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Jeanne Bardey, dernière élève d’Auguste Rodin (9e épisode)

Sur les pas d’Akhenaton, « le roi ivre de Dieu »


jeudi 5 mars 2015, par André Vessot

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A 80 ans Jeanne Bardey n’a pas étanché sa soif de découverte, nous la retrouvons sur les bords du Nil. Grâce à la civilisation égyptienne, qu’elle place au dessus de toutes les autres, elle a de quoi satisfaire sa curiosité intellectuelle et artistique en collaborant avec sa fille Henriette aux relevés confiés par Alexandre Varille et en côtoyant les égyptologues du groupe de Louxor.

Après la guerre, Jeanne Bardey et sa fille Henriette se rendent chaque hiver au bord du Nil où elles demeurent pendant plusieurs mois. Elles retournent en France à la belle saison où l’on peut les voir à Lyon ou à Mornant, habillées à l’orientale.

Dans son atelier du 14 de la rue Robert, Jeanne reçoit son élève, Madame Hélène Ingels [1]. J’ai pu contacter dernièrement une de ses filles qui m’a conté les souvenirs de cette époque : Je suis restée très marquée par nos visites à Lyon rue Robert. Pendant que notre mère travaillait dans l’atelier nous jouions dans le jardin, ma sœur était tombée dans le bassin. Nous allions ouvrir des malles remplies de dentelles pour nous déguiser , c’était magique ... En 1950, pour la naissance de sa dernière fille, Hélène Ingels a choisi Henriette Bardey comme Marraine.

Des relations très chaleureuses avec les égyptiens

Pour rejoindre la Haute-Égypte, Jeanne et Henriette faisaient escale à Athènes où elles étaient reçues par la famille royale. Je ne connais pas la date mais je sais que Jeanne avait été décorée de l’ordre du Phénix de Grèce. Elles logeaient dans une maison à Gournat avec cette petite cour devant notre parterre de capucines en fleurs. Ici il fait plus chaud qu’au mois d’août en France, on coupe les lentilles et les blés. [2].

Jeanne crée tout un album de dessins au crayon, croquant paysages et personnages. Isabelle Duperray-Lajus l’a vu au Musée des Arts Décoratifs et elle le décrit dans son mémoire. Cet album est particulièrement typique, il permet de sentir l’intimité que Jeanne et Henriette avaient nouée avec les égyptiens. Ces relations paraissent être très chaleureuses. La façon de dessiner montre l’amour qu’elles leur portent. Il y a beaucoup de tendresse dans les dessins d’enfants, notamment celui du 13 mars 1950 d’une femme et son bébé. [3].

Monsieur François Karolscyk m’a confirmé que Madame Bardey et sa fille, deux femmes, avaient été bien accueillies et logées au village, elles étaient respectées. Ainsi Madame Bardey avait pu prendre de nombreuses photos, alors exclusives, de la vie des villageois, elle en était très fière.

Je n’ai pas pu voir l’album cité par Madame Duperray-Lajus, mais j’aime beaucoup ces deux portraits d’égyptiens.

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Jeanne et Henriette Bardey, Portrait d’homme oriental de face portant un turban (© MTMAD, Photographie Pierre Verrier)
Inventaire : Bardey 44
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Jeanne Bardey, Portrait d’homme oriental de trois-quarts portant un turban (© MTMAD, Photographie Pierre Verrier)
Inventaire : Bardey 138

Sa fille Henriette travaille pour l’égyptologue Alexandre Varille qui lui avait confié la tâche fort malaisée de reproduire les sculptures d’une incomparable beauté qui, dans la vallée des nobles, ornent les tombes de Khéroeff, dignitaire de la cour d’Aménophis III et de Kah-em-Hat, « maître des doubles greniers », nous dirions aujourd’hui, beaucoup moins poétiquement, « ministre de l’agriculture ».

A l’aide d’un compas, Henriette Bardey s’est consacrée, pendant plus de deux mois, à dessiner, fragment par fragment, quelques unes des scènes qui composent peut-être le plus parfait chef d’œuvre imaginé par les artistes de tous les temps : ce sont surtout des travaux des champs que l’on voit s’accomplir ici sous les yeux de Remenout, la déesse des moissons, qui tient dans ses bras Neprit, l’esprit du grain, tandis qu’au dessus d’elle apparaissent les signes du ciel. Voici, copiés, - avec quelle patience ! – des personnages, des animaux aux lignes si pures, si harmonieuses, et cet admirable visage de Kah-em-Hat dont le modelé est très exactement relevé au moyen d’une couche de mine de plomb appliquée sur un papier léger. [4].

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Henriette Bardey effectuant des relevés (Archives Madame Gouttard)

Henriette explique qu’elle travaille comme un nègre de 7 heures à midi et de 2 H ½ à 4 H ½ dans la tombe ; hier j’ai parcouru la vallée des rois en compagnie de Stoppelaëre [5], maître de cérémonie de M. Robichon. Nous avons visité des tombes difficiles d’accès, sans escaliers, l’une d’elle était même inconnue de Stoppelaëre qui est chargé de leur entretien depuis 10 ans. Nous y avons découvert un sarcophage de granit fort beau et fort curieux. Nous sommes même montés dessus pour le mieux admirer malgré toutes les crottes de chauve-souris qui le recouvraient. [6].

La carte ci-dessous permet de mieux situer les différents sites archéologiques de la vallée du Nil. Gournat, où logent les dames Bardey, est situé dans la région thébaine, sur la rive ouest du Nil, en face de Louxor.

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Carte de la Vallée du Nil

Jeanne parlait avec passion de cette terre égyptienne

Dès 1939 Jeanne Bardey avait été conquise par l’Égypte. La présence d’Alexandre Varille, de Clément Robichon et des autres égyptologues symbolistes lui permettait de s’immerger totalement dans cette ancienne civilisation, de mieux en saisir l’âme pour en exprimer toute la beauté dans ses dessins. Début novembre 1951, quelques jours avant d’y repartir, elle avait été interviewée par Jean Clere dans son atelier de la rue Robert. Dans le quotidien Le Progrès il relate cette rencontre. Mme Bardey nous parlait avec une passion fervente de cette terre égyptienne qui, selon un texte attribué au Trismégiste [7], est « la copie du ciel » ... Certaine que le temple pharaonique est « à l’image du ciel », elle nous répétait les paroles de R.A. Schwaller de Lubicz [8], qui croit que « c’est par la symbolique et seulement à travers elle que nous pourrons lire la pensée des anciens » ... Ce ne sont pas les mots d’un poète comme Jean Cocteau qui l’ont amené à penser que les sages savaient, il y a des millénaires, que « les particules de vie tombent des étoiles ». Non, ce n’est pas un poète, mais l’un des plus illustres savants de ce temps, Louis de Broglie ... Elle songeait aux travaux qu’elle va bientôt poursuivre en Égypte. Sur la table s’entassaient des articles de Louis de Broglie, des études d’égyptologues symbolistes que guident les recherches d’Alexandre Varille, des livres et des revues scientifiques … « Comme je voudrais connaître mieux toutes ces pages, nous a dit Mme Bardey … je les rassemble pour les lire plus attentivement lorsque je serai vieille … » Elle nous a décrit la montagne thébaine, qu’elle avait grande hâte de retrouver et qui a l’apparence d’un Ramsès couché … Elle nous a montré quelques uns des multiples dessins, rehaussés de pastel, d’aquarelle ou de gouache qu’elle a réalisés en Égypte. [9].

Pour mieux comprendre le milieu dans lequel œuvraient les dames Bardey, il me paraît indispensable d’évoquer la personnalité d’Alexandre Varille.

Alexandre Varille, un précurseur au bord du Nil



Marcel Jacquemin raconte comment il a fait sa connaissance à la faculté de lettres de Lyon : un jour d’octobre 1928 je rencontrai le personnage le plus curieux, le plus original, le plus intelligent qu’il me fût donné de connaître. Inscrit l’année précédente au cours de Victor Loret [10] afin d’étudier l’histoire et la philologie égyptienne qui m’attiraient singulièrement, je vis venir à ce premier cours un garçon d’aspect réservé, au visage fin, auquel un large front apportait l’affirmation d’un caractère réfléchi et tourné vers la science ; quiconque l’avait regardé une fois ne pouvait plus oublier l’expression de cette physionomie exceptionnelle. Nous fîmes connaissance quelques semaines plus tard, penchés sur la traduction d’un papyrus, premiers contacts avec la pensée de l’antique Égypte qui allait devenir la raison de sa vie et peut-être aussi celle de sa mort. C’est ainsi qu’Alexandre Varille, lyonnais, entra dans mon existence et que, bientôt après, naquit une amitié qui devait se poursuivre durant 23 ans, sur les quais rhodaniens, aux abords virgiliens de la Durance et le long du Nil majestueux. [11].

… Après s’être formé à Lyon (Faculté de Droit, Faculté de Lettres) et à Paris (École des Hautes Études), Varille vint en Égypte à l’automne 1931 prendre un premier contact avec les chantiers de fouilles français. L’année suivante, il fut nommé pensionnaire de l’Institut Français d’Archéologie Orientale ... Varille se montra toujours d’une prodigieuse activité : voyageur infatigable, il connaissait mieux que quiconque tous les monuments de l’Égypte ancienne ; il avait visité presque tout le Proche-Orient ; il avait travaillé dans la plupart des musées égyptologiques d’Europe. Son fichier photographique faisait sa fierté et les notes qu’il avait prises au cours de ses lectures ou de ses randonnées, puis méthodiquement classées, constituaient une source inestimable où il puisait sans cesse et laissait puiser avec générosité. Sa bibliothèque fort éclectique, toujours augmentée, lui causait les plus grands soucis : à Louxor, il ne savait plus où ranger les derniers volumes reçus ; et il n’arrivait plus à évaluer le nombre d’ouvrages ou la masse de documents qu’il avait encore à Lyon ou à Lourmarin, dans les demeures familiales. [12].

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Alexandre Varille (Photo Archives Varille)



Il a laissé à la science des centaines de milliers de clichés et d’innombrables références. Collection inestimable, car les monuments d’Égypte condamnés à disparaître peu à peu devant la modernisation du pays, effaçant un passé sans intérêt pour les habitants qui l’ignorent ; ainsi, le futur barrage d’Assouan noiera bientôt une centaine de temples que nulle publication ne sauvera de l’oubli. P. Loti s’attristait jadis sur la mort de Philaë ; il y aurait bien d’autres larmes à verser maintenant dans la vallée du Nil.

Rien n’échappait à son observation

Les chantiers de Varille auraient pu être cités comme modèles. J’ai vu d’autres fouilles, mais aucune n’avait cette organisation précise, cette méthode efficace ; rien n’échappait à son observation : chaque objet, fragment épigraphique ou élément architectural était photographié, décrit, classé ; sa présence, sa situation, son rôle, étaient soigneusement notés ... Ici, je dois mentionner la part importante qui en revient à C. Robichon, l’architecte qu’il avait su s’adjoindre, dont la collaboration lui fut fidèle jusqu’au dernier jour ; cette conjonction de deux valeurs exceptionnelles ne pouvait pas ne pas donner ces extraordinaires résultats.

Ces résultats toutefois n’étaient pas gratuits. Ils réclamaient des connaissances étendues ; aussi avait-il poussé les siennes dans certains domaines paraissant éloignés de l’égyptologie tels que : la médecine, l’histoire naturelle, la botanique, l’astronomie, etc … ll s’était écarté d’une spécialisation qui, en le limitant, ne lui aurait pas permis la vue d’ensemble si nécessaire à la compréhension de cette lointaine civilisation. L’usage du chantier l’exigeait en raison des multiples problèmes qu’il pose à tout instant. Il avait donc beaucoup appris, grâce à sa vaste intelligence et à une puissance de travail considérable. Il préférait la tranquillité de la nuit pour l’étude, ne se reposant qu’à l’aube. En fouilles, cependant, il était sur le chantier à l’arrivée des ouvriers avant de commencer avec eux, avant la chaleur, l’ouvrage quotidien.

Ce labeur, ininterrompu depuis la Faculté, lui avait fait acquérir une érudition qu’il n’affichait pas mais qu’il mettait volontiers au service de ses confrères, ne refusant jamais son aide et sa prodigieuse documentation. Sa courtoisie aimable se manifestait aussi pour les visiteurs qu’attiraient les fouilles qu’il pilotait sur son terrain ou vers les monuments de la région, les hébergeant à ses frais, sans en attendre des remerciements plutôt rares à la vérité. Je l’ai toujours connu excellent camarade, quoiqu’il sût, lorsque quelque personnage se montrait insupportable ou hostile, le démonter en quelques mots ; il était fort spirituel, parfois sarcastique, et ses critiques ou ses métaphores pleines d’humour atteignaient souvent le chef d’œuvre.

Il avait plus de respect pour les pierres et les textes auxquels il apportait une probité scrupuleuse, une honnêteté scientifique absolue ; il ne tolérait pas un oubli, ni un à peu près encore moins une fantaisie dans le travail. Je peux en donner un exemple personnel à propos de la porte monumentale de Médamoud [13] qu’il avait obtenue du gouvernement Égyptien en faveur du Musée de Lyon, fait assez rare pour être souligné. Elle avait été extraite ainsi qu’une autre, d’ailleurs, des fondations du temple de Montou, presque complète, en assez bon état ; les beaux bas-reliefs n’en avaient pas trop souffert. Tels, je les avais vu partir en caisses à dos de chameaux ; tels je les retrouvais à Lyon pour les remonter. Malheureusement, la salle qui devait la recevoir, n’avait pas la largeur nécessaire, et j’avais cru bon, pour conserver à l’entrée une ouverture normale de supprimer quelques centimètres de moulures sous la corniche. Tout était terminé lorsque Varille vint voir l’état des travaux. Il s’aperçut aussitôt de mon petit expédient et je dus faire replacer les gorges dans leur position initiale, sans égard au temps et aux frais entraînés par cette mesure. [14]

Sa conception du monde pharaonique se modifia

Les années de guerre récentes furent pour Varille des années capitales. Elles le mirent en contact avec des idées, celles du baron et de Madame Schwaller de Lubicz [15], qui convenaient, semble-t-il, à son tempérament : il se mit à étudier le symbolisme, sinon l’ésotérisme de l’ancienne civilisation égyptienne. Avec une ardeur toute juvénile, Varille mit au service de ses nouveaux travaux sa parfaite connaissance des textes et des monuments de l’Égypte antique. Il travailla silencieusement durant de longs mois et, avec une sincérité peut-être parfois audacieuse, il alla jusqu’au bout de son système.
S’il eut l’oreille de ses visiteurs, il n’eut pas la sagesse de modérer leur zèle. Avant d’avoir pu mûrir tout à son aise sa doctrine et surtout d’avoir pu la soumettre toute entière à la rigueur de son esprit critique, il fut contraint par ses amis eux-mêmes d’en livrer trop tôt au monde savant des éléments dispersés.
 [16]

Alexandre Varille avait constaté maints détails troublants qui n’étaient pas l’effet du hasard ou de la facilité, se reproduisant en des circonstances analogues, impliquant une signification spirituelle. Il se trouvait devant le mystère d’une civilisation mal connue, contemplée du dehors ; il allait bientôt soulever un coin du « linceul de pourpre où dorment les dieux morts ». Sa conception du monde pharaonique se modifia, abandonnant la doctrine universitaire matérialiste et rationnelle, pour une notion plus haute, plus philosophique, il poursuivit ses travaux avec une vision nouvelle qui lui apporta de précieux résultats, l’explication d’énigmatiques figurations, la solution d’obscurs problèmes ...

« Tout est symbole dans un temple, ses jardins florissants, ses bassins, ses allées de béliers et de lions, ses pylônes et leurs mats, ses obélisques, ses colonnes au décor subtilement varié, ses statues, ses stèles, ses naos … Aucun détail n’est un fait de fantaisie, l’Égypte a inscrit dans la pierre la plus étonnante tradition, ses sages ont su figurer au moyen de symboles une représentation vraie des valeurs cosmiques ; ils n’ont jamais cessé de répéter la correspondance totale de l’homme à son univers. »

« Il nous est aujourd’hui permis, grâce à la géniale découverte de Champollion, de connaître cette tradition millénaire. On peut ne pas la comprendre, mais il est impossible de la nier et impardonnable de la détruire. »
« De nombreux passages dans les textes des auteurs contemporains des temps dynastiques : Platon, Hérodote, Strabon, etc … le confirment : « Pythagore avait appris des Égyptiens les nombres et les mesures et, stupéfait de la sagesse spécieuse et difficile à communiquer des prêtres d’Égypte, dans un désir d’émulation, il avait, lui aussi, prescrit la loi du silence. (Hippolyte) »
Sans nul doute, Varille était sur le chemin qui aurait probablement pu résoudre l’énigme de la conception du monde égyptien. N’avait-il pas déjà soulevé un coin du voile en montrant qu’il n’y avait rien d’accidentel ou de fortuit dans leurs admirables architectures mais au contraire que tout était le résultat d’une science éprouvée, inspirée, révélée dont il ne nous a été transmis que quelques bribes par Pythagore ? »


Un accident de voiture incompréhensible

Je le vis pour la dernière fois, un matin de fin d’octobre à l’hôtel où son frère vint nous rejoindre, nous l’accompagnâmes jusqu’à l’Étoile où il nous laissa. Le lendemain, il se tuait près de Joigny, sa voiture ayant quitté la route pour aller s’écraser dans un bois proche. Cet accident incompréhensible n’eut pas de témoins et nul ne saura comment s’accomplit si tôt son destin : il avait quarante-deux ans.
Son tombeau est à Lourmarin-de-Provence, à Casteuse, propriété de ses parents ; une dalle blonde que divise une croix mince s’allonge aux pieds des pins, dans un décor que l’on pourrait croire franciscain, avec ses cyprès aigus et ses oliviers tous bruissants de cigales en été. C’est dans la paix tranquille de cette campagne odorante, où si souvent je l’entendis me confier ses projets ou évoquer ses souvenirs que, près des siens, maintenant il repose.

 [17].

Jeanne et Henriette ont appris la mort d’Alexandre Varille alors qu’elles arrivaient en Égypte, de Louxor elles envoient une lettre de condoléances à ses parents.

Cher Monsieur, bien chère Madame,

Hélas ! J’étais avec vous, car ma pensée ne vous a point quittés dès que nous avons su le grand malheur. Avec vous nous avons vécu les heures douloureuses ne pensant et ne parlant que de lui. Ce pèlerinage fut un calvaire ; mais toute douleur nous élève. Espérez, il vous voit et vos larmes lui font du mal : écoutez-le parler dans votre cœur.
Robichon est venu chez nous dès son arrivée du Caire après son triste voyage, la face bouleversée. Ensemble nous unissions nos larmes. Maintenant c’est lui qui nous rendra le courage car il nous accompagne. Nous continuons l’étude de la tombe de Ka-Hem-Hat. Je suis sûre qu’il est satisfait car je sais que l’on ne meurt pas ; la vie continue.

J’espère et souhaite que cette année apportera une accalmie à votre douleur et que dans le silence vous entendrez sa voix. Je souhaite la force pour vous tous et de toute notre affection pour ce génial Alexandre, nous vous embrassons fidèlement unies. Vos amies dévouées et affectionnées. [18]

Quelques semaines après Jeanne apprend le décès de la mère du jeune François Karolczyk, de Louxor elle lui adresse une lettre très touchante :

Mon petit François
J’ai été bien attristée par votre lettre. Je comprends ce que peut être la perte d’une mère dans une famille où il reste un mari et des enfants en bas âge. Pauvre mère, elle a du bien souffrir moralement en sentant venir son départ. Il est certain qu’il vous reste un devoir et que, tout jeune, vous avez des responsabilités.
Vous me dites que vous avez eu bien des ennuis cet été ; vous avez eu tort de ne pas venir me voir car les peines épanchées sont de beaucoup amoindries. Nous sommes restées à Lyon où nous avons beaucoup travaillé.
Je regrette d’être si loin de vous, en ce moment et de ne pouvoir vous soutenir dans tous vos ennuis. Dites à votre père qu’il s’arme de courage car sa tâche n’est pas terminée qu’il ne se laisse pas affaiblir par la douleur.
Je vous remercie de vos bons vœux ; de mon côté , je souhaite pour vous l’apaisement et que bien vite vous sentiez la protection de votre mère. Ayez confiance et courage, car on ne meurt pas. Sincèrement votre
 [19].

Au printemps 1952 Jeanne Et Henriette sont invitées par les Varille au mas de Casteuse à Lourmarin, où elles peuvent se recueillir sur la tombe d’Alexandre.

Je viens vous remercier de votre bon accueil. Nous avons vécu, en votre compagnie, des heures vraiment belles et avons beaucoup gagné de faire plus ample connaissance avec l’éminent écrivain et sa douce compagne. L’atmosphère a été un enchantement : le ciel, la Provence, les fleurs, les joies de l’esprit, tout concordait à un charme complet. Nous n’oublierons pas ces bons instants. Je serai heureuse d’avoir de temps en temps de bonnes nouvelles de la santé de Monsieur Varille. J’ai trop vu, dans son bon regard, la flamme de vie qui ne le quitte pas. Le regard est le visage de l’âme. Je voudrais pouvoir vous dire le bonheur que j’ai éprouvé à Lourmarin. Je n’ai pour m’exprimer que le crayon et l’ébauchoir ; mais ils sont à votre entière disposition. Nous sommes deux à vous dire : merci merci. Vos reconnaissantes. [20].

La querelle des égyptologues



Dès l’année 1950, André Rousseaux avait attiré l’attention du grand public cultivé sur les passionnantes recherches d’Alexandre Varille et celui-ci devait bientôt devenir le centre d’une controverse opposant les tenants de l’Égyptologie "officielle" qui s’est érigé sur les hypothèses émises par cette science au XIXe siècle, et un nouveau courant dont il était le chef de file. [21] Le 6 avril 1950, il titre dans le Figaro littéraire « A Louksor, la guerre froide est déclarée entre les symbolistes et les historiens ».

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Jeanne Bardey, Alexandre Varille (Musée des Beaux-Arts, photo collection personnelle)



Le journal « Combat » a demandé à Roland Barthes, qui a eu l’occasion de rencontrer Varille à Karnac, d’exposer pour ses lecteurs « La querelle des égyptologues », je reprend de larges extraits de cet article. Il est difficile de dire si les idées de M. Varille sur le temple égyptien sont vraies mais il faut avouer qu’elles sont passionnantes ... Il me semble qu’on a le droit et le devoir d’en parler. M. Varille est un égyptologue de carrière. Il réside depuis de longues années à Karnac lieu saint de l’ancienne Égypte, situé à trois ou quatre kilomètres de Louqsor. Il a réfléchi sur un fait archéologique d’apparence modeste attribué jusque là à des réflexes purement utilitaires d’architectes : certaines pierres, dites de remploi, appartenant à un premier temple, depuis écroulé, ont été replacées dans les fondations d’un nouveau temple. Geste commandé aux constructeurs par l’économie de peine, disent le bon sens et l’archéologie classique. Geste intentionnel et sacré, répond M. Varille, destiné à faire naître le temple nouveau d’un germe ancien, et à assurer au devenir des édifices religieux la continuité même de la vie ...

... Admise, une telle hypothèse aurait de vastes conséquences d’abord pour les égyptologues, à qui elle pourrait imposer un renouvellement complet de l’interprétation des mythes et des monuments. Ensuite pour les archéologues, contraints désormais de ne point déplacer une pierre de fouille sans avoir scrupuleusement repéré et mesuré sur place, son sens et son orientation, puisque tout est signe (c’est ce qu’a déjà fait avec grand succès, un collaborateur de M. Varille, M. Clément Robichon).

L’égyptologie orthodoxe a d’abord répondu par un front volontaire de silence puis par l’argument d’autorité : à M. Varille on opposa l’opinion unanime de ses collègues (il ne peut y avoir, parait-il, de querelles d’un contre plusieurs, à M. André Rousseaux son incompétence ... Le chanoine Drioton [22] a condescendu à aborder rapidement le fond de la question : pour lui il ne vaut même pas la peine de la discuter parce que les anciens égyptiens s’étaient toujours expliqués sur ce qu’ils entendaient faire et n’ayant aucun écrit sur la signification ésotérique de leurs édifices, le temple égyptien est et n’est rien de plus que la demeure du dieu, dans lequel il est prié et honoré. Tout le reste est « puérilités » et « fariboles ».

... Après tout, si l’hypothèse de M. Varille est fausse, elle n’est pas moins digne d’intérêt que les erreurs de Descartes, de Buffon et de Michelet sur la circulation du sang, l’épigénèse ou Louis XI. Et si elle est vraie, l’égyptologie unanime devrait prendre garde à n’être pas du côté des anticirculateurs, en leur temps tout aussi unanimes et convaincus, à preuve ce médecin de Venise qui dans son mépris pour Harvey, assurait n’avoir jamais entendu le bruit du cœur. [23].

Pour conclure ce passionnant débat je voudrais reprendre ce sage propos de Jacques Masui : Comme tout innovateur, Alexandre Varille devait se heurter à bien des situations établies … Mais rien ne prouve qu’il s’était engagé dans une voie sans issue. Aussi, souhaitons-nous vivement que d’autres chercheurs prennent la suite de ce grand précurseur. Un jour viendra peut-être où les sceaux qui gardent jalousement les arcanes du génie égyptien, dont découle si largement la pensée grecque, seront brisés …  [24].

J’ai longuement parlé d’Alexandre Varille et des égyptologues du groupe de Louxor pour mieux montrer comment les dames Bardey se sont imprégnées de la civilisation égyptienne. Elles sont aussi fortement intéressées par tous les débats soulevés. Henriette écrit à Varille : je n’irai plus à Karnak sans emmener un bon guide qui porte votre nom. Je cherche à m’instruire et avec votre description j’espère arriver à comprendre. [25] Par ailleurs nous savons que Jeanne avait étudié la théosophie [26], elle peut en discuter à son aise avec le couple Schwaller de Lubicz. Le baron était venu étudier l’antique civilisation égyptienne après avoir passé un grand nombre d’années en Inde. Cette rencontre de Jeanne avec Monsieur de Lubicz l’avait beaucoup impressionnée, car au regard de ses travaux en Inde, il apportait une vision nouvelle de l’égyptologie jusque-là étudiée aux préjugés de notre pragmatisme occidental  [27] Elle s’intéresse aussi à l’astrologie et selon François Karolczyk, elle consultait le mage pour savoir si son travail était correct.

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Jeanne et Henriette Bardey en Egypte (Archives Madame Gouttard)

Monsieur François Karolscyk s’est souvenu d’une anecdote : « Madame Bardey m’avait un jour raconté l’énigme des trois pierres. Trois blocs de pierre étaient superposés. Sur le bloc supérieur avait été sculptée en creux, une suite de pieds, comme si l’auteur avait envisagé une procession comme on en voit tant dans les temples. Le bloc central était nu. Sur celui du bas, figurait en son centre, une croix. Mme Bardey, en sculpteur, ne pouvait admettre que l’artiste ait travaillé ainsi. Pour elle, il aurait exécuté les personnages les uns après les autres. Elle y voyait plutôt la symbolique prémonitoire de la fin d’une civilisation et l’avènement d’une autre  ».

En regardant les dessins rapportés d’Égypte

En juillet 1952, Jean Clere publie dans le Progrès un long article que lui ont inspiré les dessins rapportés d’Égypte par Jeanne Bardey et sa fille Henriette : Madame Jeanne Bardey et sa fille Henriette ont longtemps séjourné à Gourma dans la région thébaine où la vie des paysans n’est guère différente de celle des fellahs des temps pharaoniques
Les jeunes filles portent encore les cheveux tressés comme ces princesses que l’on voit sur les bas reliefs sculptés, il y a quelques trente-cinq siècles, alors que le fils d’Aménophis III, Akhenaton "le roi ivre de Dieu", allait créer El Amarna, la cité de l’Horizon.

Les habitations des paysans sont disséminées dans une vallée aux fabuleux trésors de pierre et voisinent avec les tombes où l’on découvre des œuvres qui font paraître un peu apprêtées les sculptures de l’art grec ...
Un architecte, Hassan Fathy [28], a entrepris de bâtir un nouveau village de Gourna en s’inspirant des formes des maisons antiques, c’est ainsi que les voûtes du marché qu’il a construites sont semblables à celles des greniers du temple « Le Ramesseum » de la XIXe dynastie des pharaons.
« Ce serait une grande perte que de laisser disparaître cet héritage de nos aïeux au nom d’un faux modernisme et de ne pas le développer et le transmettre aux générations futures », a écrit Hasan Fathy.

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Jeanne Bardey, Akhenaton (Source, Le Progrès 25/07/1952)

Parmi les dessins réalisés par Mme Bardey, nous trouvons le masque étrange d’Akh-en-aton. « C’est là, n’en doutons pas, le visage d’un malade, d’un homme encore jeune, mais ses jours précocement comptés, l’extrême aboutissement d’une très vieille race, une image de décadence et de suprême perfection » a dit Daniel Rops.

Un roi mystique créateur d’un art

« Ce prince au front débile a cependant fait preuve d’une telle audace qu’on se demande si nul, parmi ces pharaons des listes millénaires, mérite de lui être comparé. Mais cette force, ce n’est pas sur le plan des luttes politiques qu’il la déploya, dans cet ordre cruel des guerres et des conquêtes où l’histoire célèbre les chefs aux mains de sang. Le combat qu’il livra fut autre ce combat spirituel qu’a crié le poète, « aussi brutal que la bataille des hommes », le combat de Jacob, de Pascal ou de Rembrandt, le grand affrontement des mystiques et des poètes. Et s’il poursuivit le rêve d’une victoire, ce fut seulement de celle que l’esprit humain peut emporter sur les forces des ténèbres, dans la violence et le déchirement de soi. Pathétique destin que celui de ce jeune prince qui, maître du plus riche des royaumes de la terre, en aura laisser s’effriter les puissances mais qui, dans l’effort solitaire et la nuit de l’échec, aura peut-être aperçu, devant ses yeux d’extase, s’entrouvrir le royaume de Dieu ! »

Akh-en-Aton mourut à trente ans. L’art marqua, pendant cette brève période, un si total changement qu’on peut se demander comment le génie d’un seul homme peut suffire à le concevoir et à l’improviser … Rompant avec les traditions qui faisaient du maître de l’Égypte une sorte de divinité perdue dans ses arcanes, un surhomme inaccessible au reste des mortels, Akh-en-Aton pensa qu’au serviteur de Dieu bon et simple qui créa l’humble vie de la terre, il suffisait d’être un homme.
« Nul pharaon n’avait consenti à se faire représenter autrement que dans des attitudes hiératiques. La passion de vérité qui animait l’esprit du jeune roi ne s’accommoda pas de ces conventions. Il voulut que son image sur les murs des palais et des tombeaux fut celle d’un homme comme les autres et, à côté des scènes solennelles où il défile sur un char ou remet des couronnes à ses bons serviteurs, maintes sont celles où il apparaît dans la plus émouvante familiarité. Il vit là simplement , au beau palais de songe, parmi les arbres rares, car le goût des jardins est son luxe préféré. La fière Nefertiti ne le quitte guère, et sans cesse montre sur les fresques son pur visage, au regard étrangement rêveur.
Maintes statues royales frappent par l’allongement exagéré du crane, par l’affilement du menton en pointe, et il est bien possible que le roi et ses enfants aient présenté ce double caractère de dolichocéphalie excessive et de prognathisme », a noté Daniel Rops.
Sur un tombeau est décrite la cité de l’horizon qu’il avait édifiée : « Quand on la voit, c’est comme une lumière du ciel ». Dans cette cité le roi mystique s’était faite une conception du monde où la violence n’avait point de part. Il haïssait la guerre ; il rêvait de fraternité universelle, d’une humanité réconciliée sous le règne de l’Aton tout-puissant, dieu créateur à qui il disait dans un psaume : « tous les arbres et toutes les plantes jaunissent par toi. C’est par toi que la beauté se contemple jusqu’à ce que tu disparaisses à l’occident ».
 [29].

Jeanne Bardey vient de sculpter le visage d’Alexandre Varille

Dans un autre article du Progrès Jean Clere parle encore de l’artiste lyonnaise : Dans son atelier de la rue Robert, Mme Jeanne Bardey qui, avec sa fille Henriette, a réalisé d’admirables dessins des monuments pharaoniques, - ses illustrations du livre d’Édouard Herriot « Sanctuaires » sont les plus fidèles que la terre égyptienne ait jamais inspirées - vient de sculpter le visage d’Alexandre Varille.
Un médaillon a été créé par Mme Bardey pour une salle du musée St Pierre, qui portera le nom d’Alexandre Varille et sera probablement inaugurée au cours de l’hiver prochain ... Les amis d’Alexandre Varille, et notamment l’architecte Clément Robichon, l’écrivain André Rousseaux, se consacrent à donner un plus grand rayonnement à ses travaux déjà fort renommés dans le monde. [30]

Toutefois cet article a suscité pour moi plusieurs interrogations. Vous vous rappelez qu’Édouard Herriot avait proposé à Jeanne de faire des relevés en Égypte pour illustrer l’édition de luxe de son livre "Sanctuaires". La guerre arrivant, on peut penser que ce projet n’a pu alors se concrétiser. Qu’en est-il advenu en 1952 ? Apparemment aucune trace de ce livre illustré par Jeanne, que ce soit à la Bibliothèque Nationale de France ou à la Bibliothèque Municipale de Lyon. Poussant plus loin mes investigations j’en ai parlé à François Karolcsyk qui m’a affirmé : « Madame Bardey ne m’a jamais parlé du livre d’Herriot ni, à fortiori, de son projet d’illustration. Cet ouvrage a-t-il été édité en première version. Il serait alors curieux de ne pas en trouver trace. Ce que je puis certifier, c’est que Madame Bardey était réellement fâchée contre Herriot et connaissant sa gentillesse et sa largeur d’esprit, il fallut un sujet sérieux à cette discorde. Ainsi avait-elle rompu tous contacts avec lui, utilisant sa fille comme plénipotentiaire lorsque cela était nécessaire ».
Quant à la sculpture du visage d’Alexandre Varille, Madame Bardey l’a réalisée en 1939.

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Plaque en hommage à Alexandre Varille (Musée des Beaux-Arts Lyon, Photo collection personnelle)
Réserves du Musée des Beaux-Arts de Lyon

Cet extrait d’une lettre d’Alexandre Stoppelaëre à Ischa Schwaller de Lubicz est le dernier témoignage que j’ai trouvé sur la vie de Jeanne Bardey : Après vous avoir quitté, j’ai poursuivi mon voyage jusqu’à Avignon ... J’ai consacré une journée pour un voyage à Lourmarin où je me suis recueilli pour nous sur la tombe de notre ami et compagnon Alexandre Varille.

Puis Lyon. J’y ai passé 5 jours chez M. Allix, le recteur de l’Université, que vous connaissez. Nous avons longuement parlé de vos travaux actuels, des travaux d’Aor [31] et surtout de ce que Varille avait reçu, ainsi que la nature et la valeur de son apport à travers sa connaissance de l’archéologie classique. Je n’ai plus rencontré là cette critique un peu acerbe que j’avais remarqué il y a deux ans.

Trouvé Mme Bardey en assez bonne condition, levée et descendue au rez-de-chaussée de la maison depuis quelques jours. Je l’ai vue plusieurs fois et ai pris un déjeuner chez elle. Elle était gaie et pleine d’animation.

Longue visite chez les Varille, lui et elle ... [32].

Le dernier adieu à Jeanne Bardey

François Karolczyk m’a confié une anecdote, qu’il tenait d’Henriette : Le jour de son décès, Henriette a convaincu avec difficulté sa mère de recevoir les derniers sacrements. Elle est allée trouver un moine du couvent de l’autre côté de la rue. Celui-ci l’a envoyé chercher le curé de Saint Pothin [33]. Mais Madame Bardey a refusé son intervention. Henriette et le curé de Saint Pothin, très ennuyés, ont décidé d’aller à nouveau trouver le moine ... qui n’avait pas tous les objets cultuels. Avez-vous un crucifix ? Jeanne avait enlevé la croix, parce qu’elle disait avoir beaucoup de peine de voir souffrir cet homme cloué. Jeanne s’en est allée ainsi le 13 octobre 1954, il y a maintenant 60 ans.

Ses funérailles ont été célébrés le 16 octobre en l’église St Pothin ; devant son cercueil, le doyen Dugas [34], prononça un bref et émouvant discours, qui me semble bien refléter la vie de l’artiste lyonnaise.

Avant de rendre à la terre sa dépouille mortelle, les amis et les admirateurs de Madame Bardey tiennent à vous dire, Mademoiselle, leur douleur et leur émotion. Je ne veux pas ici rappeler l’universalité des dons de cette femme d’élite : on peut dire qu’aucun des arts graphiques ne lui a été étranger. Sculpteur, c’est dans la glaise, par la glaise qu’elle aimait avant tout s’exprimer, et sans doute ce sont ses bustes qui restent le témoignage le plus caractéristique de son talent ; son Auguste Perret, son Édouard Herriot, d’autres encore ont fixé en images admirables les traits passagers de personnages historiques. Mais elle a aussi passionnément aimé le dessin ; ses tiroirs renferment des cartons pleins d’études, de croquis, de compositions achevées : attitudes saisies sur le vif ; figures graves, rieuses, grimaçantes, rendues dans ce qu’elles ont de plus frappant ; statues ou ruines antiques, paysages évoqués en quelques lignes. Elle a fait des médailles dans lesquelles elle savait concentrer toute la vie d’une physionomie. Elle a manié la pointe sèche et le pinceau.
Ce qui nous touche avant tout, nous qui l’avons connue de près, c’est le rayonnement de sa personnalité. Vouée d’abord à la musique, venue tardivement à la sculpture, Madame Bardey a parcouru une série d’étapes au cours desquelles elle s’est perpétuellement enrichie. Disciple de Rodin, élève aussi d’un artiste plus modeste mais dont elle parlait avec reconnaissance, François Guiguet, elle est toujours restée fidèle à leurs leçons de probité consciencieuse dans l’observation et le rendu de la nature, d’absolue sincérité dans la pratique de l’art. Pour elle l’art n’était pas un jeu, un passe-temps, c’était une fonction indispensable de son organisme. Une nécessité issue du profond de l’être la poussait à traduire les volumes ou en lignes les aspects de la vie humaine. Ce qui nous a tout d’abord rapprochés, c’est notre amour de la Grèce antique ; et la Grèce, ses œuvres, ses paysages lui ont fourni la matière de dessins dont le dépouillement rend la sobriété linéaire des sujets. Puis c’est l’Égypte qui l’a conquise : ses dernières années, tant qu’elle a pu voyager, lui ont été consacrées. Le désert, les grands ensembles architecturaux, les peintures enfouies dans les ténèbres des tombes lui offraient une vision du monde plus majestueuse et plus solennelle, une vision quasi surnaturelle, qui complétait les leçons de la Grèce et celles de ses premiers maîtres.

La vie est belle et je suis heureuse de l’avoir vécue

Comme nous tous, Madame Bardey a connu des épreuves, des difficultés, des contrariétés. Mais elles n’avaient ni altéré la sérénité de son caractère, ni diminué l’élévation de son âme. Malgré tout, disait-elle, la vie est belle et je suis heureuse de l’avoir vécue. Elle avait le sens de la beauté du monde. L’essentiel n’était-il pas pour elle de sauvegarder ce sens de la beauté qui compensait les laideurs et les petitesses au dessus desquelles elle vivait ? Exprimer dans la mesure de ses moyens cette beauté du monde, la sentir toujours mieux lorsque sa main affaiblie ne pouvait plus leur rendre hommage : telle a été la vocation de Madame Bardey. A cette vocation, entendue dès sa jeunesse, elle a obéi jusqu’à la fin ; dans cette obéissance à l’appel divin, elle a trouvé la joie qui ne réside que sur les sommets et dont ceux qui l’entouraient ont éprouvé les effluves bienfaisants.
Mademoiselle, vous avez été sa collaboratrice, sa compagne, sa confidente. Si elle conserve dans vos cœurs toute sa plénitude de vie, combien doit-elle la conserver davantage en vous. A mesure que s’apaisera le déchirement de la séparation, je crois que cette leçon de joie, de foi en la beauté du monde vous apparaîtra comme l’enseignement essentiel de Madame Bardey et comme son plus cher héritage.

La vie de Jeanne Bardey s’arrête là, mais son œuvre demeure.

Liens  :

Les portes de Médamoud au Musée des Beaux-Arts de Lyon

Cahiers d’histoire (n° 109, 2009) : Hassan Fathy, construire avec ou pour le peuple

Sources :

  • Monsieur François Karolczyk
  • Madame Isabelle Duperray-Lajus
  • Madame Gouttard
  • Madame Annick Baumgartner
  • Archives Varille
  • Archives Municipales (Fonds Varille)
  • Bibliothèque Municipale
  • Musée des Tissus et des Arts Décoratifs
  • Maison Ravier
  • Marcel Jacquemin "Alexandre Varille, un précurseur au bord du Nil".

Notes

[1Hélène Ingels, née Perron, Peintre (1914-1993)

[2Extrait du mémoire d’Isabelle Duperray-Lajus

[3Musée des Arts Décoratifs, catalogue N° 340, d’après le mémoire d’Isabelle Duperray-Lajus

[4Le Progrès 23/07/1952

[5Alexandre Stoppelaëre (1890-1978), artiste, restaurateur des tombes de Thèbes jusqu’en 1952

[6Extrait du mémoire d’Isabelle Duperray-Lajus

[7Personnage mythique de l’Antiquité gréco-égyptienne

[8René Schwaller de Lubicz (1887-1961), philosophe et égyptologue français, pseudonyme « Aor »

[9Le Progrès du 06/11/1951

[10Victor Loret (1859-1946), égyptologue, puis professeur d’université à Lyon

[11Marcel Jacquemin, "Alexandre Varille, un précurseur au bord du Nil" (Paris, 17/09/1959)

[12Louis-A Christophe, Extrait des Annales de service des antiquités de l’Égypte

[13Situé à 4 km au nord-est de Karnak

[14Marcel Jacquemin, « Alexandre Varille, un précurseur au bord du Nil » (Paris, 17/09/1959)

[15Jeanne Germain (1885-1963), théosophe et égyptologue française, pseudonyme « Ischa »

[16Louis-A Christophe, Extrait des Annales de service des antiquités de l’Égypte

[17Marcel Jacquemin, "Alexandre Varille, un précurseur au bord du Nil" (Paris, 17/09/1959)

[18Lettre de Jeanne Bardey à Monsieur et Madame Varille du 06/12/1951

[19Lettre de Jeanne Bardey à françois Karolczyk du 11/01/1952, envoyée de Louxor

[20Lettre de Jeanne Bardey aux Varille du 19/07/1952

[21Jacques Masui, Revue "Synthèses", "Un point de vue nouveau sur l’architecture pharaonique"

[22Chef des antiquités égyptiennes du Caire

[23Roland Barthes, journal Combat du 25/10/1951

[24Un point de vue nouveau sur l’architecture pharaonique, extrait de la revue « Synthèses »

[25Lettre d’Henriette Bardey à Varille du 05/12/1950

[27Propos rapportés par Monsieur François Karolscyk

[28Hassan Fathy (1900-1989), architecte égyptien

[29Le Progrès du 25/07/1952

[30Le Progrès du 24/07/1952

[31Pseudonyme du baron René Schwaller de Lubicz

[32Lettre de Alexandre Stoppelaëre à Ischa Schwaller de Lubicz du 09/03/1953, extrait de « L’œuvre au rouge » par Emmanuel Dufour-Kovalski

[33A cette époque ce devait être le Père Louis de Gallard (1906-2007), fondateur de la paroisse St Jacques des États-Unis

[34Charles Dugas (1885-1958), archéologue, membre de l’école française d’Athènes

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7 Messages

  • Bonjour André

    C’est avec beaucoup de plaisir et d’intérêt que je retrouve Jeanne Bardey et que je découvre sa passion pour l’Egypte. Sa vitalité ne se dément pas, malgré l’âge qui vient, ni son talent. C’est formidable que vous ayez pu retrouver les sculptures, les dessins de ce temps là et de nombreuses lettres... quelle patience et quelle ténacité. Un grand bravo.

    J’ai bien aimé aussi découvrir Alexandre Varille, un égyptologue, qui a su ouvrir de nouvelles voies dans la façon d’interpréter et de comprendre l’archéologie, en resituant les découvertes dans la symbolique et la conception du monde de l’époque. Tout cela est très documenté et passionnant à lire.

    Je me réjouis de savoir qu’un nouvel épisode nous attend.

    Bien amicalement. Danièle Treuil

    Répondre à ce message

    • Bonjour Danièle,

      Merci pour votre fidèlité. Je suis heureux que ce nouvel épisode vous ait plu, comme vous le dites si bien « Quelle vitalité ! ». J’aime bien sa petite phrase au Progrès quand elle reçoit Jean Clere « Quand je serais vieille ... ». Elle se sentait toujours jeune dans sa tête.

      Ma fille qui a commenté mon article a repris ceci : « Pour elle l’art n’était pas un jeu, un passe-temps, c’était une fonction indispensable de son organisme ». Elle ajoutait, reprenant les propos d’une lointaine cousine : « Dessiner, croquer, colorer, autant de cris de notre être, de notre âme... ». Vous aurez compris que ma fille aime beaucoup dessiner et qu’elle en est d’autant plus sensible à l’art de Jeanne Bardey.

      Quant à Alexandre Varille je l’ai découvert avec beaucoup de plaisir, à travers les rencontres avec sa belle-soeur ainsi qu’avec les lettres trouvées aux Archives Muncipales dans le fonds Varille. Dommage, ce qu’il avait découvert n’a pas ensuite été repris par d’autres égyptologues.

      Monsieur François Karolscyk, que j’ai eu la chance de rencontrer et qui connaissait bien Jeanne Bardey m’a envoyé un message qui, malheureusement, est arrivé après la publication de mon article. En voici un extrait :

      « Madame Bardey m’avait un jour raconté l’ énigme des trois pierres. Trois blocs de pierre étaient superposés. Sur le bloc supérieur avait été sculptée en creux, une suite de pieds, comme si l’auteur avait envisagé une procession comme on en voit tant dans les temples. Le bloc central était nu. Sur celui du bas, figurait, en son centre, une croix.

      Mme Bardey, en sculpteur, ne pouvait admettre que l’artiste ait travaillé ainsi. Pour elle, il aurait exécuté les personnages les uns après les autres. Elle y voyait plutôt la symbolique prémonitoire de la fin d’une civilisation et l’avènement d’une autre. »

      J’éprouve beaucoup de plaisir à écrire cette série d’articles qui m’apporte chaque fois de nouvelles surprises. Lorsque je commence un nouvel épisode, en fait je ne sais pas trop où je vais aboutir.

      La suite va être un peu différente puisqu’elle va aborder la question du legs Bardey.

      Encore un grand merci pour vos commentaires.

      Bien amicalement.

      André

      Répondre à ce message

  • Bonjour Monsieur,
    très intéressé par cet épisode de la vie de Jeanne Bardey, j’en viens à me demander si cette dernière a rencontré Valentine de Saint-Point en Egypte au cours de ses voyages. Valentine y était installée depuis le milieu des années 20. Elle décède au Caire en 1953.
    Jeanne Bardey et Valentine ont beaucoup de points en commun : Valentine fut muse, élève et secrétaire de Rodin. Jeanne Bardey s’est intéressée à la théosophie que professait Vivian Postel du Mas, connu de Valentine dès 1912 à Paris. Vivian partit entre 1916 et 1918 aux Etats Unis avec Valentine, qui y fit une série de conférences sur Rodin. Puis Vivian, accompagné de Jeanne Canudo, est aux côtés de Valentine au Caire, en 1926, 1927, jusqu’à ce qu’il en soit expulsé avec Jeanne pour activisme politique. Il a participé au Caire à la rédaction d’une revue de théosophie et y afisait des conférences sur ce thème. Valentine demeura seule en Egypte, convertie à l’islam, elle se retira petit à petit de la vie publique, politique et mondaine mais elle continua cependant à recevoir des visites, en raison de la grande notoriété (parfois scandaleuse) qui la poursuivait. Je serais heureux de pouvoir échanger sur ces personnages si vous avez de votre côté des éléments.
    Je travaille depuis plusieurs années sur la personnalité, multiple, de Vivian Postel du Mas. Bien cordialement,
    Eric-Noël DYVORNE

    Répondre à ce message

    • Bonjour Monsieur,

      Merci pour votre message. Coïncidence troublante, effectivement il y a beaucoup de points communs entre les deux personnages : Rodin, l’Egypte, la théosophie ...

      Hélas je n’ai aucun élément pour dire si elles se sont rencontrées. Je ne sais dans quelle source je pourrais vérifier cela ?

      En tout cas vous avez eu raison de poser la question. Peut-être d’autres lecteurs de la gazette pourront y apporter une réponse.

      Bien cordialement.

      André VESSOT

      Répondre à ce message

  • Cher Monsieur Vessot,
    Quel plaisir de vous lire, pour moi, c’est une découverte, et je vous en remercie.
    Après la mort de François Guiguet (1937) il n’a plus été question des dames Bardey à Corbelin.
    Seule Madame Degabriel me parlait de Jeanne et Henriette, pour qui elle avait beaucoup d’admiration.
    Et bien sûr , l’énorme travail d’Hubert Thiolier....
    Je vous envoie mes admiratives et sincères amitiés ardéchoises.
    Annie HUMBERT

    Répondre à ce message

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