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Une Chronique bretonne à la fin du XIXe siècle

Le vendredi 6 mars 2026, par Patrick Artaud

J’ai retrouvé quelques lettres échangées à la fin du XIXe siècle, de 1880 à 1890, entre les membres de la branche bretonne de ma famille, les Lethiec, ainsi qu’avec le Père Peigné, curé du village de Campbon en Loire-Atlantique qui leur servait de père spirituel. Elles donnent un peu de vie à mes recherches généalogiques.

François, le patriarche de cette famille, est le grand absent de ces échanges, puisqu’il est décédé en 1869. Sa naissance à La-Chapelle-Launay en 1804 n’avait pas eu l’honneur d’être mentionnée sur les registres, et il a fallu un jugement du tribunal pour réparer l’erreur à l’occasion de son mariage. Plus étrangement, son baptême n’avait pas non plus été enregistré dans les registres de catholicité, comme l’avait constaté l’Evêché en 1942 quand il s’est agi pour ma grand-mère de constituer par prudence un dossier prouvant la non-judéité de sa fille, dont le père avait été déporté puis assassiné. J’ignore pour quelle raison cette naissance n’avait été ainsi pas enregistrée, sa mère et son père ayant encore vécu plusieurs années sur les lieux après sa naissance.

Toujours étrangement, son père Jean, lui-même fils d’un Jean Letiec, n’était pas né sous ce nom.
L’affaire est plus complexe que le simple problème d’alternatives homonymiques et orthographiques que tout généalogiste connait bien, et auquel se prête particulièrement le nom de Lethiec, que l’on trouve écrit en un ou deux mots, avec ou sans h, et avec autant de façons différentes d’écrire la syllabe terminale qu’il vous plaira, de plus en omettant ou non le son « i ».

Comment diable cela avait-il été possible que Jean naisse donc sous le nom de Le Quec, alors que trois de ses frères et sœurs étaient déjà nés auparavant sous le nom de Letiec, tout comme ses cadets nés plus tard ?
Il faut en trouver la raison en constatant que pendant quelques mois, ce n’est pas le titulaire officiel de la chaire qui rédige les actes, mais un remplaçant, vraisemblablement originaire des Côtes du Nord où le nom de Le Quec est usuel, au contraire de Letiec. Le père de Jean, illettré, ne connaissant pas l’écriture de son nom, il y avait eu confusion. Jean verra encore son nom déformé en Leque à son mariage, Le Quec sonnant visiblement mal en Loire-Atlantique. Mais ses enfants porteront bien finalement le nom de Letiec. Sauf son fils François, qui se verra attribuer par le tribunal le nom de Lequié, nouvelle interprétation erronée du nom officiel de son père, mais qui signera Letiec à son mariage, pourtant enregistré sous le nom de Lequié, et dont les actes de naissance des enfants les diront nés de François Lethiec…

Le recensement de 1856 à La-Chapelle-Launay indique que François, tisserand à son mariage, propriétaire d’une petite maison, est « secouru d’une société ». On peut l’imaginer disposant alors de peu de ressources, mais il aura néanmoins neuf enfants en douze ans de Jeanne Gérard, épousée en 1854, de 25 ans sa cadette. Trois mourront nouveaux nés, et l’un à l’âge de 10 ans.

Jeanne, domestique, cultivatrice, devenue veuve en 1869, se remarie en 1873 avec Pierre Charpentier, tisserand, laboureur, veuf père de neuf enfants, ne sachant pas signer, tout comme elle, et dont elle n’aura pas d’enfant. Ce remariage ne sera pas accepté facilement par les enfants de Jeanne qui s’en éloignent. En particulier Julie qui ira s’installer chez une de ses tantes et refusera de parler avec sa mère le jour des funérailles de son frère.

Orphelines donc de père depuis 1869, les trois sœurs ainées iront travailler comme employées de maison à Nantes où leur frère François leur écrit à compter de 1880 depuis le séminaire du Calvaire à Pontchâteau, tout près de Campbon.

En 1872, Mgr Le Guillou, évêque en Haïti, avait obtenu de la congrégation des Montfortains de Pontchâteau qu’ils prennent en charge la fondation d’un petit séminaire pour former des enfants qui, plus tard, iraient œuvrer dans sa mission. C’est sous la férule de A. Peigné, curé de Campbon, village voisin de La-Chapelle-Launay et dont est originaire la famille Gérard, que François y avait entrepris sa formation sacerdotale.

Le Père Peigné fera de même tout son possible pour que Julie, la benjamine de la famille, puisse entrer à la fin de 1881 au couvent des sœurs de la Sagesse, la congrégation féminine jumelle de celle du Calvaire, où, selon son mentor, « on est très content d’elle et où elle plaît beaucoup, son grand-père est au comble de la joie de la voir dans cette sainte maison », mais qu’elle quittera néanmoins en novembre 1884 par manque de vocation.
François sera ordonné diacre en juin 1881, abbé un an plus tard et partira ensuite en juillet 1882 pour Haïti, où il décèdera en mai 1885.

A vrai dire, il ne semble pas qu’il ait été le candidat idéal pour partir porter la bonne parole en Haïti : tuberculeux, souvent très affaibli par la maladie au point d’être incertain de pouvoir finir ses études, il apparait, au travers de ses courriers, maladroit dans ses relations humaines et extrêmement dépressif. C’est ainsi qu’il présente ses vœux à ses sœurs en janvier 1880 :

Encore une année d’écoulée, c’est un pas de plus que nous avons fait dans la vie, mais aussi un pas de plus vers la tombe, vers l’éternité, car chaque minute que nous passons ici-bas, chaque minute que nous passons dans cette vallée de larmes nous rapproche de l’éternité, qui doit être bienheureuse ou malheureuse, et nous n’y pensons pas, nous mourons chaque jour, et chaque jour nous offensons Dieu.

Commençons donc par pleurer sur l’année qui vient de s’écouler, allons nous jeter au pied de l’enfant Jésus, demandons lui pardon de nos égarements et prenons pour cette nouvelle année de bonnes et saintes résolutions, voilà mes bien-aimées sœurs ce que je vous souhaite de tout mon cœur, car cette année que nous voyons commencer, peut-être ne la verrons-nous pas finir. Passons-la donc saintement afin que si c’était la dernière elle fut pleine de mérites pour le ciel, c’est ce que je demande chaque jour à Dieu pour vous et pour moi...

De même lorsqu’il apprend le départ de sa sœur Anne pour aller chercher du travail à Paris :

Pauvre Nanette la voilà maintenant au milieu de cette fange de Paris où on ne peut aller sans se souiller... Elle se perdra dans ce Paris où presque toutes les jeunes filles de sa condition se perdent.

Il tombe malade dès son arrivée en Haïti, reçoit trois coups de sabot d’un cheval, et ce n’est qu’au bout de huit mois qu’il écrit enfin à sa famille, en s’excusant de son long silence :

Maintenant je suis mieux et je m’empresse de vous donner quelques détails sur le pays. Ici point d’hiver mais toujours un soleil qui chauffe à tel point qu’à partir de 10h on ne peut pas sortir jusqu’à 4h du soir. Les arbres ont toujours des feuilles et ne ressemblent en rien aux arbres de France, c’est un pays de montagne. Les voyages sont si pénibles et si difficiles ici car il n’y a ni route, ni chemin, ni voiture, ni chemin de fer, il n’y a rien, de sorte que quand on veut sortir il faut voyager à travers les bois et au milieu de précipices épouvantables…

… Les habitants sont noirs pour la plupart et il y en a aussi des jaunes et des blancs. Les enfants sont très intéressants et très gentils jusqu’à l’âge de 10 ans…

… il n’y a point de vin non plus et on ne trouve pas toujours de l’eau et quand on en trouve elle est chaude, on a de la peine à la boire… quelquefois on trouve à peine de quoi manger.

« La vie n’est pas toujours joyeuse, ici, » ajoute-t-il : Le Père Peigné avait ainsi écrit à sa sœur Marie :

Monsieur le vicaire a reçu de lui une lettre pleine de tristesse et de découragement. Il avait été envoyé en mission à Pétionville où il arrivait pour voir le reste des flammes qui achevaient de mettre la ville entière en ruines et réduire la population très coquette à la plus affreuse misère.

Et lui-même :

Tu me demandes des nouvelles du pays, je ne peux rien dire, autrement ma lettre ne te parviendrait jamais. La guerre civile désole cette malheureuse contrée, j’ai vu autour de moi le pillage, le feu et le massacre… Avec cela j’ai tout perdu de telle sorte qu’il y a quelques jours il ne me restait pas une soutane à me mettre sur le dos, mais maintenant grâce à Dieu je peux au moins me couvrir…

Il écrit à nouveau en janvier 1884, depuis les Cayes où il a été affecté, à l’annonce du mariage de sa sœur Célestine avec l’un des fils de son beau-père :

C’est le cœur rempli d’amertume que je t’écris : Célestine veut se marier avec Louis Charpentier ! la malheureuse, elle ne pense donc pas à notre père, elle ne pense pas à ce pauvre frère malade, épuisé et déjà devenu à moitié fou sous un soleil qui le dévore, à son frère poitrinaire depuis longtemps et qu’un chagrin, une douleur de plus peuvent faire mourir… Dis-lui, toi ma bien chère sœur, que ce mariage me tuera et m’empêchera de revoir jamais la France, et pourquoi retournerai-je pour être témoin de son malheur et de la honte de ma famille ?

En novembre 1884, le Père Peigné écrit à Marie que cela fait bien longtemps qu’il n’en a pas eu de nouvelles, avec cette parole peu rassurante sur son état « Il n’est sûrement pas mort car l’archevêque m’eut informé de suite ». Et c’est le 10 mai 1885 qu’il lui annonce le décès de François :

Sa santé déjà bien délabrée en France l’a cloué sur la croix de la souffrance ; il a quitté sa triste vie pour le repos et le bonheur dans l’autre vie… Sa mort a été vraiment celle d’un saint ; il a été jusqu’au bout admirable de piété et de résignation à la sainte volonté de Dieu ; il est parti avec joie pour le ciel et il a quitté cette vie où il n’a connu que les ronces et les épines…

…Que la foi est utile en pareil cas, car elle nous dit que la mort n’est qu’une séparation momentanée et qu’au ciel nous nous retrouverons tous. Que les prétendus libres penseurs sont à plaindre de refuser dans leur folie cette espérance et ce soulagement à leur douleur !

Le Père Peigné entreprit de « célébrer un service solennel pour le repos de son âme » auquel il avait « invité tous les prêtres des paroisses voisines ».

Le lendemain du service, Jeanne Gérard écrit à sa fille :

J’ai bien remercié le curé de Sainte-Anne de Campbon. Il a fait toutes les prières qu’on peut dire, ils ont trouvé quinze prêtres qui ont assisté…. Monsieur le curé de la Chapelle a fait un service comme celui de Sainte Anne. Il va en pèlerinage à Paris à Montmartre et il serait très content de pouvoir te parler si ta sœur et toi vous voudrez contribuer à lui faire un trentain de 50 francs. Vous ne pourriez pas faire une plus grande charité à votre père et votre frère défunts et votre mère vivante.

50 francs, c’est de l’ordre du salaire mensuel de chacune des deux sœurs. Néanmoins celles-ci s’exécuteront très vite. Le 15 juin, le curé de La Chapelle leur écrit :

Ce matin même a été commencé ce trentain dont vous nous avez chargé que j’ai annoncé hier au prône de la grand-messe. Votre mère et votre beau-père y assistaient.

Il ne manque pas par ailleurs de les réprimander pour avoir assisté « à l’enterrement du fameux Victor Hugo » au Panthéon, désacralisé à cette occasion :

Si vous aviez bien su ce qu’était cet homme et ce que faisaient ses amis auxquels vous vous êtes associés en vous donnant la peine de prendre part à de telles funérailles, vous auriez fait votre possible pour ne pas vous y trouver. Le but des amis du défunt dans cette monstrueuse démonstration était évidemment d’insulter notre sainte religion en profanant une église, l’église même de Sainte Geneviève la patronne de Paris, dont les reliques vénérées ont dû faire place au cadavre de celui qui avait passé une grande partie de sa vie à outrager la foi et la morale chrétienne.

Son œuvre n’est rien à ses yeux en comparaison de la valeur du sacrifice, pourtant inutile, de François, qui n’aura pu accomplir sa mission qu’il parait inconcevable de lui avoir permis d’entreprendre du fait de son état maladif :

Ah ! le sort de votre frère est bien différent du sort de ceux qui combattent contre Dieu. Bien jeune encore il est arrivé au degré des mérites des hommes apostoliques qui ne reculent devant aucun sacrifice quand il s’agit de la gloire et du salut des âmes.

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