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L’année du laboureur : Avril

D’après La Nouvelle maison rustique

Le vendredi 1er avril 2005, par Thierry Sabot

La Nouvelle maison rustique du sieur Louis Liger nous permet de nous faire une idée plus précise des activités paysannes essentielles au cours de l’année. Le dur travail des champs, la vie réglée par le rythme du soleil, des saisons, du climat, le contact permanent avec le sol, le relief, et la végétation, autant d’éléments qui ont façonné nos ancêtres.

En avril [1]. On achève le troisième labour des terres où l’on veut semer dans ce mois-ci, par un beau temps, de la luzerne [2], de l’orge [3], ou du chanvre [4]. Le chanvre aime la terre fraîche et bien fumée. Deux boisseaux de chènevis suffisent par arpent pour le semer dru, autrement le chanvre deviendrait trop gros, et la filasse trop dure et ligueuse.

En Allemagne et en Flandre, on sème de la spergule [5] ou morgeline [6], pour nourrir et faire pondre les poules, et pour les engraisser : on peut la semer sur les jachères, et même dans les plus mauvaises terres : on la cultive aussi en Angleterre (Bradley, auteur Anglais, en traite en détail dans son calendrier du Laboureur, page 74).

Le sarrasin ou blé noir [7], étant délicat à la gelée, ne se sème qu’au milieu du mois. Il sert de nourriture à la volaille et aux faisans, qui l’aiment beaucoup.

C’est au commencement d’Avril qu’on cherche les morilles [8] au pied des arbres surtout des charmes, dans les jeunes taillis de deux ou trois ans.

Il ne faut pas manquer de nettoyer les granges à fond [9], après le battage des grains, pour détruire les rats & les charançons [10].

Dans la Brie, on arrête les moissonneurs à l’avance, afin de ne pas attendre qu’ils fassent les renchéris au moment de couper les blés [11]. Il est plus avantageux de les payer en argent qu’en grain [12]. Ce sont tous gens du pays ou des environs [13]. Dans ce qu’on appelle la France [14] on n’a pas cette facilité ; ce sont des Bourguignons pour la plupart qui arrivent pour scier les blés, et se rendent difficiles pour le prix ; mais une fois fait, c’est toujours en argent qu’on les paie.

C’est le temps de rouler [15] les avoines pour les réchauffer. Quand le rouleau n’est pas assez pesant, que la terre est creuse, et qu’il est nécessaire d’appuyer davantage pour l’affermir, on construit au-dessus du rouleau un châssis en forme de cage, dans laquelle on met de grosses pierres à volonté pour augmenter la pesanteur.

Mettez l’eau dans les prés bas vers le 15 d’Avril [16], pour la première fois, pour les engraisser et détruire les taupes et les mulots [17].

On fait encore dans les vignes des marcottes [18] ou provins [19] dans des fosses, ou dans des raies, si la vigne est dégarnie.

Bestiaux et volaille. On continue ses soins aux agneaux, et on les fait châtrer dans ce temps-ci.

II est bon d’élever quelques génisses, les veaux sont à trop bon marché dans cette saison-ci ; mais si le pays est maigre & qu’on manque de fourrage, on les vendra sans difficulté, et l’on en fera usage pour la consommation de la maison. Mais quand on a de bonnes pâtures, on peut encore y élever des chevaux, quelques bœufs, et y mettre des vaches maigres qui s’y engraisseront. Dans les endroits où l’on ne saurait mettre les vaches en pâture, il faut semer quelque petit canton, selon le terrain, de trèfle, luzerne ou sainfoin [20], que l’on coupera sept ou huit fois dans l’année [21], à mesure que ces herbages auront suffisamment repoussé, et laisserez faner un peu avant d’en donner aux bestiaux ; c’est ainsi qu’on en use en Flandre et en Hollande.

On visitera le colombier plus souvent qu’en Mars, la première volée des pigeonneaux, qu’on nomme la volée de Mars, ne donnant ordinairement qu’en Avril, à moins que le temps n’ait été très doux. Cette volée n’est pas favorable pour repeupler le colombier comme celle d’Août, qui trouve une nourriture plus abondante.

Continuez aux lapins le foin, l’avoine, le son, des laiterons [22], quelques feuilles de chou, et surtout le feuillage des carottes, qui leur est très salutaire. Vous mettrez des lapereaux et des hases pleines dans la garenne ; un mâle suffit pour 25 femelles.

Les abeilles sont en plein travail.

On nourrit les jeunes oisons avec des feuilles de laitue coupées par morceaux.

On préfère d’élever des oies blanches, la plume en est plus chère [23]...

On nourrit de même les jeunes cygnes [24], et avec de l’orge moulue, des croûtes et chapelures de pain trempées dans du lait et bouillies, de l’avoine.

Achats et ventes. Le bétail engraissé pendant l’hiver est recherché, et se vend bien à présent, soit chevaux, bœufs, vaches ou moutons ; et si on a de bons pâturages, on en achète encore de maigres pour en faire un second engrais [25] pendant l’été.

Les fromages à la crème [26] commencent à se vendre ; et même les fromages blancs les plus communs, ou fromages à la pie, qui sont faits de lait écrémé et qu’on mange tout frais faits dans les fermes, assaisonnés de quelques grains de gros sel. On se sert, pour faire cailler le lait, de présure, et encore mieux d’une caillette de veau. On se sert aussi des fleurs ou barbes d’artichauts, ou de cardons d’Espagne, qu’on fait sécher pour en avoir en tout temps : on en met une pincée ou, deux, selon la quantité du lait ; le baume des jardins [27], ou une goutte de vinaigre, ou un peu de vin blanc, sont le même effet. Le petit lait. qu’on retire quand on a mis du lait en présure, autrement dit, quand on l’a fait cailler, a beaucoup d’analogie avec le lait d’ânesse : Frédéric Hoffmann [28] sur l’autorité d’Hippocrate, lui attribue les mêmes vertus.

Ou vend aussi du beurre et des œufs frais, des cochons de lait et des haricots pour semer. Les poires de bon-chrétien & les pommes de rainette bien conservées se vendront chèrement.

Foires :

Le lendemain de Quasimodo [29], à Argentan, foire franche de chevaux bestiaux, dure trois jours.

Huit jours après la Quasimodo, foire franche de même à Caen, dure quinze jours.

Le lundi, quinzième jour après Pâques, à Montargis.

Le jour de S. George, à Péthiviers en Beauce.

Le 15, à Troie, finit à la Pentecôte.


Source :

  • Louis Liger, La Nouvelle maison rustique, 11° édition, 2 volumes, Paris, 1790.

Bibliographie :

  • Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural, les mots du passé, Paris, Fayard, 1997.
  • Georges Duby, Armand Wallon (sous la direction de), Histoire de la France rurale, Tome 2 : L’Age classique (1340-1789), 4 volumes, Paris, Editions du Seuil, 1975.
  • Benoît Garnot, Les campagnes en France aux XVI°, XVII° et XVIII° siècles, Paris, Ophrys, 1998.
  • Gabriel Audisio, Des paysans, XV°-XIX° siècle, Paris, Armand Colin, 1993.
  • Pierre Goubert, Les Paysans français au XVII° siècle, Paris, Hachette, 1982.
  • Jean-Marc Moriceau, Les Fermiers de l’Ile-de-France, Paris, Fayard, 1994.

[1Au Moyen Âge, les représentations figurées qui retracent le calendrier de la vie des paysans évoquent la chasse au faucon, la taille des arbres et de la vigne, la sortie du bétail des écuries et la confection du beurre ou du fromage.

[2Voir la note 11 de l’article consacré aux travaux du laboureur pour le mois de Février.

[3Voir la note 9 de l’article consacré aux travaux du laboureur pour le mois de Février.

[4Le chanvre, plante dite « industrielle », était cultivé depuis la fin avril jusqu’à la mi-juin sur des terres plutôt humides. Le chènevis, la graine du chanvre, était fort apprécié des oiseaux ; aussi La Maison rustique nous dit qu’il fallait faire surveiller les champs par un épouvantail ou par les femmes et les enfants pendant au moins deux semaines. Le chanvre était utilisé pour la confection de la filasse, des cordes et cordages, de la toile et des voiles à navires... La Maison rustique ajoute que « l’écorce du gros chanvre sert aussi, de même que celle des jeunes tilleuls, à faire ce que les rubaniers de Paris, les marchandes de poupées et les religieuses appellent de la tille » (filaments fibreux, très résistants, employés dans l’industrie textile pour la confection de fil à coudre, de nattes, de tapis ou de semelles de chaussons). Marcel Lachiver précise que la culture du chanvre était exigeante en fumier et donc toujours produite sur une parcelle à proximité de la ferme.

[5La spergule est une plante adventice velue réputée pour favoriser la lactation des vaches et la qualité du beurre.

[6La morgeline est une mauvaise herbe, le mouron des champs dite aussi mouron des oiseaux.

[7Sur le sarrasin voir la note 24 de l’article consacré aux travaux du laboureur pour le mois de Janvier.

[8Les champignons, et notamment les morilles, complètent parfois l’alimentation des paysans en apportant à la fois lipides et protéines. La Maison rustique nous dit que « les gens de campagne savent trouver les morilles dans les bois, au pied des arbres, au mois d’avril ». L’auteur conseille des les consommer fraîches en ragoût ou de les faire frire à la poêle, assaisonnées de sel et de muscade.

[9Au XVIII° siècle, les conditions de conservation des grains s’améliorent notamment grâce aux soins apportés à l’entretien et à la réfections des greniers et des granges.

[10Les rats & les charançons, animaux nuisibles, mangeaient les céréales dans les greniers et les granges. Dans son Journal, François Lattron, vigneron au Bois-aux-Moines, paroisse de Naveil (Loir-et-Cher), souligne que les destructions de récoltes avaient des répercussions sur l’évolution du prix des céréales : ainsi en 1767, « Le bled au mois de décembre, vingt-sept sols le boisseau à Vendôme, parce que les souris en gâtaient beaucoup... ».

[11On mesure ici l’importance économique des manouvriers qui courent la campagne en quête d’une embauche pour les prochaines moissons estivales. Pour les fermiers, soumis à la concurrence, le caractère impérieux de cette main d’œuvre est bien souligné par l’auteur de La Nouvelle maison rustique. Jean-Marc Moriceau précise que « le salaire faisait l’objet d’une convention entre fermiers et ouvriers qui s efforçaient de jouer au mieux de la concurrence entre employeurs ».

[12Outre la nourriture, Pierre Goubert précise que dans les faits le « salaire » d’un manouvrier local était une « compensation, pas forcément en argent, presque jamais en argent intégralement. Pour le moissonneur, souvent, un léger pourcentage des gerbes abattues, pour la provision d’hiver et la future semence ; des reconnaissances de dettes qui sont rendues (...) ; tout de même aussi quelques piécettes ». Et Jean-Marc Moriceau d’ajouter que « la diffusion des salaires en argent, entre 1650 et 1750, traduira un élargissement de l’aire de recrutement de la main d’œuvre estivale ».

[13Pour les gros fermiers, les travailleurs saisonniers constituaient une main d’œuvre complémentaire au personnel salarié à terme. Jean-Marc Moriceau distingue deux types de saisonniers :

  • Un appoint local avec les saisonniers ordinaires, des journaliers sans grande qualification et sans spécialité, notamment les femmes et les enfants, « venus effectuer des journées d’échardonnage ou d’esniellages dans les blés » (Moriceau, page 329), de sarclage, de liage des javelles, d’épluchage des semences, d’épandage de fumier, de curage des bergeries ou d’entretien du réseau de drainage.
  • Un appoint local ou extérieur avec les journaliers spécialisés pour le battage en grange ou les moissons qui « occasionnaient de vastes rassemblements de travailleurs, venus de tous les horizons » (Moriceau, page 333). « Ils arrivaient des régions où l’économie accordait moins de place à la céréaliculture et libérait des bras pour des migrations à courte ou moyenne distance ».

[14Cette expression, sous la plume de l’auteur de la Nouvelle Maison rustique, traduit bien sa vague conception de la France, à une époque où l’Etat-nation n’est pas encore affirmé dans les consciences.

[15L’auteur précise que « quand les avoines sont levées, on les roule, c’est-à-dire qu’on les ploutre avec un cylindre ou gros rouleau de bois qu’un cheval traîne sur toute la pièce d’avoine, pour casser les mottes et refouler le plant : cette façon, en réchauffant la plante en terre, lui donne une nouvelle vigueur, qui la fait multiplier plus vite et rapporter davantage » (La Nouvelle maison rustique page 544).

[16Outre l’enclosure (qui se développe au XVIII° siècle), un autre soin des prés consiste à « leur donner les arrosements qui leur conviennent suivant les saisons, suivant le temps et suivant leur tempérament » (La Nouvelle maison rustique page 601). « On les abreuve par le moyen de quelqu’écluse, vanne, pale, ou batardeau fait de terre glaise, de pierres ou de planches, qui coupent le cours de l’eau, et la font par conséquent gonfler et refluer par les fossés et les rigoles, qu’on doit avoir soin de bien entretenir dans toute la longueur, largeur et traverses du pré, afin que l’eau se répande partout » (ibid page 602).

[17« Quant aux taupes, il y a des gens qui leur font la chasse en même temps qu’ils arrosent leurs prés. Pour cela, quand il est besoin de les arroser, ils le font dès la pointe du jour, qui est le temps que les taupes travaillent ; et comme elles craignent beaucoup l’eau qui pénètre bien vite les taupinières, elles montent sur la terre pour l’éviter, et alors il leur est aisé de s’en défaire. D’autres, sans cela, se mettent en sentinelle sur le pré, dès la pointe du jour, près de l’endroit où les taupes ont foui le plus fraîchement (...) ; et aussitôt qu’ils voient remuer la terre, ils y donnent avec la bêche ou la houe, un grand coup de côté, pour enlever en même temps la terre et la taupe ». (...) « Mais le moyen le plus sûr, le plus prompt et le moins coûteux pour les détruire est de pratiquer ce qui se fait en Normandie, pays riche en pacages et en plants. On y donne tous les ans une ou deux pistoles, plus ou moins, suivant l’étendue du terrain, à un de ces artisans qui gagnent leur vie à détruire les taupes à forfait (...) : ils fichent légèrement sur les traînasses les plus fraîches, de petits bâtons avec un morceau de papier ; tout en se promenant, ils voient où sont les taupes qui renversent les bâtons en fouillant, et en peu de jours, ils exterminent ainsi toutes celles qui sont dans le terrain » (ibid page 604). Autre recours parfois mentionné dans les chroniques ou les témoignages de contemporains, l’intervention du prêtre, notamment aux Rogations, ou de l’évêque pour excommunier les animaux nuisibles.

[18Voir la note 16 de l’article consacré aux travaux du laboureur pour le mois de Février.

[19Voir la note 17 de l’article consacré aux travaux du laboureur pour le mois de Février.

[20La culture sur des prairies artificielles des plantes fourragères (sainfoin vers 1650, luzerne vers 1700, trèfle vers 1740), se généralise au XVIII° siècle chez les gros fermiers avec notamment l’abandon de la jachère et la mise en place de nouveaux assolements. Mais Benoît Garnot précise que « pour la masse des petits agriculteurs, l’abandon de la jachère signifierait celui de l’assolement triennal, par là la clôture des terres et la fin des pratiques communautaires auxquelles ils sont très attachés ».

[21L’auteur de la Nouvelle Maison rustique insiste sur cette qualité propre aux plantes fourragères.

[22Plante commune des champs, dite aussi laite ou lait d’âne parce qu’elle contient un suc blanc qui ressemble à du lait.

[23« Le duvet des oies et des oisons est ce qui en est le plus cher. On appelle duvet, les petites plumes fines auprès de la chair (...) On en fait des lits, on en remplit des carreaux, des sièges de carrosses et des coussins ; on se sert aussi, pour cet effet,de plumes de canards sauvages ou privés : souvent même on les mêle avec celles d’oies. Les grosses plumes d’oies servent pour écrire : celles de Hollande sont plus estimées que celles de France, de même que le duvet qui vient d’Allemagne passe pour le plus fin. On fait des balais avec les grandes plumes de poulets d’Inde ; et le menu peuple, pour ne rien perdre, fait des lits de plumes de celles de poules, coqs et pigeons. On vend aussi les plumes des cygnes pour écrire : leurs peaux sont d’un bon débit, à cause de leur grande blancheur, et de leur duvet qui est très fin et très chaud : on en fait des houppes à poudrer, des fourrures de manteaux de lits, de veste, etc... » (La Nouvelle maison rustique page 427). « Les plumes à écrire, tant les grosses plumes que les bouts d’ailes, doivent être affermies en en passant légèrement les tuyaux sous de la cendre chaude, pour en faire sortir la graisse : on en tire beaucoup de Guyenne, de Normandie, du Nivernois et de Hollande ». (La Nouvelle maison rustique page 127).

[24Comme les oies, on plume les cygnes deux fois l’an. « Son duvet est très estimé : on en remplit des coussins, des oreillers, des traversins et des lits de plumes ; ses grosses plumes servent à écrire et à faire des tuyaux de pinceaux, et on fait de sa peau des fourrures et des houppes à poudrer. (...) Il détruit les grenouilles, dont il se nourrit, et dont on n’est que trop souvent incommodé à la campagne. Sa chair est de difficile digestion ; celle des jeunes est assez bonne » (La Nouvelle maison rustique page 133).

[25La question de l’apport de matières organiques pour améliorer les rendements revient régulièrement sous la plume du sieur Liger. Mais dans les faits, la faiblesse du cheptel ne permettait pas une fumure suffisante des champs, et les labours restaient souvent fumés par la seule pratique du droit communautaire de la vaine pâture (Voir aussi la note 9 de l’article consacré aux travaux du laboureur pour le mois de Janvier).

[26Dans les pays d’élevage bovin, ovin ou caprin, un peu de fromage pouvait parfois compléter l’alimentation quotidienne des paysans. Gabriel Audisio précise que « le plus souvent le fromage a été séché et il s’emporte aux champs où, à l’heure de la pause, il est mastiqué longuement, accompagné de pain et arrosé de piquette ou de cidre ».

[27Il s’agit de la menthe baume.

[28Médecin allemand mort en 1742.

[29Premier dimanche après Pâques

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