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Laboureurs d’Espoirs

29e chapitre Mon père viendra nous parler de tout ce qui peut être dit pour instruire les gens du pays

vendredi 30 octobre 2026, par Alain Morinais

À la métairie, dans la cour carrée formée de tous les corps de bâtiments l’entourant, c’est le chien qui annonce mon arrivée par des aboiements rageurs d’être attaché à sa range [1], beaucoup trop courte pour lui laisser du mouvement.

Le coq est perché sur un tas de vingt bonnes chartées [2]de fien [3] qui s’amoncellent entre l’étable et la mare, occupant une grande moitié de la cour où pourrissent des feuillages, des ajoncs, des pailles, des immondices, pour y faire le marnis [4] propre à engraisser les terres [5].

Deux cochons gras, à l’engrais pour la fin du mois, vagabondent. Ils portent le tribard [6] autour du cou et une languette de cuivre tranchant dans le groin, pour les obliger à rester sages, les empêcher de tourner [7] le sol et fouiller tout ce qui ne leur est destiné.
Pour les vendre à bon prix [8] dès la fin de juillet, tous les déchets de cuisine, les épluchures et les lavures [9]du ménage, sont mis à fermenter dans une auge de pierre, incrustée dans le mur derrière la porte d’entrée à l’intérieur de la maison, répandant une odeur aigre et tellement forte, que l’air en est infecté et vicié, à ne pouvoir respirer quand on agite ce ferment pour l’épaissir également.

Légèrement voûtée, les bras étirés par le poids de deux buyes [10]remplis du lait encore chaud qu’elle a trait dans l’instant, Anne sort de la vacherie [11].
— Ah ! Te voilà toi. Cela ne te dérange pas que je sois à m’échiner quand ces messieurs se complaisent en causerie ? Vous croyez donc que votre Révolution va vous mettre la rôtie [12]dans la bouche, sans avoir à ouvrer [13] davantage
— Notre père dit qu’il en est peut-être fini de nos rêveries, tant ça va mal du côté de Paris ! Monsieur Necker a été chassé du ministère !
— C’est bien dommage ! Mais, je ne crois pas que monsieur Necker était au nombre des brassiers prévus pour la moisson. Je comprends et je partage vos préoccupations ! Ce n’est sans doute pas une raison pour laisser filer les ouvrages [14]. J’ai dû, tout à l’heure, engager une domestique à la métive. Elle habite chez ses parents, des maisonniers [15] du faubourg de Brest. Elle ira chercher son armoire à linge, dès demain [16], et dormira dans la chambre haute [17] , face au solier [18] de la maison principale [19].Je l’aurai ainsi au-dessus de ma tête, et pour la protéger des garçons, j’interdirai à quiconque d’emprunter le vir à demi-rond [20].

Dès l’annonce de l’embauche de Perrine, ne pas me trahir deviendra ma hantise. Il me faudra contenir la joie immense qui m’envahit d’une chaleur intense à me brûler de l’intérieur.
Je m’entendrai pourtant demander calmement.
— Et, comment devra-t-on l’appeler ta petite protégée ?

De peur de me couper, je devrai ruser, multiplier les motifs à m’évader pour ne pas la croiser avant d’être sûr qu’elle vienne chez nous s’installer pour l’été.

Tous les soirs, dans les six heures après midi, je passerai à l’auberge où mon père viendra nous parler de tout ce qui peut être dit pour instruire les gens du pays.

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Le mercredi "…À Rennes, l’ordre a été donné aux sous-officiers de la garnison, de faire fabriquer des cartouches à balles, et de les distribuer à tous leurs hommes en faction. Les jeunes patriotes courent d’un cantonnement à l’autre, pour adjurer les soldats de ne pas tirer sur la population.

À Paris, des réunions de citoyens révoltés se tiennent dans les jardins d’un Palais [21] où la police ne peut pénétrer car ils appartiennent au premier prince du sang, devenu le protecteur des orateurs qui agitent le peuple des quartiers. Ils sont venus nombreux, à cause du pain manquant de plus en plus cruellement, des mouvements de troupes, toujours plus importants, et de la crainte d’une dissolution de l’Assemblée des constituants.
Un avocat, très écouté, en appelle à prendre les armes [22] , déclarant que le renvoi de monsieur Necker sonne comme "le tocsin d’une Saint-Barthélemy des patriotes".
Une feuille de marronnier, en forme de cocarde couleur d’espoir, est le signe de reconnaissance des citoyens qui parcourent la capitale en tous sens. "

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Le jeudi " …À Rennes, le comte de Langeron rassemble les compagnies de grenadiers et de chasseurs dans la cour de l’hôtel de Blossac [23]. Il fait braquer deux canons chargés de mitraille sur la porte cochère de la cour que les jeunes gens étudiants cherchent à forcer, avec l’aide d’autres régiments nouvellement rebellés.
Nombreux sont les habitants des faubourgs à rejoindre la milice patriote. Ils ont saisi les caisses publiques et décidé de suspendre le paiement des impôts.

On nous dit que dans la capitale d’Ile de France, des dragons allemands se sont affrontés aux cortèges populaires, faisant de nombreux blessés [24], provoquant en retour des scènes de pillages et d’incendies qui se multiplient dans les rues de Paris. L’anarchie s’installe.
À l’hôtel de ville, on décide de créer une milice bourgeoise. Le prévôt des marchands [25]refuse de donner des armes à la foule qu’il dit beaucoup trop agitée [26]."

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Le vendredi "…À Rennes, malgré les ordres et les menaces de leurs officiers, les grenadiers et les chasseurs déchargent les canons. Ils ouvrent les portes et fraternisent avec la jeunesse citoyenne qui s’empare des pièces et les traînent jusqu’à son quartier général, le collège, de l’autre côté de la Vilaine.

À Paris, pour trouver les armes qu’on leur refuse, les patriotes s’en vont à l’hôtel des Invalides [27] qu’ils dévalisent de ses trente mille fusils et de vingt bouches à feu. Ils iront chercher la poudre que l’on dit emmagasinée à l’arsenal de la bastide Saint-Antoine [28]. Arrivés à cette bastille, les émeutiers prennent d’assaut la forteresse, qui capitulera après quatre heures, malgré plus de cent morts et autant de blessés chez les assaillants.
Le gouverneur [29], emmené par les rues de la ville, sera massacré, sa tête plantée au bout d’une pique ; celle du prévôt des marchands la rejoindra pour avoir refusé d’armer les groupes patriotiques."

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Le samedi "…On dit que le Roi apprit la nouvelle au retour de la chasse [30] ; il aurait demandé "Est-ce donc une révolte ?", "Non, Sire, c’est une Révolution !", lui répond-t-on… C’est ainsi qu’il aurait promis de retirer ses troupes de Paris.

À Rennes, ce jourd’hui, le bureau particulier de l’administration municipale a décidé d’indemniser les boulangers du produit des octrois, permettant ainsi de baisser le prix du pain pour soulager le peuple qui a faim."

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Le dimanche, c’est au prône de la grande de Vezin que mon père nous apprendra la nouvelle, à laquelle, au début, personne ne croira "… Ce jeudi, monsieur Necker a été rappelé par le Roi [31]
qui l’a nommé Premier ministre.
Les groupes de patriotes bretons nous appellent à fêter l’événement dès demain, en nous rassemblant sur le Champ Montmorin."

°°°

C’est ainsi que ce lundi… Enfin une journée chaude comme celle d’un bel été ! Après avoir soupé, nous-nous retrouvons sur la route de Rennes, nous acheminant par petites bandes éparses tout le long du trajet, allant du pas tranquille des gens qui prennent leur temps, ce n’est pas si fréquent ; discutant les nouvelles de la Révolution qui s’achève, chahutant gaîment tant la vie paraît belle sous le soleil couchant, s’appelant d’un groupe à l’autre, certains marchant même à reculons pour parler un instant avec leurs suivants.

Les deux frères, Gilles et Jan sont présents, Marie garde les enfants, Anneton la maison, tout comme Simon, qui, dans l’attente d’une réponse des Chauvel, ne souhaite pas se montrer sans sa belle.
Ma sœur est là, accompagnée de sa nouvelle protégée que j’ai réussi à ignorer depuis qu’elle loge dans notre maisonnée.
Le grand Jacques file devant, suivi de Grégoire, Jan-François et les siens, Mathurin est à l’écart avec Corentin, Pierre et les Delaunay rejoignent mon père qui traîne un peu à l’arrière, les Louazel et Jan-Martin ravi sont réunis, et les Bertrand, François, René, et les autres, forment un clan allègre et bruyant, débordant d’une joie retrouvée.

La jument du père Colleu ferme la marche, tirant son char à bancs qui permettra aux plus âgés de rentrer, la nuit tombée, sans trop se fatiguer.

Plus nous approchons de la ville, plus les groupes sont nombreux, venus de paroisses environnantes, parfois de bien plus loin. Les uns se congratulent, les autres s’interpellent. Les cris et les rires se mêlent en une cacophonie joyeuse, quand au milieu du cortège, une petite troupe d’amis entonne un chant à plusieurs voix, très vite repris en chœur par la foultitude à présent déferlante dans les rues pavoisées de notre capitale en fête.

Des sonneurs, des tambourins, à chaque carrefour, nous entraînent dans des rondes endiablées et des chaînes infernales qui nous emportent en courses effrénées, bousculant tout sur notre passage. Elles nous enlèvent, nous soulèvent, nous arrachent des mains de ceux que l’on tient, au risque de nous perdre au cœur de la foule hurlante, grouillante et délirante, ivres de bonheur, à ne plus savoir pourquoi ni comment, nous en sommes parvenus à une telle folie, collectivement.

Dès que je me suis senti tiré, poussé, traîné par la longue file ondulante et folle, j’ai attrapé, serré, écrasé la main de Perrine, à laquelle je me suis accroché avec pour seule idée de ne plus la lâcher ; et nous-nous sommes fondus dans cette multitude de gens inconnus, dont la liesse nous protégera, jusqu’au bout de la nuit.


Voir en ligne : Blog de l’auteur


[1] Range : la chaîne d’attache du chien.

[2] Chartée : charretée aujourd’hui. Ce que peut contenir une charrette.

[3] Fien : fumier. On distinguait le « fien chaud », résultant des déjections animales, de celui obtenu dans la mare de la cour, le « fien mêlé ».

[4] Marnis : deux mots étaient utilisés pour désigner le fumier : fien et « marnis », le « marnis chaud » et le « marnis mêlé ».

[5] La valeur marchande des différentes formes de fumier pouvait atteindre des sommes considérables, 50 à 100 livres dans une ferme n’étaient pas rare, quand une vache en valait de 20 à 40.

[6] Tribard : try-bar, try-baz ou try-barren, sorte de collier fait de trois bâtons entrecroisés empêchant le porc de monter les fossés, d’aller d’un champ à l’autre à travers la végétation, causer des dommages aux cultures.

[7] Tourner : labourer.

[8] Un cochon gras pouvait valoir le prix d’une vache.

[9] Lavures : eaux de vaisselles.

[10] Buyes : seau en "douvelles", c’est-à-dire, construit en latte de bois comme les barriques.

[11] Vacherie : étable réservée aux vaches.

[12] Rôtie : une rôtie, une tranche de pain que l’on faisait rôtir (griller) devant le feu.

[13] Ouvrer : travailler.

[14] Ouvrages : périodes de la fenaison et de la moisson.

[15] Maisonnier : petit cultivateur qui n’a qu’une maison sans dépendances.

[16] La lessive du linge était exceptionnelle, une fois l’an, le plus souvent après les moissons. Les domestiques apportaient donc chez leurs maîtres leur « armoire à linge », c’est-à-dire leurs vêtements propres pour la saison. Ils se changeaient, au mieux, une fois par semaine. Leurs gages pouvaient prévoir une partie en nature dont la fourniture de quelques camisoles.

[17] Chambre haute : chambre à l’étage, ici au-dessus de la chambre basse.

[18] Solier : grenier situé à l’étage au-dessus de la salle commune de la maison principale.

[19] Maison principale : maison d’habitation.

[20] Vir à demi-rond : escalier intérieur en colimaçon.

[21] Le Palais Royal à Paris, occupé par Louis Philippe, duc d’Orléans, Député de la noblesse. Il compte parmi les premiers nobles à avoir rejoint les Députés du tiers au sein des Communes.

[22] Dès le dimanche 12 juillet, apprenant le renvoi de Necker, c’est Camille Desmoulins qui en appelle aux armes dans les jardins du Palais Royal.

[23] Hôtel de Blossac : la résidence du commandant militaire de la province.

[24] Un léger affrontement avec les dragons du Royal-allemand et quelques blessés que la rumeur amplifie, et l’émeute éclate.

[25] Le prévôt des marchands (le maire de Paris) : Jacques de Flesselles, 1721-14 juillet 1789, élu prévôt des marchands le 21 avril 1789.

[26] Le lundi 13 juillet à Paris.

[27] Le mardi 14 juillet au matin.

[28] Bastide Saint-Antoine : ouvrage de fortification à la porte Saint-Antoine de Paris, comportant une bastille, une forteresse baptisée « La Bastille » de Paris.

[29] Le gouverneur de la Bastille : le marquis Bernard-René Jordan de Launay 1740- 14 juillet 1789

[30] Le mercredi 15 juillet.

[31] Monsieur Necker aura assuré trois ministères entre 1776 et 1790 :
1er ministère de Necker, de 1776 à 1781, il est Directeur général du Trésor Royal, puis Directeur général des finances,
2e ministère de Necker, du 25 août 1788 au 11 juillet 1789, il est ministre d’État, Directeur général des finances,
3e ministère de Necker du 16 juillet 1789 au 30 septembre 1790, il est Premier ministre des finances.

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