Les forts sont occupés par des soldats de l’armée allemande mais d’origine polonaise. Deux d’entre eux accompagnés d’un sergent de nationalité allemande viennent tous les matins chercher du pain chez notre boulanger ; ils travaillent au découpage des tourelles en acier afin d’acheminer ce précieux métal vers les fonderies allemandes à partir de la gare d’Epinal. Ils ont indiqué au boulanger que les Allemands n’avaient plus confiance en eux et qu’ils étaient désarmés. Ce sont pour la plupart d’anciens marins très jeunes qui se sont rebellés et ils sont porteurs à la ceinture d’un poignard baïonnette dont la lame est cassée. L’étui cache cette arme qui est neutralisée. Cela traduit aussi un changement dans les armées de l’Axe.
L’espoir dans cette nouvelle force que nous constatons tous les jours de visu fait naître, dans une certaine couche de la population, une nouvelle attitude fière et hautaine vis-à-vis de l’occupant, au point de négliger certaines règles de protection et de sécurité.
Mais les occupants sont toujours là pour rappeler leur présence dominatrice car j’ai vu à Épinal sur les quais du centre ville un Allemand accompagner des gens et une jeune fille qui portaient l’étoile jaune des Juifs ; mon père m’a demandé de ne pas regarder et de baisser la tête… par crainte ou par honte de ce triste spectacle ?
Puis c’est un jour de très grande tristesse : une sorte de tremblement de terre s’abat soudain ; un grondement infernal se met en route : les vibrations, les sifflements et le bruit sont tels que nos membres se paralysent par la peur et nos voix ne sont plus audibles ; c’est quelque chose de terrible qui se passe là-bas en ville dans un énorme nuage de fumée noire. Ensuite avec la même soudaineté c’est le silence. Nous réalisons qu’un bombardement vient d’avoir lieu. Nous sommes le jeudi 11 Mai 1944.
Mon père rentre précipitamment du travail et confirme que le quartier de Chantraine a été bombardé, qu’il y a des morts par centaines parce que les gens ne sont pas descendus aux abris et que de nombreuses maisons sont totalement détruites. C’est alors une période de consternation et d’incompréhension avec une question : pourquoi des bombes sur des Français ? Nous apprenons quelques jours plus tard que c’est uniquement la gare qui était visée ; c’est donc un manque de précision au moment du largage des bombes qui explique ces morts et ces dégâts ! Un sentiment de révolte et de réprobation gronde dans la région.
Puis le mardi 23 mai 1944, c’est un nouveau coup de tonnerre : un deuxième bombardement sur la ville avec toute son horreur. Nous sommes à l’école en après-midi et tout à coup les mêmes sifflements, les mêmes tremblements, les mêmes bruits d’un tonnerre roulant sans interruption ; néanmoins cette fois nous maîtrisons la peur que ce drame nous fait vivre à une distance de 6 km à vol d’oiseaux. La maîtresse d’école ne prononce pas un mot lorsque spontanément les élèves montent sur les bancs afin de voir le spectacle de ces grandes lignes blanches sifflantes qui sèment la terreur et qui descendent du ciel vers le sol comme une sorte d’imposant linceul immaculé sur un fond de ciel bleu magnifique jusqu’au moment où une fumée d’un noir d’encre, annonçant les incendies, les destructions et les deuils, prend le relais au-dessus de la ville… Quelques enfants se mettent doucement à pleurer dans ce nouveau silence qui conditionne le recueillement… Le drame vient de frapper une nouvelle fois… La maîtresse semble fataliste et résignée alors que les élèves ne comprennent toujours pas pourquoi nos amis du ciel nous envoient des bombes ? C’est toujours la guerre avec son cortège de drames qui fera 216 tués, 604 blessés, 533 immeubles entièrement détruits et 5 500 sinistrés.
Après cette triste épreuve je suis allé avec mon père voir les restes de la maison de nos cousins Méline : un trou béant, quelques gravats, un morceau de mur extérieur, quelques poutres, la carcasse d’une cuisinière à charbon… Le travail d’une vie, anéanti en quelques minutes… Heureusement ils étaient absents au moment de ce raid tragique et ils sont maintenant relogés dans une petite maison située derrière l’usine à gaz, simplement heureux d’être en vie !
La vie reprend, les Allemands sont de plus en plus nerveux en ville, les résistants réalisent des sabotages dans certaines régions ; le mot terroriste n’est plus prononcé. Mon père est dans l’attente de quelque chose, néanmoins je ne sais pas encore de quoi il s’agit ; en effet, il sort une carte de l’Europe tous les soirs et porte quelques repères en murmurant entre ses dents. Ce marmonnement m’intrigue mais il ne se confie pas sauf pour me dire : « il faut aller te coucher ! Je vais écouter la radio. » En campagne nous ne voyons plus d’uniformes « verts de gris ». Je joue tranquillement aux billes tous les jours dans la rue avec mes copains et l’école me calme. Paradoxalement cette tranquillité apparente n’est toujours qu’une attente d’un avenir incertain. Grands et petits ont besoin d’actions et de nouveautés dans le cadre de la Liberté. Hélas cette Grande Liberté perdue depuis quelques années n’arrive pas.
Le temps s’écoule, les adultes s’impatientent, les enfants subissent, la nourriture est toujours la même, le pain est de plus en plus mauvais, parfois très gris, parfois jaune lorsqu’il y a des farines de maïs dans la fabrication ; les biscuits caséinés sont infects. La morosité gagne la population qui souhaite ardemment un changement dans cette guerre qui ressemble plus à une soumission de tous les instants. Le Maréchal condamne les bombardements sur les villes françaises. Il est venu à Nancy pour faire un grand discours retransmis à la radio avec le slogan habituel : « Travail, Famille, Patrie » alors que les Français pensent de plus en plus à : « Liberté, Égalité, Fraternité » ; mon père ne semble plus l’apprécier du tout. Mon grand-père se tait et n’en parle plus.