Je serai à mi-chemin du retour, quand, dans l’obscurité naissante à la brune [1], le premier feu s’allumera au loin, à ma gauche, dans la direction de Chavagne, puis un deuxième, sur la droite, sans doute celui de Pacé, et un troisième s’élève à présent vers Saint-Gilles. C’est Le Rheu qui déjà s’embrase, en même temps qu’en face, L’Hermitage s’enflamme. Des dizaines de brasiers, l’un après l’autre attisés, éclairent maintenant la nuit devenue noire et ardente, brillante de ces mille feux de la joie d’un été retrouvé.
À l’instant même où les flammes jaillissent du Haut Jussé, j’éprouve une sensation rayonnante de bien être qui me réchauffe au plus profond, comme si je pouvais ressentir à distance la chaleur du bûcher que monsieur le curé vient d’allumer.
Et, de partout, me parvient en une houle de sons confus, la rumeur montante de voix lointaines, mêlées de cris joyeux et de chants entraînants, se détachant sur un fond de vibrations métalliques de ce que l’on devine être des instruments de musique. Ce ne sont pourtant que les enfants qui, ce soir, jouent les musiciens. Ils produisent des sonorités étranges, en caressant du bout des doigts un jonc qu’ils ont coincé entre les parois d’une bassine de cuivre remplie d’eau, et de quelques clous de fer à Grégoire empruntés.
Parvenu à l’entrée du pré, je marque un temps d’arrêt, fasciné par la magie brûlante du spectacle incandescent.
Les flammes immenses s’élèvent, crépitant en dansant dans les airs au centre d’une grande ronde, formée des ombres courantes et bondissantes des jeunes du village, hurlant et braillant gaîment [2].
Ce soir, les filles à marier, parées de leurs habits de fête, tentent leur seconde chance après la pierre écriante. Il leur faudra danser, faisant neuf fois le tour du foyer avec le même cavalier.
Une rangée de chaises vides forme un cordon entourant le feu.
Ce sont les sièges réservés à nos morts, où les esprits viennent se poser pour écouter et contempler les enfants du pays, qui n’oublient jamais ainsi de les faire profiter de la fête à la vie.
Les anciens, tous ceux qui ne sont plus en âge de danser, observent à l’écart, assis, près du troupeau des bêtes rassemblées.
Ne pouvant pas sauter par-dessus le foyer apaisé, comme le feront les garçons et les filles tout à l’heure, les plus vieux se contenteront d’enjamber une braise, avant qu’elle ne s’éteigne, en faisant passer les animaux de la ferme dans les cendres et la fumée, pour les protéger des épidémies tout le reste de l’année.
— Ça ira Joseph ?
— Ah ! ça ira père !…
— Alors, qu’elles sont les nouvelles ?
— Tout est à nouveau bloqué !
— Que s’est-il donc passé ?
— Quand les Députés, qui s’étaient proclamé la veille Assemblée nationale, se sont présenté aux "Menus-Plaisirs", ils ont trouvé porte close.
— Sur décision du Roi ?
— Qui sait ?
— Et alors, qu’ont-ils fait ?
— Ils se sont précipités dans une autre salle restée ouverte, une salle de jeu de paume [3], et là, ils ont juré de ne jamais se séparer avant qu’une Constitution soit rédigée et approuvée [4] .
— Voilà qui est bien !
— Oui mais, le lendemain, le jeu de paume était fermé à son tour. On dit que le comte d’Artois l’aurait réservé pour jouer une partie avec ses courtisans.
— Tout est donc vraiment bloqué ?
— Pas totalement ! Car les membres du clergé, enfin, ceux qui avaient rejoint l’Assemblée nationale, acclamés par la foule des patriotes venus soutenir nos Députés, ont fait ouvrir l’église Saint-Louis où l’Assemblée a pu se réunir.
— Et après ?
— Louis XVI a décidé de convoquer, le jourd’hier, une réunion des trois ordres où chacun devait rester à sa place. Il se dit que le Roi refuserait de reconnaître l’Assemblée nationale. Voilà ! Nous ne savons rien d’autre à cette heure.
— Il ne serait pas bon de gâcher la fête donnée en l’honneur de monsieur Saint Jean avec des nouvelles aussi malheureuses ; surtout que nous ignorons ce qui a pu se passer depuis. Nos Députés poursuivent leurs travaux, c’est tout ce que nous pouvons dire sur l’instant. J’irai à Rennes avec toi, ce vendredi tantôt.
Personne ne posera davantage de questions, se contentant de cette réponse, et ne voulant surtout pas s’irriter à encore trop parler de ces privilégiés qui ne font qu’embarrasser le peuple et son Roi, enfin… et son Roi ! C’est ce à quoi beaucoup d’entre nous veulent encore croire.
Très loin dans la nuit, une fois le feu éteint, chacun rentrera chez soi, heureux, avec un tison [5]de saint Jean que nous conserverons, enfermé dans une armoire jusqu’à l’an prochain pour préserver la maison de l’incendie et de la foudre, ou placé dans les champs dont les récoltes seront ainsi protégées de la grêle.
Ce que nous apprendrons de Versailles, le vendredi suivant, fera dire à mon père rentrant de Rennes.
— Tout cela est trop important ! Nous devons choisir le bon moment pour en informer le village tout entier réuni. Lundi, c’est la saint Pierre [6]. Il ne peut y avoir meilleur jour que celui de notre Saint patron de Vezin [7]. Je demanderai donc à notre recteur de me laisser raconter ce qui se passe, au prône de la grande [8] . Toi, tu iras à l’hôtel de ville dès le matin, monsieur le curé excusera ton absence pour nous rapporter les dernières nouvelles de la grande Révolution.
Je reprendrai la route de Rennes, très tôt le lundi, pour être de retour avant la fin de la grand-messe de Saint-Pierre ; d’autant que j’avais envie de profiter de l’autorisation de manquement à la grande de Vezin, pour passer par le Champ Montmorin [9] où se tient la "foire aux gens", comme chaque année à même date.
Cette foire aux gens de Rennes est celle des domestiques des deux sexes, qui cherchent un maître à qui se louager [10].
J’étais curieux de voir, pour la première fois, cette surprenante assemblée.
Des garçons et des filles, des femmes, des hommes moins jeunes, et même des vieillards, sont là, sur la place, debout, par groupes, attendant qu’on vienne les demander. Les gars qui désirent être gagés [11] pour un an ont une rose au chapeau, et ceux qui ne le veulent qu’à la métive [12] portent un épi de blé vert. Les filles à l’année mettent un bouquet à la ceinture, mais, bien rare sont les laboureurs à venir les chercher, car on dit "fille d’assemblée, fille éventée".
Maîtres et valets, marché conclu, vont boire ensemble, sous les tentes dressées pour se protéger des giboulées qui n’ont pas cessées, et ne donnent envie de s’attarder.
Les gens sont pourtant tout agités, et je ne comprendrai les rumeurs les plus folles qui courent partout en ville, qu’en arrivant sur la place aux Arbres, où la foule des grands jours commente les dernières lettres arrivées de Versailles dans la nuit.
J’éprouve soudain le besoin pressant d’aller partager la nouvelle avec ceux de Vezin, à qui mon père va bientôt expliquer ce que nous savions ce matin.
Et je me mets à courir, à courir comme un fou qui le serait devenu d’avoir vu loup-béroux [13].
— J’ai attendu ce jourd’hui, la fête de notre Saint Pierre qui nous voit tous assemblés, pour vous parler de ce qui a changé. Le jour d’avant saint Jean, Louis a réuni tous les Députés, informé par écrit, qu’en cas de non-obéissance aux ordres du Roi, ils auraient à faire aux hommes d’armes. Des forces armées ont été disposées tout autour du palais et dans les rues de Versailles. Les représentants des trois ordres ont été introduits dans la salle, séparément, en laissant les membres du tiers attendre plus d’une heure dehors. Necker était absent. Le Roi a prononcé un discours très dur contre l’Assemblée nationale, proclamant que la distinction entre les trois ordres de la nation doit être conservée, et déclarant nulles et illégales toutes les décisions prises depuis le 17 juin. Pourtant, il a fait distribuer un livret, intitulé Les intentions du Roi, dans lequel il répond, donc par écrit, à certaines doléances du tiers. Il presse le clergé et la noblesse de renoncer à leurs privilèges pécuniaires. Il se prononce pour l’abolition de la taille et l’adoucissement de la gabelle, mais ne cède rien sur les droits seigneuriaux et féodaux. Il promet l’abolition des lettres de cachets, le respect de la religion et de la liberté de la presse. Il annonce la création d’États provinciaux où les trois ordres pourraient délibérer en commun, le tiers comptant pour moitié. Il souhaite que la justice soit améliorée, et que l’on en finisse avec les corvées. Cela ne l’empêchera pas de conclure la séance par un "Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer, tout de suite, et de vous rendre demain, chacun dans la chambre affectée à votre ordre pour y reprendre vos séances". Sur ce, Louis XVI se lève et sort, la noblesse et le clergé sortent, le tiers reste. Quand le grand maître de cérémonies [14] veut faire évacuer la salle, un noble [15], élu du tiers, se dresse et lui dit, "Monsieur, allez dire à votre maître que nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes [16] ". Puis, Bailly, le président, dit que les débats de l’Assemblée nationale ne peuvent être clos avant que celle-ci n’en ait délibéré tranquillement, et que la Nation assemblée n’a pas à recevoir d’ordre. Le Roi, bien entendu, a été prévenu. Il aurait répondu, "Ils ne veulent pas partir ? Eh bien ! Foutre ! Qu’on les laisse !". Les débats de l’Assemblée se sont donc poursuivis, ils ont maintenu les décisions précédentes, et la personne des Députés a été déclarée inviolable. Le lendemain, la majorité du clergé a rejoint le tiers, et le 25 juin, quarante-sept gentilshommes, avec à leur tête le Duc d’Orléans [17], ont rallié l’Assemblée.
Épuisé, à bout de souffle, trempé, ayant couru sous la pluie sans m’arrêter, j’entre dans l’église, éreinté, pour m’écrier.
— Mes amis ! Mes amis ! C’est fini ! La Révolution est terminée ! Samedi, le Roi a demandé à la noblesse et au clergé de se joindre au tiers, en l’état. La Révolution est finie !
Dehors il pleut encore…
Laboureurs d’Espoirs