J’ai pris mon tour dans l’église en ce mardi de saint Camille [1], car mes déplacements à Rennes sont beaucoup moins nombreux, depuis que le bureau de liaison a décidé d’imprimer et de faire circuler des bulletins donnant les nouvelles de Versailles [2], que mon père nous lit aux prônes des dimanches.
Le mauvais temps de ces dernières semaines empêchait souvent les trop longues attentes sur la place aux arbres, nous obligeant à nous abriter dans la salle des réceptions du premier étage, où la lecture des lettres de nos Députés nous était faite. Mais, l’affluence du peuple avide de nouvelles était si grande, et quoique l’immense pièce puisse contenir plus de trois mille personnes, elle n’était pas assez spacieuse et il fallut la faire étayer dans la crainte qu’elle ne puisse résister au poids et aux mouvements de tous ceux qui s’y rendaient.
Le mieux était donc d’imprimer et de distribuer des extraits de lettres, d’autant plus que l’intendant de la ville se plaignait, discrètement dit-on, en affirmant "qu’il est à désirer qu’on envoyât dans la province, des bulletins sages et propres à maintenir la tranquillité, alors que jusqu’à présent, au contraire, l’esprit de parti s’est trouvé marqué dans tout ce qui est venu de Versailles ; il en est émané des lettres dictées par l’imprudence, des lettres remplies d’erreurs les plus fâcheuses, et dont la lecture a été faite par l’hôtel de ville de Rennes en présence de la multitude [3].
Quelles erreurs ? Quelle imprudence ?
Aucune des correspondances qui nous ont été lues n’est de nature à pousser à l’insurrection ! Le ton y est modéré.
On sent d’ailleurs très bien dans leurs propos, que même les Députés du tiers, de bonne bourgeoisie, redoutent les troubles de la rue et les excès populaires pouvant compromettre leur cause.
Certains, d’autres régions il est vrai, vont même jusqu’à critiquer les prétentions ridicules de la plupart des cahiers, l’intransigeance des Bretons, la véhémence et la passion des habitants de notre province.
Le plus souvent, ce sont leurs commettants qui recommandent aux Députés plus de fermeté et d’audace.
Ne dit-on pas, depuis que l’Assemblée nationale est devenue Constituante [4], que certains nobles et bourgeois des villes se rapprocheraient, pour, en commun, défendre la propriété contre ce qu’ils appellent déjà, le Quatrième état [5] ?
Scruter la campagne alentour n’empêche pas de penser aux événements, tout en restant attentif au moindre mouvement.
Rien ne bouge, aussi loin que je puisse voir vers Talensac, Montfort ou Iffendic et son ancien château d’Eustache, comme on se plait à dire chez nous les Morinays, en parlant de ce château des "de la Morinaye" [6], dont cet Eustache le bien nommé fut le premier propriétaire, à l’époque de Jean de Montfort [7] , quand le Fol [8] régnait encore sur la France.
Là, commence l’immensité des verts intenses jusques aux noirs profonds de la forêt de l’Enchanteur, de Morgane et du roi Arthur, Brocéliande et ses légendes, où l’on aime à s’oublier l’espace d’un instant.
Au Nord-ouest, beaucoup plus proche, vers Saint-Gilles baigné d’une lumière chaude dans un vent mollissant, aucun signe anormal, pas davantage vers Pacé profitant de l’embellie persistante, avant que je ne boucle mon inspection, de retour à la capitale, repassant par Montgermont.
Venant de la route principale, longeant le cimetière, bientôt à mes pieds sur le parvis de Saint-Pierre, s’avance la belle Perrine que je n’avais pu reconnaître tout à l’heure d’aussi loin.
Mon cœur s’emballe.
De ce pas si pressé, c’est bien la métairie qu’elle rejoint, j’en suis certain.
Elle est donc décidée à tenter ce que je lui ai proposé.
Je la suis du regard. Elle ne peut se savoir observée.
Je la dévore des yeux à en oublier ce pour quoi je suis posté.
Elle s’engage dans la descente du Lauzeret [9].
Elle porte une robe de toile écrue, si blanche en plein soleil à présent éclatant, mettant en valeur ses cheveux noirs attachés souplement et sa peau ocre cuivrée à toujours s’exposer par tous les temps. Elle a les largeurs des femmes puissantes pour les travaux des champs et des rondeurs superbes à faire de beaux enfants.
J’ai rencontré Perrine à la foire aux gens de Rennes.
Comme bien des domestiques présents, elle cherchait à se gager [10] à la métive [11].
Elle était seule, à l’écart des groupes bruyants.
Je me suis approché, nous avons causé.
Elle me parut discrète et sincère, courageuse et vive.
Je lui ai dit nos besoins, en lui précisant bien, qu’à la métairie.
¬— Seule, ma sœur Anne, décide de qui peut être engagé ou non. À cette heure, il n’est encore point question d’embauchage [12] à cause du retard pris dans la saison, mais, si cela te dit, tu pourras te présenter à la mi-juillet, au cas où tu n’aurais pu trouver à te placer ailleurs. Si ma sœur me demande un avis, bien entendu, j’en serai ravi et je ne manquerai pas de vanter tes mérites, à condition que notre rencontre de ce jour reste un secret pour nous.
— C’est sûr m’sieur Joseph, que j’tairai not’connaissance, et si j’voudrais travailler au plus vite, j’vous avoue que j’perdrais bin quinze jours pour m’faire employer chez vous.
— Tu es une bien brave, bonne et belle fille ma Perrine, je te souhaite un travail au plus tôt, mais j’espère bien te revoir à Pontchâteau bientôt.
— Moi d’même m’sieur Joseph.
Sur ce, je lui indiquais le chemin du Lauzeret.
Et la voici, ce jourd’hui, son balluchon à la main, allant à la rencontre de ma sœur Anne, demander à s’employer dès demain aux travaux les plus durs du temps des fenaisons et des moissons.
— Eh bien Joseph ! Te voilà donc endormi, où tu te plais là-haut au point de ne plus en descendre ?
— Voilà ! Voilà ! Monsieur le curé, j’arrive.
— Mais où est passé Jan-François, c’est bien lui qui devait te reprendre ?
— Sans doute au "Lion d’Or" à m’attendre !
— Ce lieu de perdition n’est pas vraiment l’endroit pour se préparer au mieux à une telle mission.
— Bien sûr mon Père, vous avez raison, mais l’auberge n’est pas qu’un lieu de débit de boissons, on vient aussi prendre sa réfection [13], discuter et conclure toutes sortes d’affaires et quelques contentieux, parfois même judiciaires ?
— Joseph, veux-tu bien te taire ! Toi aussi tu vas me faire croire que cet endroit est devenu un lieu de rencontre et de conversation, où l’on se retrouve entre personnes d’honneur et gens de bonne compagnie ? Oublierais-tu les esprits qui s’échauffent quand chacun se croit tenu de payer sa pinte, les esclandres et les batailles de voyous, les règlements de comptes qui se terminent si mal quand toute la compagnie s’excite à vouloir donner son avis après avoir bu plus que de raison ?
— Loin de moi l’idée de vouloir nier les excès. Je ne fais que remarquer qu’au jourd’hui, la maison du Lion d’Or est effectivement devenu un lieu de rencontre, où chacun échange sur tous les événements, souvent plus aisément.
— Si toi aussi tu en es là, la Révolution nous aura fait tomber bien bas !
— Excusez-moi mon Père, j’y vais de ce pas et vous renvoie Jan-François, car il n’est pas à craindre un autre endroit tant que nous reviendrons sous votre toit !
La maison du Lion d’Or, cet ancien relais de diligence situé à deux pas de l’église, sur la route de l’Hermitage à la sortie du bourg, est l’unique auberge de Vezin. En dehors de la maison de Dieu, c’est bien le seul lieu du village fréquenté les dimanches et les jours de festivités, ou parfois en soirée.
L’on s’y convie à passer un bon moment en nombreuse compagnie, à causer et à boire, en fumant une pipe de tabac dans la grande salle donnant sur la chaussée, ou dans les chambres hautes, installés à traiter des affaires plus privées.
Laboureurs d’Espoirs