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La Société Philantropique

l’Atelier de Charité des Jacobins de Lyon durant la Révolution

Le mercredi 1er février 2006, par Michel Guironnet

Une crise grave en 1750, dans l’industrie lyonnaise de la soierie ; causée par la guerre de Succession d’Autriche, amène la municipalité à se préoccuper de la situation des ouvriers. La grève et l’émeute de 1786, et leurs conséquences sur la misère populaire, décident de la création d’une « Caisse Philantropique » [1].

Roland de la Platière, Président du Comité de Travail de cette Société, prononce un discours sur les « ateliers de Charité » en 1790. Un décret de l’Assemblée Nationale du 31 août 1790, suivi d’une délibération du Directoire du département de Rhône et Loire (19 octobre 1790) organise ceux-ci pour lutter contre l’indigence et le chômage.

C’est en effet le but premier de la « Société Philantropique ».

Un bref historique rédigé dans « l’Almanach de Lyon pour 1791 » nous l’explique :

« Société Philantropique ou de bienfaisance chrétienne, établie dans le district de Lyon » :

« Cette Société a dû sa formation à quelques citoyens qui se réunirent le 24 septembre 1789, pour se concerter sur les moyens d’assister les indigents pendant l’hiver. Ils ouvrirent pour cela une souscription de 42 livres, à raison de 6 livres par mois pendant sept mois. Le Roi souscrivit pour 25 000 livres. Tous les corps et communautés, un grand nombre de citoyens s’empressèrent de concourir, par leurs souscriptions et leurs dons [2], au succès de cette oeuvre naissante.

Persuadée que le travail est la seule ressource vraiment efficace contre l’indigence, la Société aurait voulu dès lors pouvoir occuper les pauvres, mais la saison était déjà avancée ; on ne peut faire en ce genre que des essais. Dans le cours de l’hiver de 1789 à 1790, la Société employa plus de 177 000 livres à des distributions de pain & de 21 000 livres à des distributions de charbon. Le compte général de la recette & de la dépense de cette première année a été rendu public & envoyé à tous les souscripteurs.

Au commencement de Janvier 1791, la Société a établi un Bureau d’enregistrement pour procurer du travail aux ouvriers & ouvrières, qui lui sont adressés par les commissaires-visiteurs. Les femmes & les enfants ont été occupés à filer du chanvre, du coton, de la bourre de soie, ou à faire des bas. Le Directoire du Département a ouvert plusieurs ateliers de Charité en faveur des hommes. La Société pourra former quelques ateliers, mais elle se propose de fournir au plus grand nombre des indigents, des occupations dans leur domicile ; et déjà plus de 1 500 ouvriers & ouvrières, occupés ainsi, ont été arrachés aux dangers & aux vices de l’oisiveté.

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Première page du règlement (2 Q 12 archives municipales de Lyon)

Ce Bureau de travail est maintenant dans le bâtiment des Jacobins, au premier étage, lettre C. Les chefs de manufactures & d’ateliers qui auraient l’occasion d’employer des ouvriers & des ouvrières sont invités à s’adresser à ce Bureau. On leur procurera, en tout temps, l’avantage du choix entre des personnes connues. On peut aussi s’adresser à ce Bureau pour se procurer des fils pour faire de la toile, du coton, des bas tricotés & des toiles de ménage. Tous ces résultats du travail des indigents, y sont vendus au plus juste prix. »

La Société Philantropique supervise dans chaque quartier l’assistance aux démunis. Elle est organisée en bureaux particuliers « composés de membres élus, chaque année, dans l’assemblée des souscripteurs de ce quartier ; sous la direction d’un Bureau Central composé de cinq officiers généraux, & d’un député de chaque Bureau particulier ».

La liste des membres dirigeants, publiée à la suite de l’article dans l’Almanach de Lyon, nous permet de faire le lien avec Marie-Thérèse HEIMBROCK :

" BUREAU CENTRAL :

  • Président : M. PAGANUCCI, quai Saint Antoine N°42
  • Vice Président : M. l’abbé ROZIER, rue Masson
  • Trésorier Général : M. BRAUN, rue Puits Gaillot
  • Secrétaires généraux : M. HENRY, quai des Célestins N° 79, M. MATHON-LA-COUR, rue St Joseph N° 153 "

Beaucoup de manufacturiers lyonnais ont dû proposer leurs services à la Société Philantropique. Marie-Thérèse n’y manque pas : ses nombreuses expériences faites en présence de l’abbé ROZIER, sa correspondance avec ROLAND DE LA PLATIERE, favorisent sa candidature. Il est avéré qu’elle travaille, à partir de 1791 pour la Société, mais malheureusement rien ne subsiste sur ce sujet dans les papiers de la Société Philantropique [3] Pourtant quelques pistes s’ouvrent :

Il faut à nouveau puiser dans le Rapport de la S Philantropique (4 septembre 1792) : « ... Les commissaires de la Société Philantropique au Bureau de travail ont suivi ses expériences depuis près de dix-huit mois, et se sont attachés surtout à apprécier le mérite de ses procédés du côté de l’économie et de l’avantage du commerce. Madame d’HEIMBROCK a réellement perfectionner les peignes pour le chanvre, et les rouets à filer. Son battoir est préférable à tous ceux que l’on a employés jusqu’à présent. Plusieurs quintaux de chanvre d’Alsace repeignés selon ses procédés ont produit à la Société Philantropique du fil beaucoup plus fin que celui qu’on obtenait du même chanvre peigné à l’ordinaire, et ce fil s’est vendu avec un avantage de 9 à 10 pour cent en comparaison du prix de l’autre. Avec des fils blanchis par elle, on a fait fabriquer de la toile qui n’est restée que quelques jours sur le pré, et s’est vendue aussi avec avantage . Elle a blanchi pour la Société Philantropique des fils au prix de 12 sols la livre au moins aussi parfaitement que d’autres blanchisseries, qui font payer ce blanchissage 30 sols la livre... ».

Ainsi, Marie-Thérèse recommence des expériences début 1791 ; et encore une fois, après dix-huit mois d’enquête, celles-ci sont concluantes !

Elle reçoit alors la responsabilité d’un « attelier de Charité », celui installé dans le « bâtiment des Jacobins, au premier étage, lettre C » [4]. Un certificat de travail, conservé dans ses papiers personnels, l’atteste :

« Je, soussigné, certifie que le nommé Joseph GUILLERMIN, peigneur de chanvre, est employé au Bureau de travail établi aux Jacobins par M.M de la Société Philantropique ; qu’il y est sous la direction de Mme d’HEIMBROCK et qu’il y a son logement - d’HEIMBROCK - MECHET Commis au Bureau. »

Ce document, non daté (de 1792 ?) porte le nom d’Antoine LACROIX, rayé et remplacé par celui de Joseph GUILLERMIN.

Les ouvriers employés dans l’atelier de charité dirigé par Marie-Thérèse doivent donc être logés sur place. Le confort ne doit pas être merveilleux dans l’ancien couvent des Dominicains de Lyon, réquisitionné par la municipalité ; si l’on se base sur un document de l’administration des séquestres :

" Joseph Henry ESTOURNEL, administrateur du District de Lyon,
Commissaire nommé par le Directoire... pour procéder à l’inventaire ou description des meubles, effets... qui se trouveront dans les apartements, sacristie et église des ci-devant religieux dominicains de Lyon... avec le Sr GARNIER, commis au Secrétariat du District et l’huissier BONJOUR... " Maison Claustrale des Jacobins :

* 1e étage : " ...Nous sommes de là transporté au premier
étage... dans deux autres chambres sur le même coridor désignés C.D ne se sont trouvés que des effets que le dit Sr DOMERGUE (Supérieur de la Communauté ) nous a dit appartenir à la Société Philantropique, à l’exception d’une table et une armoire à deux portes (en) bois noyer, vide...« * 2e étage : » Dans une autre chambre au second étage, désignée par la lettre D, sur le jardin, s’est trouvé un fauteuil et une chaise bois et paille, un autre fauteuil, sept chaises (en) bois noyer, leur siège et dossier foncé en crin couvert de tapisserie à l’aiguille bleu & blanc ; six autres chaises même bois, leur siège formé en crin couvert en moquette, trois tours de lit, coutil démonté, avec leur cadre et tringle, un petit matelas laine et un traversin plume. Dans une chambre occupée par le frère NOEL (Balthazard, professeur et sacristin de l’église rue des Jacobins) ; désignée par la lettre B, s’est trouvé sept chaises rembourées couvertes de moquette, les autres effets étant dans la dite chambre ont été déclarés par ledit frère NOEL lui appartenir..." [5]

Marie-Thérèse elle-même va résider dans l’ancien claustral (ou cloitre), rue Saint Dominique. La contribution mobilière de la Section de l’Hôtel-Dieu pour 1793 cite au « N° 79 - Maison de la Nation (l’ancien couvent devenu Bien municipal) » :

  • ".. Pre FILLON, tireur d’or... au N°79 - N°2709
  • Vve HINPROCK, fabt S. Chabre (fabricante en chambre)... au N°79... N°2710
  • CATIN, charpentier... au N°79...N°2711."

Grâce à d’autres pages du même registre, on peut connaître les voisins de Marie-Thérèse, quelques mois avant le Siège de Lyon :

* au N° 78 (Maison BOULARD) :

  • DUMENTON, passementier en dorures
  • BRUN, cabaretier
  • BOULARD, rentier en sa maison
  • Veuve BASSET, rentière
  • ARBET, courier
  • LAMANIERE, musicien
  • COINDRE, tailleur.

* au N° 80 (Maison VINGTRIGNIER) :

  • DUCREUX, chapelier
  • VINGTRIGNIER cadet, maître chapelier
  • VINGTRIGNIER aîné, maître pelletier.

* Au N° 81 (angle de la rue Saint Dominique et de la Place Confort), la maison appartient à la Nation :

  • BERGER, ferratier
  • CONSTANTIN, marchand de tabac
  • PATISSIER, perruquier
  • GIRARD, marchand de gravures.

Il faut expliquer, comme le fait l’abbé VACHET dans « les Anciens Couvents de Lyon » (1895), que « quand survint la Révolution, le couvent des Jacobins ne fut pas épargné... A Lyon, on ne vendit pas le claustral, la ville en resta propriétaire. L’église devint comme une sorte de théâtre en disponibilité, à l’usage des bateleurs et des écuyers de passage. Elle servit ensuite de remise aux voitures... » [6].

Les bâtiments du cloître, eux, furent affectés à divers usages, surtout des logements sociaux.

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Courrier de brumaire An III (1794) même l’adresse est révolutionnaire !

Dans son rapport de 1792, la Société Philantropique note au sujet du procédé HEIMBROCK :

« Dans un département où le chanvre se cultive avec succès et où les fabriques de toiles se multiplient de jour en jour, il nous parait que les procédés de Madame d’HEIMBROCK pourraient être de la plus grande utilité. Tout est prouvé à son égard par les rapports des Commissaires de la Société d’Agriculture, et de l’Académie de cette ville ; et les expériences suivies pendant près de dix-huit mois par la Société Philantropique. »

« La réponse de M. de CALONNE (en 1787), et la prétendue décision du Conseil de Commerce, loin de lui être objectées, seront sans doute à vos yeux des titres en sa faveur. Parce que vous en peserez, vous en apprécierez les motifs dans votre sagesse, et que le premier devoir, la fonction la plus honorable de ces administrations nouvelles sont de réparer les méprises et les abus qu’on pouvait reprocher à l’ancienne... »

"Nous ne proposerons cependant pas d’acheter dans ce moment le secret de ses procédés parce qu’il nous semble convenable auparavant qu’elle le répète en grand, et qu’elle les approprie en quelque sorte à nos chanvres, et à l’emploi que l’on peut faire de nos fils. Le bien de ce département exige qu’on cherche à y fixer Madame d’HEIMBROCK, qu’on lui procure le brevet d’invention auquel elle a droit de prétendre, et dès à présent les secours nécessaires pour pouvoir s’occuper utilement et pour son compte.

Cette femme, exposée aux besoins depuis qu’elle est en France a été obligée de vendre ses nippes, ses effets. Elle doit même une somme de 400 livres sur ces machines. Il lui en coûterait encore 800 livres, soit pour avoir celles qui lui manquent, soit pour remettre en état et achever son battoir.«  » Elle consent à ne toucher aucune somme ; si l’on veut les déposer en des mains sûres qui payeront les machines, les ustensiles, et ne lui remettront que ce qui lui sera rigoureusement nécessaire pour vivre en attendant le produit de son travail.« Le rapport, destiné aux administrations du Directoire de Lyon conclut : »Après tant d’années d’infortune, il serait bien temps que le jour de la justice arrivât pour elle.(Rappelons que même avant la Révolution ; en difficulté personnelle, elle aide malgré tout Antoinette Bilet, son amie dans la peine.) Mais ce n’est point par les motifs d’humanité que nous croyons devoir vous déterminer. Le principal but de ce rapport doit être de vous inviter à saisir une occasion vraiment précieuse d’étendre notre commerce et d’encourager l’industrie...« Malheureusement, encore une fois tout échoue. La Société Philantropique disparaît dans les »commotions politiques« . Remplacée en octobre 1792 par la Société Fraternelle, celle-ci n’aura qu’une existence éphémère [7].

De la fin 1792 au début 1794, soit pendant plus d’un an, les documents font entièrement défaut sur la vie de Marie-Thérèse HEIMBROCK.

C’est durant cette période que Lyon va subir l’un des plus tragiques épisodes de son histoire ; le Siège de Lyon :

« S’étant emparés de la majorité des sections, le 29 mai (1793) modérés et royalistes renversèrent la municipalité montagnarde. Le maire, CHALIER, fut emprisonné, il devait être exécuté le 17 juillet 1793, troisième »martyr de la Liberté"...

La nouvelle de l’insurrection parisienne (les 30 et 31 mai) et de l’élimination des Girondins, le 2 juin, précipita et élargit la révolte à Lyon... [8]

Bombardée depuis des semaines par les troupes de KELLERMANN, Lyon tomba après un siège de deux mois (14 août - 9 octobre 1793). Les représailles furent atroces, le quartier central de la ville et la place Bellecour furent détruits. La Convention publia son fameux décret « Lyon n’est plus ». COUTHON, puis COLLOT d’HERBOIS et FOUCHE organisèrent la répression. Lyon perdit son nom et reçut celui de « Ville Affranchie ».

La répression fut organisée avec vigueur par la Convention, Lyon s’obstinant dans la révolte fédéraliste, la Convention dut se résoudre à assiéger la ville.


[1Voir GUIGE : « Procès-verbaux des Séances de l’Assemblée Provinciale » - délibération du 20 février - page 52 et 9 C3 Archives du Rhône (folio 34 à 41) : Commission Intermédiaire en 1788.

[2A l’initiative de quelques particuliers se crée une » Société Philantropique " dont l’Assemblée Constitutive se tient le 27 octobre 1789.
Voir « Résultat de la première séance de l’assemblée générale et fondamentale de la Société »Philantropique...« On consultera aussi la » liste des souscripteurs« du 4 décembre 1789 et celle de 1790. A sa création, la Société Philantropique publie ses comptes : »Recettes, souscriptions et dons. 7 janvier 1790 « et 1L 1171. Archives du Rhône » Compte général" (1789-90)

[3voir 1L 1170 et 1171 : Ateliers de Charité, aux Archives du Rhône.

[4Dans 1L 1170 Archives du Rhône, on retrouve le détail du fonctionnement de l’atelier de charité établi à la Paroisse St Irénée.
C’est une filature de coton, sous la conduite de M. MOLIN, curé de St Irénée, et « Commissaire député » au Bureau Central de la S Philantropique pour le quartier du Gourguillon. Il occupe 40 garçons et 40 filles. Mr COURBON est directeur de l’atelier de la paroisse Sainte Croix, Mr CHAZOT de celui de la paroisse Saint-Paul.

[51Q 464 Archives du Rhône - Procès verbal de visite des 25 et 26 mai 1791

[6Sur l’histoire du Couvent des Jacobins, on lira également « l’Ancien couvent des Dominicains de Lyon » par R.P Michel CORMIER (1898) et « Lyon ancien et moderne » par André CLAPASSON (1741) avec ses illustrations.

La rue Saint Dominique longeait les bâtiments conventuels des Jacobins. Ainsi dénommée à cause du fondateur des Dominicains à Toulouse en 1215. Les dominicains français étaient surnommés « Jacobins » à cause de leur couvent de St Jacques à Paris ;

Sur la Place Confort (aujourd’hui place des Jacobins) s’élevait la chapelle N.D de confort. Elle fut détruite par les troupes du Baron des Adrets en 1562. En même temps, fut percée la rue St Dominique ; pour des raisons stratégiques afin de faciliter les communications de l’armée des réformés avec le camp d’artillerie installé place Bellecour. Cette rue porta, peu de temps, en 1793, le nom de Chalier.

La rue Saint Dominique, depuis le 21 novembre 1902, s’appelle la rue Emile Zola, en hommage au grand romancier français (1840-1902) Voir « Lyon et ses rues » de R. BRUN de la VALETTE (1969) et « Les rues de Lyon » de Louis MAYNARD (1980)

[7Voir STEYERT - »Histoire de Lyon" Tome 3 pages 490 et 491

[8Albert SOBOUL « La Révolution française » - pages 293-301 - (TEL 1984) Sur l’insurrection Lyonnaise, et le Siège de Lyon, on consultera avec profit Edouard HERRIOT « Lyon n’est plus » trois volumes. (1939)

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