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J’étais Déborah, de la 2105e compagnie de marche F.T.P. (1re partie)

Le jeudi 17 mars 2011, par Loty Margulies

Armand Gatti, né le même jour que moi (le 24 Janvier 1926), entré en résistance la même année (1943), poète, homme de lettres, auteur de nombreuses pièces de théâtre et journaliste, a écrit ces quelques lignes qui, pour moi, sont la plus authentique entrée en matière qui soit : « Raconter la même histoire, en vérité la même histoire, mais toujours différente, car chacun en porte la version dont il est le témoin unique. »

Chapitre I - La situation en Europe avant 1923

Mes parents sont arrivés en France en 1923 venant de la province de Galicie, faisant partie de l’ancien empire austro-hongrois. Engagé dans la guerre contre la Russie, la défaite militaire de cet empire, en 1918, provoqua son anéantissement et sa division en une dizaine de petits pays dont la Galicie qui fut cédée à la Pologne après le traité de Versailles.

Mon père avait combattu contre les Russes dans l’armée autrichienne sur le front de Kiev. Trotski, l’un des plus important dirigeant soviétique, avait signé la paix de Brest-Litovsk en 1918 avec l’Allemagne et ses alliés, dont l’Autriche-Hongrie. Ce traité permit à l’armée autrichienne, libérée du front russe, d’être envoyée en Italie sur le front de la Piave. L’empereur François-Joseph revendiquait en effet la région de Venise comme héritage de la couronne impériale autrichienne.

Mon père me racontait que ce front italien avait été l’égal du front de Verdun en horreur ; un grand nombre de ses camarades y laissèrent leur vie. Une vraie boucherie ! Le front se déployait autour d’Udine, où il y eût de terribles batailles que l’histoire a, semble-t-il, méconnu, Verdun couvrant de sa triste gloire toutes les autres batailles. Depuis Udine, les soldats autrichiens apercevaient les clochers de Venise pour lesquels l’empereur leur enjoignait de mourir. Une grande partie des camarades de mon père, cantonnés dans la vallée marécageuse du Pô, contracta la malaria. Ce fut une nouvelle hécatombe. La guerre terminée, mon père fut rapatrié par train sanitaire dans son Stetl de Byrzca, petit bourg de Galicie.

Le gouvernement polonais mobilisait ses troupes afin de les joindre aux Corps Francs allemands pour aller combattre les Bolcheviks ayant pris le pouvoir en 1917. Hitler avait été incorporé dans l’armée allemande. Le capitaine De Gaulle commandait des unités françaises.

Mon père et beaucoup de Juifs galiciens essayèrent d’échapper à la mobilisation, bien qu’étant restés fidèles à l’empereur François-Joseph qui se montrait très libéral envers les Juifs de son empire. Par exemple, il n’existait pas de numerus clausus pour eux dans les universités. Ils pouvaient accéder au rang d’officier dans l’armée autrichienne, et les hauts grades de la magistrature leur étaient ouverts. Par contre, la Pologne considérait les Juifs comme des citoyens de seconde zone. Dans les casernes polonaises, ils étaient régulièrement rossés par les soldats polonais L’antisémitisme proverbial de ce peuple suffit à expliquer cette attitude. Mon père fut interné au camp de concentration polonais de Jablanca dont le commandement faisait fusiller journellement une cinquantaine de prisonniers « pour l’exemple. »

Des pogroms s’allumèrent dans différentes régions de Pologne contre les Juifs. Mon père réussit à s’échapper du camp de prisonniers et à regagner son petit village.

La société Alsthom recrutait des ouvriers et mon père obtint un contrat de travail lui permettant de s’installer légalement à Belfort, comme beaucoup de ses compatriotes.

Chapitre II - de 1923 à 1939

En 1923 mon père décida de son départ qui, en fait, était une fuite, avec sa femme et ses deux garçons, l’aîné ayant deux ans et le cadet six mois.

Lors de la traversée de l’Allemagne, mes parents constatèrent qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour continuer leur voyage vers la France. Mon père laissa ma mère et ses deux +enfants dans la salle des pas perdus de la gare de Francfort et se rendit dans le centre de la ville pour négocier un collier de perles, le dernier bijou de ma mère, dont la vente permit la poursuite du voyage. Ma mère me raconta que des Allemands l’injurièrent en apprenant leur destination vers la France, si forte était leur haine après la guerre. Elle me raconta la misère du peuple allemand, en particulier des grands blessés venant échouer, sans soins, dans les gares. Bien évidemment, il n’était pas question de pension ou d’aide de quelle que sorte soit-elle. Le désastreux traité de Versailles fut certainement le prélude à la deuxième guerre mondiale.

Nous étions une famille de cinq enfants : Samuel, Simon, Anne, Paulette et moi Loty.

Je fus scolarisée à l’école communale de la rue de l’Étuve, mes deux frères à « l’école des bourgeois. » Mes parents étaient très fiers de leurs enfants parlant le français. Ils étaient venus en France pour que nous nous intégrions dans ce pays, ce que nous avons fait. Je pleurais abondamment sur le sort de Vercingétorix et de Jeanne d’Arc… et que dire de mes ancêtres les Gaulois ! À l’âge de 12 ans, je compris que les générations qui m’avaient précédé n’étaient pas des Gaulois.

Toute ma classe s’absenta quelques jours pour faire retraite dans un monastère catholique en vue de la préparation de la communion. On était, à cette époque, assez loin de la pratique de la laïcité. Nous sommes restées quatre fillettes à nous dévisager en nous posant la question de notre différence, bien évidemment fondée sur notre appartenance religieuse.

Mes parents n’étant pas pratiquants, je n’avais jamais considéré que je pouvais être différente de mes petites camarades de classe. Je fus souvent traitée de sale juive ou sale polak. L’antisémitisme était déjà très virulent dans notre beau pays. Inutile de préciser que les règlements de compte à la sortie de l’école étaient plutôt « sportifs », même chez les filles. Je ne me laissais jamais humilier.

En 1936, j’avais vu naître le « Front populaire ». Dans un gigantesque défilé où des myriades de drapeaux rouges habillaient la foule, l’enthousiasme et la joie de la grande victoire ouvrière laissaient augurer des jours meilleurs pour de nouvelles conquêtes sociales censées améliorer le sort des plus pauvres.
On voyait des tandems et des vélos dévalant vers la mer les routes de la vallée du Rhône. La joie des gens qui, pour la première fois, partaient en vacances, ces vacances qu’ils avaient gagnées de haute lutte après des grèves mémorables, faisait plaisir à voir.

Le déclenchement de la guerre d’Espagne et la montée du nazisme nous enlevèrent toute illusion. Hitler, devenu dictateur de l’Allemagne en 1933, avait réoccupé la Ruhr, et nos lâches démocraties furent incapables de s’opposer à sa volonté. Je me souviens d’une soirée organisée par la communauté juive. J’étrennais une robe neuve en taffetas rose, chef-d’œuvre de ma mère. Nous avions quitté la salle des fêtes aux environs de minuit. Sur le chemin du retour nous avons entendu un énorme bruit de ferraille. Bouche bée, nous avons assisté à la traversée de la ville par l’armée française qui montait vers la frontière allemande pour rejoindre la Ruhr…

Une dizaine de personnes de ma communauté, tous Juifs apatrides, s’engagèrent dans les Brigades Internationales qui se formaient à cette période, pour aller combattre l’armée fasciste de Franco en Espagne. Tous ces hommes avaient déjà subi les régimes dictatoriaux polonais, roumain, hongrois et allemand. Le but du Général Franco était d’abattre la République espagnole et d’instituer la dictature. C’est ainsi que, bouleversés, nous avons appris le bombardement de Guernica et de Barcelone par l’aviation nazie qui expérimentait ainsi son efficacité sur les populations civiles. La bataille de Teruel sonna le glas de la République espagnole. La victoire du Général Franco institua la dictature en Espagne en 1939. Des milliers d’Espagnols tentèrent de se réfugier en France, passant par les chemins escarpés des Pyrénées. Je me rappelle avec émotion les images diffusées dans les salles de cinéma (la télévision n’existait pas), nous montrant la détresse de ces populations fuyant devant l’avancée des troupes franquistes. En France, les conditions d’accueil de ces pauvres gens furent lamentables : des milliers d’êtres humains furent parqués dans des camps entourés de barbelés. L’instigateur de ces camps fut le Maréchal Pétain, premier ambassadeur de France auprès de l’Espagne franquiste. Ils servirent plus tard de camps de concentration (camps de Rivesaltes, Gurs, Les Mille) pour les Juifs, avant leur déportation vers les chambres à gaz.

J’ai passé mon Certificat d’études, et mes parents avaient déjà programmé ma rentrée au lycée pour le mois de septembre.

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8 Messages

  • Bonjour Loty,

    J’ai lu avec beaucoup d’émotion votre histoire qui est un sacré témoignage. C’est très bien écrit, on se laisse prendre tout de suite par le récit. J’ai hâte d’en lire la suite. Bravo pour cet excellent article.

    Bien amicalement.

    André VESSOT

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    J’ai beaucoup aimé votre récit, il retrace une période très difficile et votre texte est très agréable à lire malgré les événements décrits.
    Je lirai la suite avec plaisir car je suis très attirée par ces récits vécus de cette période si difficile pour bien d’entre nous.
    Cordialement
    Micheline Pasquet

    Répondre à ce message

  • Bonjour Loty,

    J’ai aussi lu le début de votre histoire avec beaucoup d’attention et ai hâte d’en lire la suite...c’est très bien écrit et retrace avec exactitude les évènements de cette époque. Si nous avons fait l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui, c’est aussi pour ne plus avoir à s’entretuer pour quelque raison que ce soit.

    Bien cordialement.

    Claudie Lussiez.

    Répondre à ce message

  • bravo pour cette belle description historique malgré les malheurs quelle porte.

    je ne peux que confirmer les messages précédent et serais heureux de pouvoir en connaître la suite .
    Encore tout mes compliments.

    Georges CHAVAGNAC

    Répondre à ce message

  • Bonjour,
    Vous étiez, dites vous, scolarisée dans un école communale et vous ajoutez : « ont était a cette époque assez loin de la pratique de la laïcité » !!!
    Je suis assez surpris que l’on puisse ainsi parler de l’école de la République !!
    Qu’appelez vous « l’école des bourgeois » ??
    Des précisions s’il vous plait.

    Bernard KATZ

    Répondre à ce message

    • Bonjour à tous,

      Pour ce qui est de la laïcité dans les écoles de la République, il est certain qu’il y eu une inertie certaine pour les rendre strictement laïques.
      J’ai en mémoire le crucifix qui faisait face à Marianne dans la classe unique d’un petit village de 212 habitants en Seine & Marne, vers 1950 !
      Tous les enfants, avec leur instituteur, les parents, les édiles, …, participaient à toutes les fêtes et commémorations tant républicaines que religieuses. Surtout, ne pas se singulariser dans ce microcosme ou tout le monde connaissait tout le monde.
      Il y avait aussi la barrière très nette entre possédants, les employeurs, et les artisans, commerçants et ouvriers qui dépendaient directement de ces quelques gros cultivateurs fermiers ou propriétaires. Donc, les dépendants courbaient l’échine, bien que ne partageant souvent aucunement les idées et les rites imposés.
      Pour Loty, nous sommes à Belfort fin des années 20, début des années 30. Ville à la charnière de la Franche-Comté et de l’Alsace, comment y fut vécu la séparation des églises et de l’Etat en 1905 ? Peut-être comme en Bretagne où, justement, l’école des rouges et l’école des blancs se sont opposées avec virulence au moins jusqu’à la seconde guerre.
      Aujourd’hui, avec les contrats passés avec l’Etat pour palier au manque d’écoles publiques, les choses sont, semble-t-il, apaisées. Mais à la lecture de certains articles récents, la lutte continuerait côté catholiques, mais c’est un autre sujet.
      Quant à l’école des bourgeois, que Loty place entre guillemets, je me remémore qu’en effet, à tort ou à raison, l’une des écoles publiques de Pantin avait cette réputation, peut-être parce qu’elle était dans le quartier bourgeois, à l’écart des usines et des habitations vétustes occupées par les ouvriers, loin de la « petite Prusse », nom des 4 Chemins qui veut tout dire, non ?
      Loty parle peut-être de la différence de mentalité d’une école à l’autre, et là, encore une fois, je puise dans mes souvenirs ; l’une sans racisme religieux ou de classe puisque beaucoup étaient des émigrés de confessions diverses (déjà ou encore) et enfants d’ouvriers pour la plupart. L’autre accueillant plutôt les enfants des commerçants, des cadres et employés « en col blanc »…
      Voilà pour aujourd’hui sur mon interprétation et mes interrogations personnelles.

      Daniel Elio CHIARA

      Répondre à ce message

      • Bonjour à tous,
        pour ceux qui connaissent Belfort, la discussion engagée sur « l’école des bourgeois » fait sourire.
        Dans le texte de Loty, la mention de « l’école des Bourgeois » fait uniquement référence à l’école dont l’adresse est Place des Bourgeois située dans la vieille ville de Belfort. Dans le texte de Loty, il n’y a donc aucune référence ou interprétation de quelque lutte des classes que ce soit, ou présence ou non d’une quelconque catégorie d’enfants particuliers dans cette école de la République.
        Il ne s’agit que du nom historique de l’école.

        Merci, Loty, pour ce très bel article sur la sombre histoire du XX° siècle.

        Bonne journée à tous
        Francois Blum

        Répondre à ce message

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