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Laboureurs d’Espoirs

26e épisode J’ai pris mon tour dans l’église en ce mardi de saint Camille

vendredi 9 octobre 2026, par Alain Morinais

Cette première demi-journée ensoleillée de la mi-juillet n’a pas suffi à sécher les routes et les chemins, détrempés par les pluies qui n’ont cessé depuis le début du mois de juin.

Même si le temps restait ainsi, comme ce jourd’hui jusqu’aux moissons, nous ne pourrions les espérer qu’à la toute fin d’août, tant les bleds [1] sont tendres et encore verts.
Alors ! Nous n’osons imaginer ce que serait la récolte si le ciel devait continuer à déverser ses trombes d’eau… Mais, nous croyons plutôt, que Saint Yves [2]pourrait intervenir et nous remettre le grand beau.

Dans l’instant, la campagne, encore humide, brille sous les rayons d’après midi traversant d’immenses trouées bleu pâle dans le blanc épais de nuages démesurés, soufflés, boursouflés, dont les ombres portées se déplacent au sol à la vitesse du vent qui les pousse vers le levant.

À gauche, à quelques distances de la ville grande qui au loin s’étale devant moi, se dessinent sur le fond vert profond de la forêt de Rennes, les toits luisants du petit bourg de Saint-Grégoire dont les moulins à eau se mirent en clair-obscur dans un méandre de l’Ille [3].

Plus avant, au centre d’un puits de lumière vive tombée des cieux, le créateur semble me désigner la paroisse de Montgermont, le village de Gérard, le laboureur que le Roi avait choisi de saluer parmi tous les Députés qui lui furent présentés.

Beaucoup plus proche de mon poste de guet, à la hauteur du manoir de la grande Ménardière, je remarque une femme, jeune, sûrement, car c’est d’un train léger qu’elle s’en vient, sans doute de la capitale à Vezin, mais, encore trop éloignée, je ne peux vraiment pas la remettre.

À ma droite, en contrebas, s’étend le domaine de Caradeuc. J’y aperçois mon père [4] et mon oncle Jan, occupés à l’arpentage [5] d’avant les moissons.
Allant et venant d’une parcelle à l’autre, ils plantent les jalons qui divisent à parts égales les espaces de terre en journaux [6], que l’on donnera à moissonner aux manouvriers, ou aux laboureurs voisins les jours choisis par la fabrique pour nous entraider. L’arpentement [7] dira combien de bras seront nécessaires cette année pour entrer la récolte, dès qu’elle sera mûre, dès que le temps s’y prêtera, et surtout, au plus vite avant qu’il ne se gâte encore.

À mi-chemin de Saint-Jacques-de-la-Lande, le ruban de métal argenté de la Vilaine, serpentant à travers les champs les plus fertiles, attire mon regard très vite détourné par un éblouissant éclat de réverbération du soleil, se produisant exactement dans l’alignement de notre métairie de Pontchâteau, comme un clin d’œil du Seigneur à mon endroit.

Me tournant davantage vers le Sud-ouest, c’est le Rheu que je distingue, à l’instant sous un gros nuage laiteux très ombreux, bientôt chassé par un courant d’air mettant brutalement en lumière le village de Marie, avant que des nuées de passage l’ombragent à nouveau, alternant les éclaircies crues, les périodes plus ou moins lumineuses, avec des ciels tamisés, parfois plus contrastés.

Je remarque, quittant la route de l’Hermitage par le sentier qui conduit à la ferme des Chauvel, l’allure particulière du grand Jacques, les bras ballants, sans mouvements, quand une jambe va claudicant. Il n’est nul besoin de le dévisager pour le reconnaître de si loin, car, même vu de dos, tout le monde sait que c’est lui, le grand.
Il porte la branche de genêt [8], symbole de la charge que mon père s’est décidé à lui confier, malgré les événements, en l’autorisant officiellement à présenter la demande en mariage de mon frère.

Le grand Jacques est "l’entremetteur", bien qu’il ne soit, ni mendiant, la tradition se perdant en ce temps de brigands sillonnant les campagnes, ni tailleur, réputé avoir la langue aussi habile que l’aiguille, mais, dont Vezin ne connaît la pratique.
Il devra donc s’assurer que les parents de Marie ne sont point hostiles à l’union d’un Morinays et d’une Chauvel, et préparer la rencontre des pères qui procèderont à l’inventaire [9].

Il va d’un pas prudent, observant avec attention le moindre buisson.

Un saint-esprit [10]à l’affût, juste au-dessus de lui, l’obligera à faire demi-tour, en remettant son entremise à d’autre jour ; être vu de quiconque en de telles formalités est un trop méchant présage pour les futurs épousés.
Une bavarde [11] traversant le passage, ou une corneille dans un champ voisin, suffit à devoir rebrousser chemin.

Comme une pierre lâchée du ciel, le faucon se laisse tomber sur sa proie, sans doute un rongeur qu’il enserre et transporte au cœur d’un vieux chêne branchu. Ses cris aigus et brefs, en une série rapide de ki-ki-ki-ki… joyeux, indiquent qu’il commence à dépecer sa victime, alors que Jacques revient sur ses pas.

Heureusement ! Car l’idée ne l’avait effleuré, que de mon observatoire haut perché il pouvait être épié.
Il me faudra le prévenir que la garde de Saint-Pierre impose de se rendre chez les Chauvel à la nuit tombée [12], pour être sûr de ne pas être remarqué du guetteur désigné.

Depuis quelques jours, tous les hommes valides du village, à tour de rôle, grimpent dans le clocher surveiller les environs, les routes, les chemins et la moindre sente d’accès à Vezin.

Il nous faut pouvoir annoncer l’arrivée des bandes errantes, des voleurs, des malfaiteurs, des galériens, dont on dit qu’ils viendraient de Paris ou d’ailleurs, par centaines, par milliers peut-être ? Les bruits qui courent sont si fous !

En d’autres régions, mais pourquoi pas chez nous, ils fauchent les blés avant qu’ils ne soient mûrs, détruisent, brûlent et ravagent tout à la fois, empoisonnent les fontaines et les puits !
On dit même que, parfois, les troupes étrangères se joignent aux brigands dont les princes ont souvent pris la tête.

Il faut être prêt à se défendre à chaque instant, sans pour autant céder à la panique que répand le tocsin, sonnant d’église en chapelle, de chapelle en église, et se répondant d’église en église des heures durant, sur des cantons entiers et même au-delà, à ne plus savoir où et par qui l’alerte fut donnée en premier.
Les femmes pleurent, se lamentent, se voyant déjà violées, massacrées avec leurs enfants au milieu du village qu’elles imaginent en flammes. Elles s’enfuient dans les bois ou le long des chemins, avec quelques provisions et des hardes ramassées à la hâte.
Les hommes mettent en terre leurs biens les plus précieux. Ils lâchent les bêtes dans la nature, avant de s’armer comme ils le peuvent et de se rassembler à l’appel du syndic et du curé.
On place des sentinelles, des barricades à l’entrée des bourgs ou des ponts, on envoie des détachements à découvert, et, la nuit venue, des patrouilles circulent et restent sur le qui-vive.

Enfin, comme toutes ces histoires se racontent en tant d’autres lieux, mon père a proposé d’assurer la garde au clocher, pour être certain de ne déclencher l’alarme qu’après avoir vu de nos yeux, vus dans le lointain, des inconnus, une bande agitée, un groupe suspect ou une troupe étrangère se déplaçant vraiment dans la direction de Vezin.


Voir en ligne : Blog de l’auteur


[1] Bleds : les blés, jusqu’au XVIIIe siècle, on a écrit « bleds ».

[2] Saint Yves : Yves Hélory de Kermartin, Yves de Tréguier ou simplement Saint Yves 1253-1303, fêté le 19 mai, Saint patron des Bretons.

[3] Ille : modeste affluent de la Vilaine. Quand en décembre 1789, il fallut donner un nom au 35e département français, sur les 83 nommés par la Constituante, on envisagea d’utiliser les noms des deux principaux cours d’eau : la Rance au nord de Rennes et la Vilaine au Sud. Mais, « Rance et Vilaine », ça n’est pas très euphonique, c’est pourquoi on est allé chercher l’Ille, petite rivière du nord pour composer « l’Ille et Vilaine ».

[4] Gilles Morinays, le père de Joseph le narrateur.

[5] Arpentage : mesurage des terres.

[6] Journaux : au singulier : journal, la superficie qu’un homme peut travailler en une journée, fonction de la nature du travail à effectuer. Sa valeur varie de 25 à 50 ares, avec une concentration autour du tiers d’hectare.

[7] Arpentement : action d’arpenter et résultat de cette action.

[8] En breton : le « baz-valan ».

[9] L’inventaire : l’inspection ou la « gwelladen », quand les familles se présentent leurs biens respectifs : terres, bâtiments, bestiaux, titres de propriété, jusqu’au contenu des armoires, avant de décider des épousailles.

[10] Saint-esprit : faucon crécerelle à l’affût, en vol, faisant du surplace, dans l’attitude du « saint-esprit ».

[11] Bavarde : la pie bavarde.

[12] Les visites nocturnes étaient fréquentes pour être sûr de ne pas être vu.

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