Deux de mes ancêtres, l’un du coté de mon grand père paternel, l’autre du coté de mon grand père maternel, en auraient été les témoins ou les bénéficiaires. D’où des brouilles familiales. Il se peut que quelques pièces d’or aient été transmises discrètement à l’un des enfants d’un couple pour diverses raisons. Mais une biche, c’est à dire un récipient ayant une contenance de l’ordre d’un ou deux litres ? Pleine d’or, cela représenterait environ 20 ou 40 kg d’or, soit une valeur approximative de 2 à 4 millions d’euros en 2025. Qui peut croire que des petits paysans du Massif Central aient pu accumuler une pareille fortune ?
Mais il est d’autres histoires inventées par un ancêtre affabulateur qui sont ancrées dans la mémoire familiale à tel point que certains continuent d’y croire coûte que coûte. En voici une racontée en son temps par un certain Jean Raynaud, né en 1803 à Sainte-Croix-en-Jarez, dans le massif du Pilat, et décédé à Izieux, dans le département de la Loire, en 1882.
Ce Jean Raynaud a quitté jeune son lieu de naissance pour s’établir à Izieux c’est à dire à une vingtaine de kilomètres, dans la vallée, où il a trouvé du travail comme tourneur sur bois dans une forge puis comme cantonnier. Il s’est marié à Izieux, une première fois en 1835 puis une deuxième fois en 1848 après la mort de sa première femme. Il eut 3 enfants de la première et 5 de la seconde, dont l’une est mon arrière grand-mère, Marie Joséphine Raynaud. Cette dernière eut 3 filles et un garçon : Jean Claude Patouillard.
Avant de continuer, je dois préciser que le village de Sainte-Croix-en-Jarez présente une particularité
[2] :
À l’origine, c’était une chartreuse qui fut confisquée à la Révolution comme bien national. Les bâtiments furent vendus en 1794 aux habitants des environs, ce qui fait que depuis cette date la chartreuse est devenue un village.

- La Chartreuse Sainte-Croix-en-Jarez
Selon les dires de ce Jean Raynaud, son père Étienne serait né dans la première cour de la chartreuse de Sainte-Croix et aurait été employé chez les chartreux comme barbier.
Voici en quels termes, ma mère, c’est à dire son arrière petite fille, rapporte les faits :
Vers 1801 [3] est né mon arrière grand père Raynaud, fils d’Étienne Raynaud, barbier chez les Chartreux à Sainte-Croix, avant la Révolution.
Arrêtons-nous un instant à ce lointain aïeul, soumis corps et âme à la religion.
Lorsque survint 1789, les grandes confréries chartreuses furent chassées de France.
Jean, lui dit un père chartreux, nous sommes obligés de partir, alors tout est à toi, prends tout ce que tu veux – saints ciboires, croix en or etc, etc.
Mais Dieu (!) n’allait-il pas punir cet héritier inattendu ? Alors, en souvenir de ceux qui l’avaient fait vivre (?), il emporta une paire de ciseaux en argent.
À son frère, il conta l’aventure.
Ce dernier saisissant la balle au bond, lui rétorqua : « Tu ne veux rien, tout est à toi ? Alors je peux y aller. »
Sitôt dit, sitôt fait. Il prend sa charrette et revint avec, pleine des objets si pieusement laissés par Jean.
Ce frère se maria, vécut à Sainte-Croix, dans l’appartement situé dans la cour des Chartreux, en entrant à droite au 1er étage, où naquirent deux fils, puis il monta une auberge sur la route allant de Rive-de-Gier à Sainte-Croix, fit instruire ses enfants : l’un rentra dans les ordres catholiques, devint évêque puis archevêque en Chine m’a-t-on dit [4], l’autre monta une usine à Rive-de-Gier, s’enrichit, s’associa aux Marrel et eut une des plus grandes aciéries de la vallée.
Lorsqu’en 1914, ma grand-mère Patouillard, née Joséphine Reynaud [5], alla à cette usine dans l’espoir de trouver à son fils Jean-Claude un refuge durant la guerre (il était né en 1895), ce fut un refus poli qui l’accueillit. Son fils mourut le 23 décembre 1915 à Guebwiller (Vosges).
Bien sûr, lorsque je me suis procuré mon premier logiciel de généalogie, j’ai transcrit tout cela, Puis je l’ai mis en ligne avec l’arrivée d’internet et de Généanet. C’est alors qu’une association des amis de Mgr Reynaud (l’Archevêque) m’a contacté pour me demander des précisions, car leurs recherches généalogiques ne correspondaient pas à ce que j’avais écrit. Je me suis alors rendu compte que cette belle histoire ne reposait sur aucune réalité.
D’abord, les actes obtenus pour établir les généalogies montrent que la généalogie de l’archevêque et celle de ce Jean Raynaud sont sans aucun lien.
Ensuite, Étienne, le père de ce Jean Raynaud était granger chez les chartreux et non barbier. Il n’habitait pas dans la chartreuse, mais au lieu dit « La Croix du Suc », puis au hameau de Jurieux, dans la même paroisse.
Évidemment, lorsque ce Jean Raynaud a raconté sa version à sa belle famille ou à ses enfants, il était impensable et impossible pour des gens qui ne savaient pas forcément lire d’aller vérifier sa supposée généalogie. Et cette légende a perduré, à tel point que mon arrière grand-mère, sa fille, est intervenue auprès des propriétaires des acieries Raynaud-Marrel pour éviter que son fils soit mobilisé en 1914, croyant avoir à faire à des cousins !
Mais déjà, une anecdote aurait pu nous mettre la puce à l’oreille : Toujours selon l’histoire familiale, ce Jean Raynaud avait "offert" un bijou (collier en or, d’après la tradition orale) à sa jeune épouse, jusqu’à ce qu’il le reprenne pour le rendre au bijoutier auquel il ne l’avait pas payé ou qui le lui avait seulement prêté !
Mais on peut citer d’autres perles racontées par cet ancêtre affabulateur :
• Tout jeune, il aurait trouvé dans un champ en gardant les chèvres, une boite pleine de pièces d’or qu’il aurait rapportée au curé. Évidemment, quand ses parents seraient venus récupérer la boite, le curé leur aurait dit qu’il n’y avait rien dedans !
• Plus tard, il aurait remarqué dans un pré un anneau sortant du sol, et, prévenant cette fois ses parents, n’aurait pas réussi à le retrouver.
• Enfin, ayant vendu tous ses fromages au marché et ayant donc récolté ainsi un peu d’argent, il aurait vendu également son âne, car le Bon Dieu l’aurait puni s’il avait continué à gagner autant d’argent !
Il semblerait que ce Jean Reynaud, fils d’Étienne, qui a « émigré » à Izieux, se soit inventé une belle et édifiante histoire familiale. L’histoire du bijou semble confirmer que ce Jean Reynaud était quelque peu imposteur. Et pourtant ces histoires furent transmises comme véridiques.
Une autre histoire, plus ancienne, s’est transmise de générations en générations.
Il s’agit d’un dénommé Hilaire qui a disparu à la Révolution. Toujours selon ma mère qui le tenait de la sienne, laquelle le tenait de la sienne, etc, :
« Il était une fois une famille qui habitait La Tour-en-Jarez – des ouvriers (agricoles, journaliers ?). Là vivaient la femme, Pierrette, le mari (Hiller, Hilaire, Hylaire ?) d’origine autrichienne (?) et leur fille Françoise. Arrive la révolution de 1789, l’homme part, la mère est seule avec son enfant. Pierrette se lamente. Au curé à qui elle demande s’il ne sait rien de son mari, celui-ci répond : ne te fais pas de souci, mon enfant, il est bien, il est bien !
Il était parti en lui disant "je vais défendre mon pays qui est en guerre".
Elle éleva alors sa fillette en faisant des journées chez l’un, chez l’autre »
Là encore, la recherche généalogique montre que ce Hilaire (Claude) est d’une famille originaire de Sainte-Sigolène (Haute-Loire) où il est né le 6 juillet 1750. Il a quitté le domicile conjugal avant 1793 (cf. acte de mariage de sa fille Françoise à Sorbiers en 1813). Il fallait bien cacher cet abandon de femme et enfants vécu comme inavouable : quoi de mieux qu’une petite graine de patriotisme ?

Pour finir, une autre histoire, sans doute commune.
C’est celle, racontée par la grand-mère de mon épouse, dont le mari était Alsacien. En 1870 certains Alsaciens ont quitté leur pays pour venir en France, d’autres sont restés. Et donc, pendant la guerre de 14, deux frères, ou deux cousins, l’un « Allemand », l’autre « Français » se seraient retrouvés face à face dans les tranchées et se seraient évités …
Bien sûr, c’est possible. Mais la probabilité d’une telle rencontre est si faible qu’il est difficile d’y croire.
Les légendes familiales peuvent cacher des faits difficiles à dévoiler. Mais - quand elles ne sont pas déformées ou enjolivées au cours des ans – elles sont la plupart du temps dues à un ancêtre imaginatif : quoi de mieux pour redorer son blason ?
Histoires familiales et généalogie
Messages
1. Histoires familiales et généalogie, 16 octobre, 12:45, par rené METTEY
Justement, à ce propos, qui pourrait me dire si ce qu’afirmait mon père est plausible ou inventé.
Mon père, René METTEY, comme moi, disait toujours :"nous ne sommes qu’une famille populaire, mais notre ancêtre a inventé le bouton à quatre trous"
Cela peut paraître une faible invention. Détrompez-vous : jusqu’à une date récente, les boutons n’avaient que deux trous, et ils se décousaient facilement spontanément. Avec le bouton à quatre trous, les boutons tiennent fermement !
J’ai fait des recherches sur l’histoire du bouton, or je n’ai rien trouvé, même pas la date du passage de deux à quatre trous !
Qui pourra confirmer ou "délégender" cette histoire ?
2. Histoires familiales et généalogie, 16 octobre, 12:38, par rené METTEY
Biche ? je ne connaissais pas ce terme. Mais ma mère me parlait que dans certaines familles (paysannes) qu’il il y avait des "soupières" de pièces d’or. ces soupières echappaitent naturellemnt au fisc lors des héritages. Là c’est plausible, car en accumulant pendant des générations... Mais elle parlait aussi, dans des familles bourgeoises, de "lessiveuses"... Là, c’est moins plausible..
3. Histoires familiales et généalogie, 16 octobre, 12:28, par Péault
Bonjour et merci pour cet article. Ce serait bien si vous pouviez le partager sur Facebook. Je suis sûre que les généalogistes de la Loire seraient très intéressés et peut-être même les archives départementales. Avec toutes mes félicitations. Michèle Péault - Saint Just Saint Rambert
4. Histoires familiales et généalogie, 16 octobre, 09:36, par Paule Brun
Bonjour.
J’ai adoré votre histoire. Elle est super intéressante. En plus je connais bien la Chartreuse car j’habite dans le Pilat.
J’ai cependant trouvé un détail qui ne ’’colle’’ pas. En début de texte. C’est mathématique :
Une biche de 1 ou 2 litres ne peut pas contenir 20 ou 40 kg d’or.
1 litre = 1 kg plus ou moins... Je ne connais pas l’équivalence pour l’or . Mais ça ne peut pas être 20 kg par litre....
Sinon, tout est super.
De mon côté j’ai eu la même avec ma famille dans le Puy de Dôme qui aurait pû héberger le dauphin Louis XVII, qui ne serait pas mort au Temple. Grâce aux archives en ligne j’ai tout démystifié.
Bonne continuation dans vos écrits. Et encore bravo. Cordialement. Paule
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