François, le patriarche de cette famille, est le grand absent de ces échanges, puisqu’il est décédé en 1869. Sa naissance à La-Chapelle-Launay en 1804 n’avait pas eu l’honneur d’être mentionnée sur les registres, et il a fallu un jugement du tribunal pour réparer l’erreur à l’occasion de son mariage. Plus étrangement, son baptême n’avait pas non plus été enregistré dans les registres de catholicité, comme l’avait constaté l’Evêché en 1942 quand il s’est agi pour ma grand-mère de constituer par prudence un dossier prouvant la non-judéité de sa fille, dont le père avait été déporté puis assassiné. J’ignore pour quelle raison cette naissance n’avait été ainsi pas enregistrée, sa mère et son père ayant encore vécu plusieurs années sur les lieux après sa naissance.
Toujours étrangement, son père Jean, lui-même fils d’un Jean Letiec, n’était pas né sous ce nom.
L’affaire est plus complexe que le simple problème d’alternatives homonymiques et orthographiques que tout généalogiste connait bien, et auquel se prête particulièrement le nom de Lethiec, que l’on trouve écrit en un ou deux mots, avec ou sans h, et avec autant de façons différentes d’écrire la syllabe terminale qu’il vous plaira, de plus en omettant ou non le son « i ».
Comment diable cela avait-il été possible que Jean naisse donc sous le nom de Le Quec, alors que trois de ses frères et sœurs étaient déjà nés auparavant sous le nom de Letiec, tout comme ses cadets nés plus tard ?
Il faut en trouver la raison en constatant que pendant quelques mois, ce n’est pas le titulaire officiel de la chaire qui rédige les actes, mais un remplaçant, vraisemblablement originaire des Côtes du Nord où le nom de Le Quec est usuel, au contraire de Letiec. Le père de Jean, illettré, ne connaissant pas l’écriture de son nom, il y avait eu confusion. Jean verra encore son nom déformé en Leque à son mariage, Le Quec sonnant visiblement mal en Loire-Atlantique. Mais ses enfants porteront bien finalement le nom de Letiec. Sauf son fils François, qui se verra attribuer par le tribunal le nom de Lequié, nouvelle interprétation erronée du nom officiel de son père, mais qui signera Letiec à son mariage, pourtant enregistré sous le nom de Lequié, et dont les actes de naissance des enfants les diront nés de François Lethiec…
Le recensement de 1856 à La-Chapelle-Launay indique que François, tisserand à son mariage, propriétaire d’une petite maison, est « secouru d’une société ». On peut l’imaginer disposant alors de peu de ressources, mais il aura néanmoins neuf enfants en douze ans de Jeanne Gérard, épousée en 1854, de 25 ans sa cadette. Trois mourront nouveaux nés, et l’un à l’âge de 10 ans.

Jeanne, domestique, cultivatrice, devenue veuve en 1869, se remarie en 1873 avec Pierre Charpentier, tisserand, laboureur, veuf père de neuf enfants, ne sachant pas signer, tout comme elle, et dont elle n’aura pas d’enfant. Ce remariage ne sera pas accepté facilement par les enfants de Jeanne qui s’en éloignent. En particulier Julie qui ira s’installer chez une de ses tantes et refusera de parler avec sa mère le jour des funérailles de son frère.
Orphelines donc de père depuis 1869, les trois sœurs ainées iront travailler comme employées de maison à Nantes où leur frère François leur écrit à compter de 1880 depuis le séminaire du Calvaire à Pontchâteau, tout près de Campbon.
En 1872, Mgr Le Guillou, évêque en Haïti, avait obtenu de la congrégation des Montfortains de Pontchâteau qu’ils prennent en charge la fondation d’un petit séminaire pour former des enfants qui, plus tard, iraient œuvrer dans sa mission. C’est sous la férule de A. Peigné, curé de Campbon, village voisin de La-Chapelle-Launay et dont est originaire la famille Gérard, que François y avait entrepris sa formation sacerdotale.
Le Père Peigné fera de même tout son possible pour que Julie, la benjamine de la famille, puisse entrer à la fin de 1881 au couvent des sœurs de la Sagesse, la congrégation féminine jumelle de celle du Calvaire, où, selon son mentor, « on est très content d’elle et où elle plaît beaucoup, son grand-père est au comble de la joie de la voir dans cette sainte maison », mais qu’elle quittera néanmoins en novembre 1884 par manque de vocation.
François sera ordonné diacre en juin 1881, abbé un an plus tard et partira ensuite en juillet 1882 pour Haïti, où il décèdera en mai 1885.
A vrai dire, il ne semble pas qu’il ait été le candidat idéal pour partir porter la bonne parole en Haïti : tuberculeux, souvent très affaibli par la maladie au point d’être incertain de pouvoir finir ses études, il apparait, au travers de ses courriers, maladroit dans ses relations humaines et extrêmement dépressif. C’est ainsi qu’il présente ses vœux à ses sœurs en janvier 1880 :
Commençons donc par pleurer sur l’année qui vient de s’écouler, allons nous jeter au pied de l’enfant Jésus, demandons lui pardon de nos égarements et prenons pour cette nouvelle année de bonnes et saintes résolutions, voilà mes bien-aimées sœurs ce que je vous souhaite de tout mon cœur, car cette année que nous voyons commencer, peut-être ne la verrons-nous pas finir. Passons-la donc saintement afin que si c’était la dernière elle fut pleine de mérites pour le ciel, c’est ce que je demande chaque jour à Dieu pour vous et pour moi...
De même lorsqu’il apprend le départ de sa sœur Anne pour aller chercher du travail à Paris :
Pauvre Nanette la voilà maintenant au milieu de cette fange de Paris où on ne peut aller sans se souiller... Elle se perdra dans ce Paris où presque toutes les jeunes filles de sa condition se perdent.
Il tombe malade dès son arrivée en Haïti, reçoit trois coups de sabot d’un cheval, et ce n’est qu’au bout de huit mois qu’il écrit enfin à sa famille, en s’excusant de son long silence :
… Les habitants sont noirs pour la plupart et il y en a aussi des jaunes et des blancs. Les enfants sont très intéressants et très gentils jusqu’à l’âge de 10 ans…
… il n’y a point de vin non plus et on ne trouve pas toujours de l’eau et quand on en trouve elle est chaude, on a de la peine à la boire… quelquefois on trouve à peine de quoi manger.
« La vie n’est pas toujours joyeuse, ici, » ajoute-t-il : Le Père Peigné avait ainsi écrit à sa sœur Marie :
Monsieur le vicaire a reçu de lui une lettre pleine de tristesse et de découragement. Il avait été envoyé en mission à Pétionville où il arrivait pour voir le reste des flammes qui achevaient de mettre la ville entière en ruines et réduire la population très coquette à la plus affreuse misère.
Et lui-même :
Il écrit à nouveau en janvier 1884, depuis les Cayes où il a été affecté, à l’annonce du mariage de sa sœur Célestine avec l’un des fils de son beau-père :
En novembre 1884, le Père Peigné écrit à Marie que cela fait bien longtemps qu’il n’en a pas eu de nouvelles, avec cette parole peu rassurante sur son état « Il n’est sûrement pas mort car l’archevêque m’eut informé de suite ». Et c’est le 10 mai 1885 qu’il lui annonce le décès de François :
…Que la foi est utile en pareil cas, car elle nous dit que la mort n’est qu’une séparation momentanée et qu’au ciel nous nous retrouverons tous. Que les prétendus libres penseurs sont à plaindre de refuser dans leur folie cette espérance et ce soulagement à leur douleur !
Le Père Peigné entreprit de « célébrer un service solennel pour le repos de son âme » auquel il avait « invité tous les prêtres des paroisses voisines ».
Le lendemain du service, Jeanne Gérard écrit à sa fille :
50 francs, c’est de l’ordre du salaire mensuel de chacune des deux sœurs. Néanmoins celles-ci s’exécuteront très vite. Le 15 juin, le curé de La Chapelle leur écrit :
Il ne manque pas par ailleurs de les réprimander pour avoir assisté « à l’enterrement du fameux Victor Hugo » au Panthéon, désacralisé à cette occasion :
Son œuvre n’est rien à ses yeux en comparaison de la valeur du sacrifice, pourtant inutile, de François, qui n’aura pu accomplir sa mission qu’il parait inconcevable de lui avoir permis d’entreprendre du fait de son état maladif :












Une Chronique bretonne à la fin du XIXe siècle