Dans l’atmosphère surchauffée et enfumée, au milieu d’une assistance agitée causant haut et fort, sont assis face-à-face, Jan-François, attablé bras croisés, raide sur son banc, le regard fixe, et Louazel-le-Vieux, dos voûté, accoudé à la table, une joue écrasée sur son poing, l’autre bras replié sur la cuisse opposée.
Les pichets sont vides depuis longtemps déjà.
Ils peuvent rester là, une heure ou deux, sans bouger, sans parler, l’un à tirer des bouffées de tabac à fumer, l’autre à mâcher sa carotte à chiquer ; seuls les yeux parfois se croisent, pour rejeter une idée ou approuver un bon mot exprimé à la table d’à côté.
— Eh Jan-François ! Tu m’as donc oublié tout en haut du clocher.
— Oh, Joseph ! Mille excuses, j’étais si loin, parti dans mes rêveries les plus belles, depuis qu’j’ai découvert, il y a peu, le château où Merlin a rencontré Vivianne la toute première fois, au beau milieu des bois d’Comper [1], bien après la forêt d’Paimpont.
— Le recteur t’attend, dépêche-toi si tu ne veux pas le mettre en colère. De là-haut, tu pourras reprendre ton rêve, tout en assurant ton tour d’observation, et, qui sait, peut-être l’apercevras-tu ton château enchanteur, j’ai bien vu le mien tout à l’heure !
Les conversations ont cessé et toutes les tablées se sont retournées vers la porte lorsque je suis entré.
— Ça ira Joseph ?
— Ah ! ça ira la compagnie ! Et pourtant, chaque jour il n’est plus question que de blés "coupés en vert" ou de moissons ravagées !
— C’est bien pars’que tout l’monde craint l’pillage des récoltes avant même qu’elles soient mûres !
— Ou dès qu’elles s’ront coupées…
— Comment n’pas avoir peur de tant d’errants par tous les ch’mins ?
Et la discussion est relancée.
Chacun y va de son jugement, de sa façon de voir, de ses questionnements et de ses sentiments, s’interpellant de table en table dans une ambiance bon enfant, même si parfois les propos sont plus violents.
— C’est pourtant bien la faim qu’est cause de s’grand malheur !
— Bien sûr Bertrand, l’errant n’est pas un méchant homme ! Mais, la faim au ventre, il lui faut bien manger, et l’respect d’la propriété n’est sûrement plus sa priorité !
— Surtout quand ils s’attroupent ! En grand nombre, ils s’enhardissent et glissent vers l’brigandage.
— C’est bin pour ça qu’on a encore plus peur d’un mauvais coup d’abatis [2] d’arbres et de clôtures, d’mutilations d’nos bestiaux, et pi surtout du feu.
— Tout ça ç’est vrai père Mathurin ! Mais, c’est quand même bien la grande cherté des grains qu’est la cause de la faim !
— Joseph à raison ! Il fallait, c’est s’qu’ils disaient les gens d’en haut, qu’le pain fut cher pour qu’la culture du blé soit plus encouragée, et qu’ainsi les laboureurs pourraient s’mer plus et gagner plus ! Qu’on finirait comme ça par nous délivrer d’la disette et qu’il en s’rait mieux pour tout l’monde.
— Foutaise que tout c’là ! à s’prix, comment j’fais moi, Jan-Martin, pour payer mon pain ?
— S’il fallait faire des efforts, dans l’intérêt de tout l’royaume, pourquoi qu’c’est les pauvres, déjà si misérables, qui sont les seuls à supporter l’poids des prix qu’ils ne peuvent plus payer ?
— Et pourquoi don qu’le progrès, comme ils disent, devrait s’réaliser qu’aux dépens des miséreux ?
— Pendant c’temps, d’autres, les plus riches, ont accumulé les grains, et les gains pour s’enrichir encore bien davantage.
— La disette a jeté le désespoir dans l’âme des paysans exaspérés par la misère, et chez les ouvriers qui ne trouvent plus d’ouvrage.
— C’est l’gouvernement qu’a laissé augmenter l’prix du pain sans nous permettre de l’payer ! Alors, il faut qu’il force les riches à nourrir les pauvres, autrement ils se serviront eux-mêmes et se vengeront !
— D’ailleurs, le Roi n’a-t-il pas déjà demandé au clergé et à la noblesse de renoncer à leurs privilèges d’argent ? Il a dit qu’les charges qui oppriment les pauvres vont disparaître. Joseph ! Tu l’as bien entendu, à Rennes ? Ç’est bien c’que tu nous a rapporté ?
— Oui, il l’a dit. Mais que ce soit le Roi, les nobles ou les bourgeois, ils s’entendent aussi à présent, pour nous faire croire que les pauvres sont des brigands, et les mendiants des bandits de grands chemins, ce qui est bien commode pour expliquer la présence des armées étrangères, ou la constitution des milices dans les villes… pour nous défendre, qu’ils disent !
— C’est pas plutôt pour accroître la peur et nous empêcher de continuer à dire notre malheur ?
— À Ploërmel et dans les environs, tous les paysans s’apprêtent à refuser les gerbes [3] aux décimateurs [4] . On dit même qu’il ne se fera aucun enlèvement sans effusion de sang, quelque chose qu’on leur dise.
— Ils ont raison, l’abolition des dîmes est contenue au cahier de la sénéchaussée, c’est donc qu’elle doit avoir réellement lieu [5].
Quoique l’assemblée soit bien chauffée et concentrée sur ce débat passionné, tout le monde s’interrompt et se tourne à nouveau brusquement vers l’entrée, quand mon père fait irruption dans la salle commune, accompagné de Pierre, le trésorier.
— Mes amis ! La nouvelle nous vient de Paris ce jourd’hui : le Roi a cédé aux ennemis des Communes, monsieur Necker a été renvoyé [6] . Il est jugé seul coupable d’avoir créé les conditions de la rébellion du petit peuple des villes et des campagnes. On dit qu’il a été obligé de se sauver en pays étranger. À peine informé, un commandant militaire [7] a rassemblé toutes les troupes dans Rennes [8] et demandé des renforts de Vitré et Fougères.
La consternation et la crainte se lisent sur tous les visages qui se sont fermés, chacun étant à présent persuadé, que la cour a su imposer sa volonté au Roi qui n’est pas de force à lui résister. Que la réunion des aristocrates avec les patriotes en une seule Assemblée n’était qu’une feinte pour endormir la Nation ! Que la Constituante est en grand danger ! Que les régiments qui encerclent Paris et Versailles sont présents pour menacer nos Députés et la population qui les soutient.
Sans la présence de Necker au gouvernement, nous sentons bien que le Roi est entre les mains de ceux qui ont décidé de se venger de l’audace des campagnes, qui se libèrent chaque jour davantage des contraintes nobiliaires sans même attendre les décisions de la grande Assemblée.
Nous éprouvons un sentiment d’abandon, de vide. Que peut-il se passer maintenant ?
— Les jeunes gens de la ville se sont regroupés en un comité de patriotes où ils ont prêté serment de fidélité à la Nation. Ils ont créé une milice citoyenne et décidé de visiter tous les châteaux du voisinage dont ils exigent de prendre le contrôle, en partageant la garde avec les soldats que le Roi y a détachés. Les milices patriotiques veulent imposer aux seigneurs d’abandonner volontairement leurs droits seigneuriaux, et s’il faut l’obtenir par la violence, les détachements turbulents des jeunes des faubourgs sont déterminés à s’y employer. Nous ne devons être surpris quoi qu’il arrive. Il nous faut renforcer la garde du clocher la nuit, comme nous l’assurons le jour. Je passerai ici chaque fois que les nouvelles le commanderont.
Pierre restera pour organiser les tours de garde de nuit, alors que je suivrai mon père, visiblement pressé de rentrer au Grand Caradeuc.
Moi aussi je suis pressé, j’ai hâte de savoir comment ma sœur a reçu la Perrine. Je n’ai cessé d’y penser, malgré la gravité des événements. J’avoue que j’aurais bien quitté la compagnie du Lion d’Or au plus tôt pour me rendre à Pontchâteau, mais, j’avais la peur qu’Anne s’étonne d’un retour si rapide, qu’elle y voit une manière de vouloir la forcer, quand elle seule peut choisir de mettre ou non une femme jeune entre les garçons.
Laboureurs d’Espoirs