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L’usine (2e épisode)

CLASSE 44 - réfractaire et maquisard

Le mercredi 1er novembre 2006, par Bernard Morinais

Chapitre II

Sorti premier de la promotion 1941 de l’école professionnelle de Maisons-Laffitte, muni du certificat d’aptitude professionnelle de mécanicien et du brevet, il allait me falloir entrer dans le monde du travail.

Se procurer un emploi, à cette époque, était chose aisée, surtout « armé » de diplômes. Il faut savoir qu’environ un million et demi de Français étaient retenus prisonniers en Allemagne depuis la défaite. Ajoutons-y les militaires de l’armée d’armistice de Pétain, restés sous les drapeaux en « zone Libre », ainsi que ceux qui avaient rejoint nos « colonies », ou Londres.

C’est le « Père » qui me procura, par relation, mon premier emploi. L’épouse de son chef de dépôt SNCF était employée, en qualité de secrétaire, auprès du chef du personnel d’une usine métallurgique de Courbevoie : l’A.B.G.

C’est donc à la convocation de ce dernier que je me rendis ce lundi de début octobre, muni de mes précieux « parchemins », et d’une chaude recommandation du Directeur de l’école, Monsieur Compère.

L’ABG, dont le siège technique se trouvait 27 rue Marceau, était composée de quatre départements : ABG, fabrication de magnétos et bougies pour moteurs à essence ; SFEDR, Société de Fabrication d’Engrenages à Denture Rectifiée ; VAP, moteurs de petite cylindrée et compresseurs ; et enfin ARIES, ancienne fabrique des automobiles du même nom.

L’entretien fut bref, face à M. Remoussin le chef du personnel.
Il manquait de main d’œuvre qualifiée, ce que je représentais pour lui, malgré mes 17 ans tout juste acquis. Date fut prise, j’embaucherai le 14 octobre et il me fut délivré une carte spéciale d’entrée.

La plupart des usines, pour ne pas dire toutes, étaient contrôlées par les occupants, surtout celles qui travaillaient pour eux.

Le département ARIES avait été reconverti et l’on y ajustait, montait, et mettait au point des moteurs destinés à équiper les vedettes rapides de la Kriegsmarine. C’était un atelier d’une centaine de mètres de long, équipé d’un semblant de chaîne de montage auquel on accédait par la rue de Normandie à Courbevoie.
À l’entrée, le bureau de Monsieur Genevois le chef d’atelier, ce dernier, d’une cinquantaine d’années, à large figure couperosée, était vêtu d’une longue blouse de grosse toile jaunâtre et coiffé d’un béret rond trop petit pour son énorme tête.

La secrétaire du patron qui m’avait escorté me présenta :

  • « Monsieur Genevois, je vous présente Bernard, jeune ajusteur embauché par M. Remoussin pour répondre à votre demande d’effectifs, il sort d’école d’apprentissage mais je pense que vous saurez le rendre utile, je vous fais confiance.
  • Bien, Madame. »

Genevois n’était pas loquace, j’allais le constater bien vite et l’entretien préliminaire fut bref et ne concerna que mes qualifications. J’eus cependant l’impression d’être reçu avec bienveillance et même une certaine paternité.

Par les vitres du bureau, je distinguais le regard observateur et curieux des ouvriers occupés au plus près.

Genevois m’entraîna à l’autre bout du bâtiment où une soixantaine d’ouvriers occupaient l’atelier, dont l’extrémité se terminait par un réfectoire équipé d’un « chauffe gamelles », de tables et chaises de bois, ainsi que d’armoires-vestiaires de métal gris. Il me désigna mon vestiaire et je me changeais en hâte, alors qu’une impression étrange m’envahissait : j’étais entrain d’opérer un véritable changement dans mon existence d’adolescent : j’allais travailler.

Revenus dans l’atelier, Genevois me confia à l’un des ouvriers, François Chaudard.
François Chaudard était apparemment le plus âgé, une soixantaine d’années, et c’est lui qui fut chargé de me distribuer mes tâches.

Notre besogne était relativement simple et ne nécessitait aucune connaissance mécanique. Nous devions débarrasser les blocs-cylindres des moteurs des scories de fonderie qui obstruaient toutes les cavités ayant permis leur moulage, un travail de manoeuvre.

Très rapidement, le « Père Chaudard » me prit en sympathie et, à travers nos bavardages, nous apprîmes rapidement à nous connaître. Pour ma part, j’eus vite fait de constater qu’il ne se gênait pas pour dévoiler son antipathie concernant les forces d’occupation. Cela en était même, par moment, fort imprudent car il ignorait tout de mes opinions sur ces sujets brûlants.

Ses rappels de la guerre 1914-18 au cours de laquelle il avait été blessé, puis fait prisonnier, son évocation des luttes ouvrières des années 34-36 et du Front Populaire, et enfin ses critiques acides des responsabilités de la « bourgeoisie » se vautrant dans la collaboration active avec l’occupant, me rapprochèrent encore plus de lui.

Chaque matin, vers 11 heures, nous allions ensemble au réfectoire déposer notre gamelle dans le bac chauffant et en profitions pour échanger seuls, nos opinions.

  • « Alors, tu te plais avec nous ? c’est pas trop dur ?
  • Non, lui répondis-je, mais j’avoue que je ne pensais pas que l’on m’utiliserait à ces tâches ingrates, alors que je pense pouvoir être utile à d’autres postes. »

En effet, d’autres travaux m’avaient semblé mieux convenir à l’enseignement que j’avais reçu.

  • « Je serais à ta place, me dit-il, j’en parlerais à Genevois, tu sais, sous son air bourru, c’est un brave homme et je pense qu’il te comprendra.
  • Je crois que je vais écouter vos conseils. »

Quelques jours plus tard, armé du peu de culot que j’avais déjà acquis, je franchissais la porte du bureau du chef d’atelier.

  • « Monsieur Genevois, je désirerais vous parler.
  • Bien, je vous écoute.
  • J’ai l’impression de pouvoir être utile à d’autres travaux sur la chaîne et je vous demande de me changer de poste. »

Genevois ne sembla pas tellement surpris de cette requête et laissa à peine transpirer son étonnement feint.

  • « Très bien, Bernard, je vais voir cela. »

J’eus la très nette impression que le Père Chaudard avait déjà parlé.
J’avais entre temps eu l’occasion de juger la situation et étudié les différents postes de travail de la chaîne. Sortant de l’école, il est vrai, mais ayant reçu une formation technique relativement étendue, mes connaissances dépassaient, de beaucoup la routine des « apprentissages sur le tas », dont avaient bénéficié la plupart des ouvriers de la chaîne. Sortir de l’école à 17 ans était encore rare à cette époque et relativement privilégié.

La réponse ne tarda pas, quelques semaines plus tard, Genevois me demandait de le précéder dans son bureau.

  • « J’ai pensé à vous, Bernard, les cadences de montage des moteurs s’étant améliorées, et les passages aux bancs d’essais ne suivant plus, je vais accéder à votre demande. À partir de demain, vous seconderez Monsieur Louis Mayer aux bancs d’essais.
  • Merci Monsieur, merci beaucoup. »

Mayer fut donc également appelé au bureau et Genevois lui expliqua ce qu’il attendait de lui.

Mayer était un petit homme sympathique aux pommettes proéminentes séparées par un gros nez, et sur la tête duquel semblait être rivée, ou soudée, son éternelle casquette. Nous fîmes très rapidement « une bonne flèche », comme l’on disait à cette époque.

Pour ma part, j’avais entre autres tâches l’ajustage et le montage des pompes à huile, leur assemblage, ainsi que la pose du carter inférieur.
Entre temps, Mayer et moi « habillions » les moteurs afin de les monter au banc d’essai : collecteur d’admission, pipe d’échappement, carburateur, démarreur, delco, etc... Un moteur tournait au ralenti pendant que nous déposions l’autre et ainsi de suite.
Nous devions observer toute panne éventuelle, défauts de montage, fuites, et effectuer toutes vérifications. Cinq litres d’essence nous étaient contingentés par rodage.
Le travail m’intéressait énormément et je me surprenais même, avec un zeste de prétention à m’intituler « metteur au point ».

Mais, au début du printemps 1942, bien des événements allaient modifier considérablement mon enthousiasme.
C’était en juin. Chacun vaquait à ses occupations, lorsque la porte de l’atelier s’ouvrit pour laisser passage à un groupe de personnes assez disparates, parmi lesquelles se trouvaient : deux officiers supérieurs de la Kriegsmarine, casqués, bottés, pistolet à l’étui, dague au côté, et un petit homme en gabardine et chapeau mou, que très rapidement les anciens reconnurent comme étant le directeur de l’usine, qu’accompagnaient plusieurs civils.

La visite fut brève et apparemment technique. Les civils étaient des ingénieurs qui, parlant assez bien le Français, questionnèrent l’un et l’autre, ainsi que Genevois qu’ils avaient prié de les accompagner.
Si tout le monde savait à quoi étaient destinées les fabrications de l’atelier, cette visite semblait prendre un caractère menaçant.

Le repas au réfectoire fut, ce jour-là fort animé. Les conversations s’entrecroisaient et il fut aisé de situer chacun à sa juste place. Avec beaucoup de véhémence, et même un brin d’imprudence, le père Chaudard dénonça les bruits qui couraient déjà, concernant l’organisation de la déportation vers l’Allemagne de travailleurs français, par Laval, au titre de la « participation de la France à l’effort de guerre de l’Europe ». Autrement dit, ce que l’on appelait déjà le service du travail obligatoire ou STO. D’autres tentaient de se rassurer eux-mêmes en évoquant le « volontariat ».

Genevois, questionné, n’en savait pas plus que nous, ou tout au moins, c’est ce qu’il nous en dit.

Les jours suivants, la sérénité sembla retrouvée et le travail reprit son train-train. Je crois que c’est à partir de ce moment que je pris conscience que, objectivement, nous aidions par notre travail la machine de guerre nazie.
Chaque moteur, donc chaque vedette équipée, devenait une arme offensive contre les alliés qui se battaient, et dont les combats restaient encore incertains.

Radio-Londres, la BBC, que nous écoutions chez nous chaque soir à 20h30, avaient annoncé les premiers bombardements massifs sur l’Allemagne : mille bombardiers sur Cologne ; tandis que les Soviétiques, dont nous suivions les progressions sur une carte d’atlas punaisée au mur de la salle à manger, bousculaient leurs agresseurs, et reprenaient les premières grandes villes occupées. De bouche à oreille, l’idée de l’ouverture prochaine d’un « second front » faisait son chemin, chacun reprenait espoir.

Une idée germait en moi, et chaque jour je tentais d’y répondre : comment saboter les moteurs que nous fabriquions sans risques pour aucun de nous ?

C’est la conception même de la pompe à huile que j’avais pour tâche d’ajuster qui me fournit la réponse. Quelques explications techniques sont indispensables, le lecteur m’en excusera.

Cette pompe, de la dimension d’une grande boîte à camembert était composée de deux cuvettes de fonte boulonnées entre elles et à l’intérieur desquelles deux pignons mus en sens contraire, dont l’un entraîné par un arbre, produisaient la pression d’huile suffisante pour irriguer les mouvements intérieurs du moteur : paliers de vilebrequin, embiellages et frictions diverses. Ce sont ces deux pignons, brutes d’usinage, que j’étais chargé d’ajuster au 1/100é de millimètre.

J’offrais donc à la réflexion de Monsieur Genevois l’idée que j’avais en tête et qui, sur le papier semblait être réalisable : ajuster au plus près les pignons à la lime et, ensuite, les monter serrés dans le boîtier de la pompe, assembler le tout en ayant soin de garnir l’intérieur de potée d’émeri abrasive très fine. Un montage en bois permettait de bloquer l’ensemble pendant que l’axe, enserré dans le mandrin de la perceuse à colonne radiale, mettait en mouvement les pignons. Tout d’abord lentement, puis de plus en plus vite, jusqu’à l’ajustage définitif et parfait.

Genevois accepta ma proposition et me demanda d’en réaliser l’essai, ce qui fut rapidement exécuté. Le résultat fut surprenant de précision et nous pûmes constater un gain de temps considérable sur la méthode manuelle, ce qui me valut des félicitations.

Démonter l’ensemble avant montage définitif aux fins de nettoyage était un jeu d’enfant. Eh oui, démontage et NETTOYAGE voilà où se trouvait la base de mon idée.
Il est aisé de comprendre qu’un nettoyage imparfait ou mieux encore, le regarnissage de potée d’émeri au montage définitif provoquerait la circulation de l’abrasif dans l’huile du moteur et au-delà, l’altération de tous les mouvements délicats.

Le peu de temps consacré au rodage au banc d’essais n’était pas suffisant pour mettre le moteur H.S. Il faut savoir que, pénurie aidant, je l’ai dit, cinq litres d’essence seulement nous étaient alloués par rodage. J’avais de plus surpris Genevois remplissant un bidon plat d’un litre qu’il sortait chaque soir dans sa mallette « porte-gamelle ». Étant donné que je ne tardais pas à en faire autant, le rodage de chaque moteur était réduit considérablement dans le temps.

En résumé, les moteurs sortiraient en parfait état de fonctionnement et ce n’est qu’après montage sur la vedette, à Rouen, nous avait-on dit, et les premiers efforts sérieux exigés de la mécanique, que cette dernière rendrait l’âme, paliers ou embiellage « coulés », ne laissant aucune trace repérable, ni possibilité d’attribuer à quiconque la responsabilité d’un sabotage.

Inutile de dire que je tremblais lors des essais de ma première tentative qui fut une réussite totale.
En cas d’échec, personne n’aurait songé à ce stratagème.
J’étais satisfait de moi. Même mon camarade Mayer n’y avait vu que du feu.
Je fus tenté, un instant, de révéler mon secret au père Chaudard, mais je me tus. L’enjeu était trop sérieux. Les premiers renseignements que nous avions sur les activités de la Résistance nous avaient appris à ne confier à d’autres que le strict indispensable.

La presse de Vichy faisait état, à longueurs de colonnes, des sanctions dont avaient été l’objet des ouvriers « terroristes » ayant saboté des pièces d’avions chez Gnome & Rhône, ainsi qu’à la SNCASO [1].
Radio-Paris menaçait même les familles de représailles féroces, agitant l’épouvantail du « camp d’internement » et de la déportation.
J’avais cependant depuis un bon moment cerné le père Chaudard, j’ai déjà dit qu’il était imprudent, et je le soupçonnais d’être communiste.

Ce matin de début juillet, je gagnai le réfectoire afin de mettre ma gamelle au chaud lorsque j’eus la surprise de découvrir que toutes les tables étaient garnies à chaque place de tracts.
Chaudard, surpris de mon arrivée inopinée balbutia :

  • « T’as vu ? « ILS » sont gonflés ! »

Avec un demi-sourire, je saisis le papier à portée de main et lus : L’HUMANITE organe central du Parti communiste Français (SFIC)
N°169 du 3 Juillet 1942. Un gros titre barrait le haut de la feuille :

“PAS UN OUVRIER FRANCAIS POUR HITLER“

« Camarades ouvriers, n’acceptez pas d’aller travailler et mourir pour Hitler en Allemagne ! Ce serait travailler contre vous-mêmes et contre la France.
Dressez-vous contre toute augmentation du temps de travail car ainsi les boches et leurs valets veulent rendre des ouvriers disponibles pour pouvoir les expédier en Allemagne.
Imitez l’exemple des ouvriers de chez Bréguet, à qui la Direction voulait faire faire 57 heures par semaine au lieu de 48 et qui, en partant plusieurs jours de suite à l’heure normale ont imposé le maintien des 48 heures, et obtenu de plus une prime de 300 francs par mois.
Laval sait bien qu’il ne trouvera pas de volontaires pour partir en Allemagne, malgré tout le battage qu’il fait, aussi se prépare-t-il à y envoyer d’office les « affectés spéciaux ».
Affectés spéciaux ! prenez vos précautions ! Partez à la campagne, enrôlez-vous dans les groupes de Francs-Tireurs et Partisans ! ».

Le tract était mal imprimé, donc difficile à lire et je le fourrais dans ma poche. Chaudard et moi échangeâmes un regard de sympathie.

  • « Surtout, tu ne dis rien , me conseilla-t-il.
  • Monsieur Chaudard, votre recommandation est inutile, mais un conseil, soyez plus prudent !

Naturellement ce numéro clandestin du journal L’HUMANITE fit grand bruit dans le réfectoire, lorsque chacun vint prendre sa place pour consommer son frugal repas de midi.
On lisait dans les yeux de certains une franche satisfaction, d’autres se taisaient, aucun commentaire. Parmi eux, mon camarade Mayer.
Mayer ne s’était jamais exprimé sur les événements, se contentant, lorsqu’il était poussé dans ses retranchements, d’émettre une sorte de grognement que l’on pouvait aussi bien interpréter comme une approbation ou un désaccord.

Curieusement personne ne posa la question de savoir qui d’entre nous tous avait bien pu avoir le culot de cette distribution dangereuse. Aucun tract ne resta sur les tables !

Quant à l’attitude équivoque de Mayer, j’allais bientôt en percevoir l’explication.

Le 17 juillet au matin, je ne trouvais pas Mayer au petit bistrot où nous allions boire un « jus de chaussette » chaque matin avant d’entrer à l’usine ; pas de Mayer non plus au vestiaire et là, je m’en étonnais, lui qui était si ponctuel.
Je gagnais cependant ma place.
De ces semaines passées auprès de Louis Mayer, j’avais beaucoup appris sur le plan professionnel, c’était un bon camarade de travail, il m’avait initié à toutes les ficelles du métier, les petites combines et sans me vanter, je me sentais apte à le remplacer.

Genevois vint faire son tour matinal d’atelier.

  • « Mayer n’est pas là aujourd’hui ?
  • Non, Monsieur Genevois, il n’est pas au vestiaire non plus.
  • Ça n’allait pas bien hier ?
  • Pas à ma connaissance, nous sommes même allés ensemble hier soir à la coopérative où il y avait distribution de choux, c’était notre « lettre ». »

Les denrées sans tickets de rationnement étaient rares et n’étaient distribuées que par ordre d’arrivage, d’où l’affectation d’une « lettre » à chacun.

  • « Bien, me dit Genevois, mettez ce moteur au banc et n’hésitez pas à m’appeler si vous avez un quelconque problème. »

La matinée se passa sans accroc, ce n’est que vers onze heures que Genevois m’informa de la terrible nouvelle :

  • « Bernard, n’attendez plus Louis Mayer, il ne viendra pas aujourd’hui... »
  • Il marqua un moment d’hésitation puis :
  • « Je viens d’être averti par la Direction, sa soeur a téléphoné, il a été arrêté hier soir dans une rafle dans son quartier de la République, on ne sait pas à l’heure qu’il est pour quelle raison, mais il parait qu’il est interné au Vélodrome d’Hiver à Paris que la police aurait transformé en camp d’internement. »

Je fus frappé à cet instant par l’attitude de Genevois. Ce grand bonhomme, large comme une armoire à glace, investi d’une autorité reconnue, donc contestée par personne, habitué au commandement des hommes, Genevois avait les yeux embués, il détourna la tête prestement, et j’ai pensé qu’il ne voulait pas que je voie qu’il pleurait.
Il y avait quinze ans qu’ils travaillaient ensemble, Mayer et lui.

Malgré la température estivale, j’eus l’impression d’avoir froid, curieuse impression que je n’avais jamais ressentie auparavant.

Eh oui ! Comment n’y avais-je pas songé plus tôt, alors que son nom même le dénonçait ? Mayer était Juif...
Louis Mayer n’avait jamais porté l’étoile jaune, pourtant obligatoire dans son cas, il n’avait jamais fait allusion à ses origines.
Mayer était un homme comme nous, un ouvrier tout simplement, un bon ouvrier...
Nous ne devions jamais revoir Louis Mayer.

Toute activité avait cessé dans l’atelier, personne à son poste, par groupes de dix ou douze, nos camarades commentaient l’événement.
Le travail, ce jour là, ne reprit pas avant quatorze heures.
Dès le lendemain, les tables du réfectoire étaient à nouveau couvertes de tracts jaunâtres, mal imprimés, sur un mauvais papier, sur lesquels on lisait ces quelques lignes au titre écrasé :

« A BAS L’ANTISEMITISME !! »

« Honneur aux camarades Juifs morts pour la Liberté et l’indépendance de la France ! Les boches, et leurs valets vichyssois, essaient de dresser le peuple de France contre la masse des Juifs, mais l’odieux racisme de ces cannibales fascistes n’a pas de prise sur les Français. Ceux-ci ne veulent pas connaître la haine raciale, mais ils nourrissent une haine farouche contre les barbares nazis, oppresseurs de tant de peuples : 700 000 Juifs, hommes, femmes et enfants de Pologne ont été massacrés depuis le début de l’occupation de leur pays. DEMAIN CE SERA NOTRE TOUR !
Français, réagissez, révoltez-vous, ne laissez pas ces crimes impunis ! »

Je constatais que le père Chaudard était loin, très loin d’avoir baissé les bras.

La période vacancielle approchait et nous eûmes la surprise de nous voir informés que les ateliers fermeraient pendant quinze jours, du 15 au 31 août. De plus, nous étions à même de constater que les stocks de pièces détachées, nécessaires au montage des moteurs, diminuaient considérablement.

Que pouvait donc signifier une telle perspective ? L’arrêt des fabrications ?
Je fus même stupéfait de la décision de la direction du personnel, m’autorisant également à m’absenter pendant une quinzaine, alors que légalement, je ne bénéficiais que de dix jours de congés payés, et que je savais que je pouvais être occupé dans un autre département du groupe.

Mes parents avaient conservé d’excellentes relations avec des fermiers de Mer, dans le Loir et Cher, pendant l’époque ou nous avions été réfugiés, en 1939. Après un échange de correspondance, ces derniers acceptèrent de me recevoir, pendant ces deux semaines.

Logé à la ferme, chez les Méthivier, nourri, et bien nourri, j’y fus occupé aux travaux de la moisson qui battait son plein, content de rendre service à ces braves paysans qui manquaient de main d’œuvre.
La dureté des travaux, la longueur des journées ne me firent pas peur, et je dois avouer que ma jeune constitution de citadin fut mise à rude épreuve.
Cette vie de campagne me redonna du moral, j’en oubliais l’usine et ses tracas. Coucher dans la paille de l’écurie, avec les chevaux, me coltiner des bottes de paille pendant des heures au bout d’une fourche, face à la gueule de la batteuse, dans un nuage de poussière, ou porter les sacs de grains, tout ceci allait m’endurcir, le Parisien que j’étais en avait besoin.

C’est en m’endormant le soir, comme une masse, fourbu, que j’avais seulement le temps de penser à mes Parents, ma Grand-Mère, mes frère et soeur.
Deux semaines passèrent très vite.

Au retour, gare d’Austerlitz à Paris, mon Père m’attendait.
Chargé de victuailles, beurre, fromage, et autres denrées, cadeaux des Méthiviers, nous n’allions pas être trop de deux pour rejoindre Sartrouville avec un chargement aussi précieux à cette époque.

Chaque sortie de gare était très souvent le lieu de contrôles serrés de la part des autorités diverses.
Les Allemands, naturellement, qui contrôlaient les identités.
Les hommes du contrôle économique qui faisaient la chasse au « marché noir ». Enfin la police française, qui se chargeait de confisquer tout ce qui ne lui semblait pas orthodoxe, sans parler des faux inspecteurs et de la milice qui « travaillaient » bien souvent pour leur compte.
Le retour se fit sans incident.

Ce n’est que le lundi que je reprenais le chemin de Courbevoie, après halte à la gare de La Garenne Bezons, dans un train bondé comme chaque matin.

Le banc d’essais m’attendait et Genevois m’annonça que j’aurais, seul, la responsabilité des mises au point.
La satisfaction d’être honoré de cette confiance était largement ternie par la réalité des faits, Mayer n’était plus là.

C’est un après-midi de septembre, qu’allait se produire l’événement, qui allait être déterminant pour tous.
Il était quinze heures, et depuis le matin, nous n’avions pas aperçu Genevois, quand il apparut à l’entrée de l’atelier, accompagné du Directeur de l’usine, du chef du personnel et de sa secrétaire.

Nous ayant tous rassemblés au milieu du bâtiment, le patron s’adressa à nous, c’était la première fois, nous n’avions jamais eu affaire à lui.

  • « Messieurs, je vous ai rassemblés aujourd’hui pour vous annoncer une nouvelle que je ne vous communiquerai pas de bon coeur. Comme vous avez pu le constater, depuis un certain temps, les perspectives de charge de travail du département ARIES se sont amenuisées. La direction allemande de l’entreprise vient de décider de transférer toutes nos fabrications en Allemagne, à Stuttgart dans un avenir rapproché. Tout le personnel des ateliers sans exception, du jeune Bernard à Monsieur François Chaudard, le plus âgé, est requis pour le service du travail obligatoire. Dans les jours qui viennent, vous recevrez chacun, à votre domicile, votre feuille de route vous indiquant toutes marches à suivre, ainsi que votre « ordre de réquisition ». Votre départ est fixé au 28 septembre. »

Au fur et à mesure qu’il parlait, le patron dévisageait chacun d’entre nous. Il marqua un moment d’hésitation puis ajouta :

  • « Personnellement, je n’ai aucun conseil à vous donner, vous faites selon votre conscience. »

Reconnaissons, que cette petite phrase faisait montre d’un certain courage de sa part, et nous dessinait clairement son opinion sur le problème. Il ne s’agissait donc plus de volontariat mais bel et bien de déportation du travail.

Le patron et ses adjoints sortis, François Chaudard proposa que l’on cesse le travail immédiatement. C’était vendredi, jour de paye, chacun ayant touché son enveloppe, tout le monde s’exécuta et gagna les vestiaires, comme assommé.

Chaudard, qui habitait à Houilles, la station SNCF avant Sartrouville, rentrait rarement avec moi par le même train. Il prétextait toujours avoir des courses à faire, mais je n’étais pas dupe, et pensais qu’il avait chaque soir d’autres occupations plus importantes que d’acheter son pain.

Ce soir là, il m’accompagna, d’abord sans mot dire pendant un moment, puis il se décida :

  • « Tire-toi, Bernard, tire-toi, ne te laisses pas embarquer dans cette galère. Les chleuhs comptent sur nous pour remplacer les boches qui iront au front. Tu es jeune toi, tu trouveras de l’occupation à la campagne, il faut que tu sauves ta peau.
  • Et vous, Monsieur Chaudard ? Que faites-vous ?
  • Moi, tu sais, j’ai une femme et quatre enfants, et puis tu t’en doutes, j’ai beaucoup à faire dans la région parisienne, j’ai des comptes à rendre, en tout état de cause ce n’est pas moi qui prendrai la décision. »

Nous arrivions à Houilles.
Je serrais chaleureusement la grosse main de Chaudard, en lui disant un dernier au revoir :

  • « C’est décidé, Monsieur Chaudard, je ne partirai pas ».
    (Deux années plus tard, à la Libération, j’ai tenté de revoir Chaudard, il avait été arrêté début 1943, déporté à Buchenwald, et n’en était pas revenu.)

Sortant de la gare de Sartrouville, je tombais en arrêt devant l’étal du petit marchand de journaux à l’angle du pont du chemin de fer.
« L’Œuvre », le journal de l’hitlérien Déat était en bonne montre, et l’on pouvait y lire :

« Par décret en date du 4 septembre 1942.
M. Pierre Laval rend mobilisables pour le STO les hommes de 18 à 50 ans et les femmes célibataires de 21 à 50 ans. »

Suivait une déclaration en caractères gras :

« M. Bichelonne, Secrétaire d’Etat à la Production Industrielle a déclaré : « Il ne s’agit pas de procéder à une sélection de cette main d’œuvre pour mettre à pied les éléments les moins sains ou les moins actifs... Il faut que tout le personnel des entreprises soit mis en disponibilité sans distinction et puisse ensuite être dirigé vers l’Allemagne. »

Malgré la répugnance qu’il provoquait en moi, j’achetais le torchon fasciste et pouvais lire quelques lignes plus loin :

« Depuis le 10 juillet, la « Peine des familles » est instituée, à défaut des responsables de « troubles », on frappera leur parenté.

  • 1) Tous les proches parents masculins en ligne ascendante ou/et descendante, ainsi que les beaux-frères et cousins à partir de 18 ans seront fusillés.
  • 2) Toutes les femmes de même degré seront également fusillées.
  • 3) Les enfants jusqu’à 17 ans seront confiés aux maisons d’éducation surveillées. »

Les responsables de « troubles », mais quels « troubles » ?

Remontant la rue Faidherbe, j’étais arrivé chez les parents, où l’on m’attendait pour dîner. Informés des événements et des nouvelles de la journée, ainsi que de la décision que j’avais prise, nous décidâmes d’en discuter après le souper.
Je ne fus pas surpris de la position du Père.

  • « Je t’approuve entièrement, me dit-il, à ma connaissance, tu ne seras pas le seul à « foutre le camp », mais où vas-tu aller ?
  • J’ai eu bien souvent l’occasion de discuter avec Genevois à l’atelier, il demeure à Saint-Ouen-l’Aumône, la banlieue dePontoise,etilm’a toujours dit que les paysans des environs, sur le plateau du Vexin, manquaient cruellement de main d’œuvre. Pour les travaux des champs, ils embauchent n’importe qui.
  • Et alors, tu ne connais personne sur place ?
  • Tant pis, je verrai bien quand j’y serai. Je partirai cette semaine prochaine. »

Dès le lundi, je priais la Grand-Mère de me préparer mon sac de camping avec le plus de linge nécessaire. Une fois bouclé, j’y sanglais une couverture roulée et y glissais, dans la large poche arrière, mon couteau de chasse.

Le Père avait pu m’avoir à l’économat de la S.N.C.F. une paire de brodequins militaires à clous, que j’avais portés tout l’hiver précédent. Nécessitant réparation, j’allai chez notre cordonnier Roinsard qui tenait une petite échoppe rue de Strasbourg. Échoppe est même un bien grand mot puisque la cabane en bois leur servait, à sa femme et lui, de salle à manger, chambre à coucher et atelier, le tout sur cinq mètres par quatre.

Je m’attarde sur le Père Roinsard car il va jouer plus tard un rôle important dans le déroulement des événements.
Charles Roinsard était un vieux bonhomme (les anciens sont toujours vieux quand on n’a pas vingt ans) typique du « bouiff », protégé par un large tablier de cuir sur pantalon noir, ayant à la bouche son indéracinable « brûle-gueule » réparé à la « Dubout » par une fine cordelette serrée autour du tuyau.

C’était un communiste puisque je l’avais vu, plus d’une fois, vendre le journal l’Humanité, sous le pont de la gare, le dimanche matin avant la guerre. C’est la raison qui fit qu’à lui, je confiai mes problèmes.

  • « Monsieur Roinsard, pouvez-vous rapidement me réparer cette paire de chaussures ? Certains clous sont usés et je vais en avoir un urgent besoin. »

Ne croyant pas si bien faire allusion à un éventuel départ, il me répondit en souriant :

  • « Tu pars faire ton “temps” ? (expression qui signifiait à cette époque : tu pars soldat ?)
  • À vous, je crois que je peux le dire, je suis désigné pour le STO et je me tire.
  • Tu fais bien, mon gars, ne vas pas travailler pour les boches, mais entre nous, tu es bien imprudent de me confier ce secret. Je te conseille vivement de ne pas t’en vanter, à quiconque. »

Immédiatement le père Roinsard changea les quelques clous usés aux talons et en bout de semelles, et me fit cadeau de la réparation.

  • « Allez, au revoir « mon gars », et bon courage !

Je décidai de partir le mercredi suivant, après être convenus toute la famille et moi, de l’attitude à adopter par tous : « Après avoir reçu mon ordre de réquisition, j’avais quitté la maison pour me rendre à Stuttgart sur injonction du STO et depuis on n’avait pas de mes nouvelles », le Père devant détruire les documents reçus.

J’entrais dans la clandestinité...

Lire la suite « Clandestin »


[1Société Nationale de Constructions Aéronautiques du Sud-Ouest

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