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Les années marquantes de ma jeunesse 1939 - 1946 (6e épisode)

L’espoir, les distractions, le rationnement, l’angoisse et le chagrin…


jeudi 14 septembre 2017, par Serge Consigny

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Mon père fait une nouvelle rechute pendant presque cinq mois ; ce sont les mêmes douleurs et de nouveau je vais chez mes grands-parents. Ces derniers vont deux fois par semaine jouer à la belote et au tarot chez nos voisins dont le père est l’un des responsables du poste électrique.

Je suis content de retrouver mon copain Jean et ses deux sœurs Laure et Geneviève. Chaque fois nous organisons des jeux et ce sont des soirées passées dans la gaieté et l’insouciance. Le jeu permet d’oublier l’extérieur et tout ce qui se passe. Nous écoutons les conversations des adultes et il est question souvent des terroristes et d’un général de Gaulle qui parle sur un poste depuis Londres ; nos voisins ont essayé d’écouter mais c’est incompréhensible car les Allemands brouillent l’émission et ils entendent : « ta ta tant, ta ta tant, ta ta tant » sans arrêt et si parfois c’est audible les messages ne nous disent rien ; ils sont du type : « le chien s’est mordu la queue, la grand-mère n’est pas contente… », « la rose a des épines, le bouquet est fané », « la nuit est claire, les enfants sont turbulents » etc…

Les terroristes sont des gens qui font peur et personne ne sait qui sont ces personnages ; pourquoi font-ils sauter des trains depuis quelques mois ? Sont-ils pour ou contre les Allemands ? Ils ont volé une vache aux alentours et ils ont mis un piquet avec un papier sur lequel il était écrit : « à vous faire rembourser après la guerre… ! » Mon grand-père est persuadé qu’il s’agit d’individus de la ville qui volent le bétail et que, s’il les surprend, ce sera à coups de fourche qu’ils seront reçus.

A l’issue de sa période de maladie mon père est affecté au siège de sa société à Epinal. Le patron lui a expliqué qu’il serait mieux protégé car dans l’usine il peut être ramassé par les agents recruteurs des services du travail obligatoire en Allemagne (STO) d’autant qu’il a réalisé une fausse démobilisation sur son livret militaire. Les moments de psychose et d’angoisse reprennent de plus belle.

Un soir d’orage, agrémenté d’un vent assez fort qui faisait bouger la porte du garage, j’ai vu mon père et ma mère, armés chacun d’un balai, attendre que les terroristes ouvrent la porte ! La peur est constante.

En cette fin d’année 1942 nombreux sont les gens qui essaient d’entendre, malgré le brouillage et l’interdiction, le poste de radio de Londres. Le chef du Parti Populaire Français a paraît-il reçu un coup de barre à mine sur la tête ; il surveillait les habitants d’une maison afin de les dénoncer aux Allemands pour écoute illicite de cette radio. Néanmoins, je me demande si cela est exact car je le vois passer tous les jours devant chez moi et il semble bien se porter ! Sur ses conseils, l’un de ses neveux s’est engagé dans la Légion volontaire Française (LVF) au grand regret de ses pauvres parents. Mes camarades l’ont aperçu en tenue militaire allemande. Certains jeunes gens décident ces engagements pour gagner de l’argent mais aussi pour mieux se nourrir en milieu allemand.

Le rationnement est de plus en plus draconien mais chacun cultive son coin de jardin : pommes de terre en particulier, carottes, navets, radis noirs, bettes, rutabaga, haricots et petits pois accompagnés des exécrables topinambours que l’on garde dans des petits silos ; le tabac, extrêmement rationné, fait l’objet de cultures illicites. Les gens fument des mélanges, d’armoise, de tabac non traité et de trèfle, dont l’odeur est nauséabonde ; le tabac à priser n’existe plus. La saccharine a fait son apparition en remplacement du sucre et la chicorée en guise de café. L’ersatz est maintenant courant.
La pénurie s’étend, l’essence est très rare et le petit nombre de véhicules français qui circulent encore fonctionne maintenant au gazogène ; c’est un appareil fixé sur le côté du véhicule qui transforme, par une oxydation incomplète, le charbon ou le bois en gaz combustible. Le fonctionnement est délicat et cela sent très mauvais. Les véhicules se traînent sur la route.

Finalement c’est le cochon qui est le sauveur des villageois ! D’abord pour le boudin préparé spécialement par « Tantine corbeau », le fromage de tête et les fricadelles à consommer rapidement, ensuite les morceaux à conserver dans la cuve de saumure : saucisses, lard, petits salés, jambons, rôtis, etc. et les viandes fumées pour ceux qui, comme mon grand-père, disposent d’un fumoir pour les jambons et les bandes de lard…

La soue est occupée en permanence par deux cochons de taille respectable mais de poids différent que je finis par bien connaître. Tous deux condamnés, je sais qu’un jour prochain c’est le plus gros qui finira égorgé par le boucher du pays. Je redoute l’instant fatidique et j’ai un pincement au cœur, le jour venu, lorsque je l’entends hurler dans une mare de sang sous le grand coutelas de ce tueur spécialiste qui, dans un sarcasme hilarant, s’exclame : « Il n’a pas été élevé au petit lait celui-là ! ». Je supporte difficilement ce spectacle qui m’oblige à m’éloigner un peu ; j’ai hâte que la cuve soit complétée et que les morceaux disparaissent…

C’est un jour de festin qui se termine en soirée avec les voisins venus en aide. Ces convives qui entonnent quelques airs de vieilles polkas réclament le concours de mon grand-père en sa qualité de musicien et c’est au bugle à pistons qu’il accompagne ces chanteurs improvisés… Les « canards » se font entendre mais chacun se bouche les oreilles, trop heureux de faire la fête en ces temps difficiles.

Les campagnards se portent bien, les laitages ne manquent pas… Chèvres et vaches fournissent une production pour toute la population. Les poulaillers et les clapiers sont bien remplis… Mes parents élèvent une chèvre qui donne un peu de lait et un mouton qui est un bon compagnon de jeux…

En revanche, les gens de la ville sont affamés et tous les dimanches c’est un défilé de personnes qui demandent des pommes de terre ou des œufs… Chacun fait ce qu’il peut pour ces malheureux. Mon grand-père a donné un champ sur la route de Jeuxey pour permettre aux collègues de travail de mon père de cultiver la terre. Je les regarde travailler pendant que mon père leur donne des conseils en matière de culture. Ils sont contents mais combien inexpérimentés hélas ! Ils repartent avec des ampoules aux mains mais satisfaits du travail accompli ! 

Mon père a installé un moulin à grains assez important sur l’arbre de transmission de sa scie circulaire afin de moudre le blé produit par mon grand-père, ce qui permet d’obtenir une farine bien blanche qui n’existe plus dans le commerce même avec des tickets… Cette pratique est formellement interdite par la répression des fraudes. C’est de la prison ferme ou le départ forcé en Allemagne en cas de condamnation, néanmoins chacun prend le risque et se débrouille. A l’origine le moulin ne fonctionne que quelques heures par semaine mais rapidement c’est tous les jours qu’une belle farine tamisée tombe dans les sacs et les cornets, pour les voisins, puis pour les gens de la rue ensuite pour les collègues de mon père…et le proverbe s’est malheureusement confirmé : « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ! » En effet, un jeune garçon, fils d’un ami de mon père, qui repartait à pied en direction d’Epinal avec une remorque garnie d’un gros sac de farine s’est fait arrêter par deux contrôleurs à proximité de la côte située après l’aérodrome. Ils l’ont laissé repartir mais il a été dans l’obligation de donner toutes les coordonnées de mes parents.

J’ai vécu le soir même un branle-bas de combat fébrile sans précédent de mes parents avec le démontage de toutes les installations et le transport dans un petit silo de tous les matériels et marchandises. Cette cachette improvisée était la bienvenue ; en revanche et heureusement aucun contrôleur ne s’est présenté, ce qui a permis après quelques mois de reprendre ce « travail clandestin ». Oui, mieux que la raison, l’estomac nous dirige !

Les gens font du troc organisé que l’on appelle le « marché noir ». C’est maintenant une institution en France mais gare à celui qui se fait prendre ! Néanmoins, les échanges se réalisent directement entre habitants : villes et campagnes. Ceux de la ville proche apportent l’habillement, les chaussures à semelles de bois, les chaussons, les pneus de vélos etc. et le village fournit le lait, le beurre, les œufs, le lard, la viande de porc, les saucisses, les légumes et les fruits sans oublier les sabots fabriqués par le père Bonmarchand qui permettent aux enfants d’effectuer de belles glissades en période hivernale… !

Les filières d’achats officielles fonctionnent dans de mauvaises conditions surtout dans ce contexte de tickets et de contrôles permanents.

Mon grand-père achète maintenant ses porcelets dans un village voisin chez une personne qui en fait l’élevage. Dernièrement je l’ai accompagné pour faire ses achats et lors d’une conversation j’ai compris que les déclarations obligatoires aux autorités n’étaient pas réalisées correctement. Cette personne très sympathique a expliqué qu’elle cachait un ou deux porcelets dans son lit lors de la visite des contrôleurs mandatés par le Gouvernement ! Et pour narguer ces derniers elle donnait le nom d’Adolphe au plus gros cochon qu’elle inscrivait sur son livre de compte en caractère gras ! Par référence à Adolphe Hitler… C’était vraiment un bon moment de détente…

Outre le corps de logis méticuleusement entretenu, c’est ma grand-mère qui a la responsabilité du jardin, des écuries, de la soue, de traire les vaches, de la basse-cour et des clapiers. Cette femme mince, énergique, au regard perçant a droit de vie ou de mort sur les poulets et les lapins. Elle régente l’ensemble et sait tuer la gente animale au gré des souhaits culinaires de mon grand-père. Elle « dépouille et plume » avec courage et efficacité. Les hommes ne touchent pas les volailles, pas plus que les lapins et ils ont une répulsion à l’idée de caresser ces animaux alors qu’ils sont légion pour étriller les vaches et les chevaux ! Chez nos voisins c’est le même comportement. Comment analyser cette étrange attitude et interpréter cette répartition du travail ? 

Puis une nouvelle épreuve arrive brutalement : mon père est convoqué devant un médecin allemand pour vérifier s’il est apte au travail obligatoire en Allemagne… C’est une épreuve que tout le monde redoute. Si l’aptitude est reconnue c’est le départ forcé, dans la semaine suivante, pour un travail obligatoire dans une usine du Grand Reich.

Une nouvelle angoisse étreint de nouveau toute la famille ; cette fois j’ai vraiment peur de perdre mon père. De plus je sais qu’il a « fabriqué » sa démobilisation sur son livret militaire : le cachet est faux ainsi que les signatures ! Notre médecin de famille a constitué un dossier sur sa maladie rhumatismale ; bien qu’il ne soit plus en crise il lui a conseillé de se présenter avec deux cannes et de hurler de douleur si le médecin allemand le manipule.

C’est exactement ce qu’il a fait et le médecin allemand n’a pas insisté, pas plus que sur l’examen du livret militaire. Le verdict est tombé : inapte provisoirement, à revoir dans un an… Ouf, une fois encore le danger est écarté ! 

En janvier 1943, mon arrière-grand-mère décède. C’est un très grand chagrin. Je n’accepte pas cette disparition soudaine et je ne comprends pas pourquoi le bon Dieu m’enlève la personne qui sait me comprendre, me câline beaucoup, me tranquillise, me consacre du temps, joue avec moi à n’importe quel moment, me raconte de belles histoires et me donne des conseils toujours utiles. C’est le difficile apprentissage de la vie. Si l’une des citations d’Alain Fournier est parfois de circonstance : « Le bonheur est une chose terrible à supporter », je pense qu’à cette époque il faut simplement dire : « le malheur est une chose terrible à supporter ». C’est terminé les parties de cache-cache dans les grands placards, c’est fini l’odeur du cuir et des vieilles tenues galonnées du grand-père gendarme à cheval, fini aussi les déguisements avec le bicorne dans les courses poursuites du gendarme et du voleur, fini le casque doré à crinière rouge qui me faisait rêver de combats entre le cuirassier et l’uhlan. Terminé l’utilisation des anciennes poucettes de prisonnier en acier chromé, terminé les châteaux de cartes écroulés pour la dernière fois, terminé les images d’Epinal à la recherche d’un personnage ; adieu l’écoute des chansons anciennes sur le phonographe à rouleaux. Adieu aussi les conversations en patois lorrain en compagnie de sa cousine, adieu les histoires de la première radio, du poste à galène, du premier avion, du commandant qui saluait le brillant de sa cuisinière à charbon lors des inspections de la gendarmerie, de la rencontre de mon arrière grand-père devant la Mairie, de son amour pour cet homme dont le grand sabre traînait par terre, de son beau cheval luisant. Pourquoi ce départ ? C’est vraiment un gros chagrin ! « les vrais paradis sont les paradis que l’on a perdus »…

Malgré mon jeune âge, le curé a décidé de m’emmener à Jeuxey dans l’église du pays, restée intacte, afin de faire ma confirmation. Nous sommes partis à pied sur cette petite route caillouteuse le 10 juin 1943 et ce dont je me souviens me régale de plaisir. En route chacun s’est amusé à attraper les lézards qui se chauffaient au soleil sur les vieux murs de pierre pour les lâcher ensuite pendant l’office sur les bancs à proximité des parents présents. Cette distraction en présence de Monseigneur l’évêque de Saint-Dié a quelque peu exaspéré le clergé qui comprenait une dizaine de prêtres dans cette grande réunion d’enfants en provenance de tous les villages voisins. Une véritable expédition dans le contexte de l’époque car les sorties extérieures étaient très rares. La circulation était contrôlée ; les « laissez-passer » (Ausweiss) étaient obligatoires sur certains parcours. Je remets également en mémoire la seule grande balade à vélo de cette année 1943, accompagné de mon oncle et ma tante avec comme destination Grange-sur-Vologne (90 Km Aller et Retour environ) chez des parents qui m’ont obligé à boire deux bols de lait de chèvre et une tartine de beurre un peu rance à mon arrivée : énergétique mais combien exécrable ! Complètement fourbu au retour, mon vélo est resté chez l’ancien patron de mon oncle à Bruyères. Le reste du voyage s’est effectué sur le cadre avant du vélo du tonton.

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8 Messages

  • Les années marquantes de ma jeunesse 1939 - 1946 (6e épisode) 16 septembre 2017 00:21, par Benedicte

    Je deviens « accro » à votre histoire si bien racontée....

    Bénédicte

    Répondre à ce message

  • Puis-je dire que je suis choqué par la phrase "Les gens font du troc organisé que l’on appelle le « marché noir »." Pour avoir vécu la période et avoir vécu également le troc organisé entre deux agriculteurs. L’un, du bourbonnais, pratiquait la polyculture et produisait entre autres choses des pommes de terre et élevait des porcs. L’autre, héraultais, produisait exclusivement du vin. Aux termes d’un contrat de troc conclu entre eux, le premier expédiait deux fois par an au second des pommes de terre et un porc sur pied, tandis que le second envoyait pour sa part des barriques de vin. La valeur des expéditions du premier équivalait à celle des envois du seconds, étant entendu que les risques de saisie (et il y s’en est produit) étaient assumés par le destinataire. Voilà ce qu’est pour moi un exemple de troc organisé (mais il y en eu bien d’autres). Cela n’a rien à voir selon moi avec le "marché noir" qui restait une transaction fondée sur le paiement en monnaie mais dans laquelle le prix exigé était outrageusement augenté.

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  • Bonjour,
    Ma mère c’est Laure !
    Avez-vous sorti ces chroniques en livre ? Elle aimerait vous lire mais n’a pas internet.
    Merci

    Répondre à ce message

    • Bonjour. Oui, il m’est possible de vous adresser les 12 épisodes par internet en fichier joint, en me communiquant votre adresse e-mail, mais il vous faudra les imprimer sur place ; c’est une première solution. Il est aussi possible de vous adresser par poste un opuscule relié si vous me donnez votre adresse. Je me souviens de Clotilde BEDON qui était de ma classe mais qui hélas n’est plus aujourd’hui. Pour Laure, votre maman, il me semble qu’elle était plus jeune que moi, mais je n’ai plus son souvenir. J’ai toujours des contacts avec mes cousines Paulette ROBIN-FLEIG, Madeleine BAUDOUIN-LAUCHER et quelques autres anciens du village. Cordialement. Serge.

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    • Suite de mon message précédent. Bien sûr que je connais Laure mais pour moi c’est toujours Laure Douillet ! Elle s’est mariée avec Jean Marie Bédon, le frère de Christian ! Je n’avais pas fait le rapprochement. Que de souvenirs ! La famille Douillet, Jeannot et mes sorties avec lui dans sa petite voiture « torpédo », Geneviève qui m’a beaucoup aidé dans mes devoirs d’Allemand pendant plusieurs années car à cette époque, j’avais de nombreuses lacunes dans cette langue ! et bien entendu Laure....votre maman. Merci de me donner votre adresse. Grosses bises à Laure. Serge.

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    • Bonjour. Merci de me donner votre adresse afin de me permettre de vous envoyer ma reliure, et cela, afin que Laure puisse lire des souvenirs du pays. Cordialement. Serge.

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