Le curé l’avait prévenue, un groupe de vagabonds venant de Vitré s’approchait dangereusement du village. Ses voisins lui avaient dit qu’il serait difficile de se défendre quand les brigands pourraient facilement tout détruire. Rares étaient les enfants qui continuaient à venir à l’école. On disait que les errants se cachaient dans les buissons. Les cloches ont sonné. Tous les villageois se sont réunis sur la place de l’église. La maréchaussée a mis des armes à disposition de la population à cause de ces bandits qui rôdaient, et Louise a pris la sienne. Un jour, les cloches ont sonné à nouveau. Les mères sont venues chercher les quelques enfants qui étaient encore dans l’école. L’institutrice est restée seule avec une pauvre petite abandonnée. Au matin, un homme est venu les avertir. C’était une fausse alerte. Elles pouvaient sortir. Prise pour une vagabonde armée, la maîtresse a été abattue par son voisin qui était devenu fou de peur. Il s’est pendu quand il a compris son erreur.
— Quelle tristesse ! Il ne faut céder à cette peur dont les désordres ne profitent qu’aux seigneurs, terrés dans leurs châteaux d’où partent ces rumeurs ?
— Mais, comment ne pas avoir peur ? Il se dit qu’à Fougères, le trouble et la confusion ce sont emparés de tous les esprits. Il n’est plus d’autorité reconnue, plus de police, ni même de discipline militaire. Tout est à la discrétion du plus fort. Sept à huit cents ouvriers de toutes les professions se sont soulevés et attroupés, armés de haches et de bâtons, pour s’opposer à la circulation des grains dont on dit qu’ils iraient vers la province du Maine ou de la Normandie [19]. Les émeutiers menacent de brûler la maison de tout propriétaire qui serait tenté de vendre des bleds ailleurs qu’au marché, et au-dessus du prix qu’ils ont eux-mêmes fixé.
— Là, il en est autrement qu’à La Guerche ! Car, à Fougères, c’est la peur de la faim et la haine des gros propriétaires qui conduisent aux excès populaires.
— Ne peut-on craindre qu’il résulte de cette anarchie tous les malheurs qui n’en sont que les suites ordinaires, quand les troupes ne reconnaissent plus aucune subordination et se réunissent, tantôt au peuple, dont elles encouragent à présent l’effervescence, tantôt aux riches, dont elles protègent encore trop souvent l’exaction [20].
— À Bain, une foule de plus de deux cents personnes, venues des paroisses voisines, s’est fait ouvrir les greniers des marchands et des propriétaires fonciers du bourg, mettant à sac le bureau du contrôleur des actes, et s’en prenant à deux commis des devoirs [21] dont elle a envahi les appartements et brisé les meubles. Trois cavaliers de la maréchaussée, débordés et mis à mal par des jets de pierres, n’ont rien pu faire pour les en empêcher.
— Voilà tout ce qui pousse les miséreux à la révolte : la peur de la faim, la haine des gros propriétaires, et l’impatience d’en finir avec ces impôts injustes qui conduisent à la ruine ceux qui sont déjà si peu munis.
— Même violentes, ces actions ne sont que justice ! Les charges ne sont-elles pas abolies ? C’est bien le Roi qui l’a promis !
Et c’est ainsi que la peur des brigands, née des rumeurs parties des châteaux pour isoler et réduire le peuple à l’impuissance, se transforme petit à petit en véritable frayeur de la fureur des plus pauvres, qui s’amplifie en revenant au château, d’où le seigneur, esseulé, terrorisé, n’ose plus sortir de crainte d’attiser les esprits, échauffés au point de vouloir parfois mettre le feu à la demeure fortifiée, origine ancestrale de tant de terreurs paysannes.
Laboureurs d’Espoirs