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J’étais Déborah, de la 2105e compagnie de marche F.T.P. (9e partie)

Le jeudi 26 mai 2011, par Loty Margulies

Armand Gatti, né le même jour que moi ( le 24 Janvier 1926), entré en résistance la même année ( 1943 ), poète, homme de lettres, auteur de nombreuses pièces de théâtre et journaliste, a écrit ces quelques lignes qui, pour moi, sont la plus authentique entrée en matière qui soit : « Raconter la même histoire, en vérité la même histoire, mais toujours différente, car chacun en porte la version dont il est le témoin unique. »

Chapitre XII – Retour à la case départ

Je ne revis aucun de mes camarades.

Considérant que la guerre allait bientôt se terminer, mon père, fou d’impatience, prit la décision de partir fin octobre dans l’espoir d’avoir des informations concernant mon frère déporté.

L’armée de Lattre de Tassigny était à Besançon et piétinait dans la vallée du Doubs. Mon père s’intégra à un bataillon de l’armée d’Afrique et vécut avec cette unité plus d’un mois jusqu’à la libération de la ville de Belfort, en novembre 44.

La neige était tombée en abondance et le trafic ferroviaire était complètement désorganisé. Nous attendions le feu vert de mon père nous autorisant à nous lancer dans l’aventure du retour à Belfort. C’est ainsi que ce départ précipité fut pour moi une véritable déchirure, qui me coupait brusquement de toute cette aventure pleine de passion et d’espoir, vécue pendant presque 3 années.

Le retour eut lieu le 15 janvier 1945 après bien des péripéties. Je ne reconnaissais plus Belfort, fraîchement libérée, avec tous ces soldats en uniformes kakis, sillonnant ma ville en jeeps. Notre appartement avait été totalement pillé, il ne restait pas une tête d’épingle. Nos voisins s’étaient largement servis. La première nuit, nous l’avons passée couchés à même le sol, sans couverture et sans chauffage. Aucun de nos voisins ne vint prendre des nouvelles et nous proposer leur aide.

Les règlements de compte allaient bon train et j’étais écœurée du traitement infligé aux femmes que l’on tondait. Cela était digne de la période moyenâgeuse, au temps de la chasse aux sorcières. Beaucoup de mes camarades d’enfance s’étaient engagés dans la collaboration et certains dans la Milice. D’autres avaient été arrêtés pour faits de résistance. Certains torturés, d’autres déportés.

Mon petit monde de 1942, date de notre fuite de Belfort, avait totalement disparu. Nous n’avions aucune trace de survie des membres de ma famille déportés. L’armée française se heurtait à une très forte résistance dans les Vosges.

Nous avons appris la déportation de ma tante et de mon oncle, ainsi que de leurs deux fils (8 et 12 ans) qui habitaient à Troyes. De ce côté-là, pas de survivant non plus !

J’avais 19 ans et l’ambition de reprendre mes études que j’avais été dans l’obligation d’abandonner en 1941, chassée du collège en tant que juive par les lois de Vichy.

Mais vu l’état de nos finances, je dus chercher du travail pour aider ma famille pécuniairement.

Aucune entreprise privée ne fonctionnant, je postulai pour une place de secrétaire à l’hôpital militaire français, le 412°, le plus avancé du front à cette période de la guerre. Je fus affectée au service de réanimation.

C’était la période de l’attaque de Colmar, en vue de sa libération. Les ambulances, formant une véritable noria, venaient déverser toute la journée leur charge de blessés dont les trois quarts mouraient avant d’avoir reçu les premiers soins. Le froid était intense et les chutes de neige très abondantes. Dans les Vosges, la hauteur des congères de neige avait atteint des records. La 2e D.B. s’agrippait au terrain. J’avais assisté au maquis à des scènes atroces, mais rien de comparable à ce que j’éprouvais devant ces dizaines de jeunes gens mourant en appelant leur mère. Chaque garçon qui mourait était un peu mon frère.

Nous n’avions toujours pas de nouvelles de mon frère Samuel. Les vagues rumeurs qui nous parvenaient ne nous laissaient pas beaucoup d’espoir de le revoir vivant. Nous n’avions, à cette époque, aucune connaissance des atrocités des camps d’extermination.

Mon rôle consistait à assister le groupe des médecins et prendre note de toutes les observations médicales concernant les dossiers des grands blessés. Mais instinctivement, je me suis impliquée en tant qu’« assistante à mourir » auprès de ces garçons. La seule chose que je pouvais faire était de leur tenir la main … et leur fermer les yeux. J’écrivais aussi le courrier de ceux qui avaient perdu la vue ou un bras. Ils masquaient courageusement leur infirmité pour laisser le temps à leur famille de s’accoutumer à une triste réalité faisant de leur fils un handicapé à vie !

Une odeur fétide, que celle de l’éther n’arrivait pas à masquer, envahissait les couloirs de la caserne Bougenel.

Les blessés du thorax étaient rassemblés dans une grande chambre, séparés des autres à cause de l’odeur pestilentielle qui vous saisissait à la gorge dès que l’on ouvrait la porte.

Il n’y avait pas assez de pénicilline, à l’époque. Ce précieux antibiotique était administré par centaines d’unités, ce qui était insuffisant pour enrayer les infections majeures. Il y avait aussi beaucoup d’amputations, la gangrène faisant des ravages parmi ces pauvres garçons.

Le médecin-chef de l’hôpital prit l’initiative d’envoyer trois ambulances à Strasbourg, où se trouvait l’hôpital militaire américain, pour essayer d’obtenir de la pénicilline pour nos grands blessés. Ce fut cher payé. La quantité accordée fut bien mince et ne valut pas le risque encouru par nos ambulanciers. Ils furent pris sous le feu des Allemands qui tenaient la rive Est du Rhin. Deux véhicules réussirent à passer, mais le conducteur du troisième fut tué dans l’explosion de son ambulance.

Tout le personnel sanitaire avait participé à la campagne d’Italie. Chirurgiens, infirmières et brancardiers me racontaient la bataille de Monte Cassino où l’armée française avait perdu de nombreux soldats. J’admirais particulièrement les infirmières, que je considérais comme des maîtresses femmes sachant garder leur sang-froid en toutes circonstances, maîtriser leurs émotions… et capables de jurer comme des charretiers. Beaucoup d’entre elles étaient des femmes d’ambassadeurs et consuls français d’outre-mer, engagées volontaires dans les Forces Françaises de l’Extérieur.

Au mois d’avril, dans les salles de cinéma, « Pathé Journal » projetait devant mes yeux horrifiés les premières images des « camps de la mort », avec leurs monceaux de cadavres. Le peu d’espoir qui m’avait habité de revoir mon frère aîné vivant s’est écroulé.

La Pâque juive arriva au mois d’avril. Cette fête symbole de liberté, commémore depuis plus de 3.000 ans la libération du peuple juif de l’esclavage des Pharaons. L’effectif de l’hôpital était composé essentiellement de jeunes militaires originaires de Constantine et d’Oran, très respectueux des coutumes juives.

Les 10 jeunes filles juives de ma communauté ayant échappé à la déportation décidèrent d’organiser deux soirs de Seder - la Pâque juive - pour les 400 soldats juifs de la garnison de Belfort. Projet ambitieux, car on ne trouvait pratiquement rien dans les magasins.

Aussi nous sommes-nous adressées à l’intendance militaire par l’intermédiaire du chirurgien en chef de l’hôpital, lui-même juif, et conquis à l’idée de participer à ce repas de Pâque qu’il n’avait pas célébré en famille depuis son départ d’Alger, il y avait plus de 5 ans. Aussi l’intendance nous fournit-elle généreusement tout ce dont nous avions besoin.

Ce fut une fête pleine d’émotion, et nous avions conscience d’avoir apporté un peu de joie au cœur de ces garçons loin de leur famille. Nous, juives de France, rencontrions pour la première fois dans une atmosphère de fête des Juifs d’Algérie, faisant partie de l’armée française de libération. Un espace-temps de cinq siècles nous séparait, par nos coutumes et nos cultures. Raconter et se raconter pour répondre à toutes les questions posées ce soir-là… Leur curiosité et leurs émotions étaient au comble. J’ai gardé un souvenir émouvant de cette fête et une grande gratitude à tous ceux et celles qui nous ont aidé à réaliser ce projet.

La guerre s’éloignait de notre région et je comprenais que bientôt la bête nazie allait rendre l’âme, mais à quel prix…

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8 Messages

  • Bonjour Loty,

    J’imagine le retour à Belfort en 1945 avec un appartement pillé et des voisins qui ne vous accueillent même pas, puis cette période des réglements de compte, les copains d’enfance dont certains ont suivi un autre chemin (collabos, milice).
    Merci de nous restituer tout cela avec beaucoup d’émotion et de coeur.
    J’ai beaucoup aimé cet épisode où vous avez fêté la Pâques juive, qui a sans doute été un moment très fort.
    Bien cordialement.

    André VESSOT

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  • J’étais Déborah, de la 2105e compagnie de marche F.T.P. (9e partie) 27 mai 2011 13:37, par Danièle née en février 1944 à Nancy

    merci Déborah, de nous faire partager ces moments forts, magnifiques et douloureux à la fois !
    l’héroïsme, le courage de cette jeunesse, peut faire honte à certains de nos politiques
    mais qui entendrai maintenant ces voix ?

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  • J’étais Déborah, de la 2105e compagnie de marche F.T.P. (9e partie) 27 mai 2011 23:51, par Jean-François Foncin

    Je suis étonné que l’auteur ait dû quitter le collège en 1941 « à cause des lois de Vichy » excluant les Juifs. À ma connaissance, un numerus clausus ne touchait les Juifs qu’à l’Université. J’ai été au collège, puis au lycée, à Montluçon, zone non occupée, pendant les années scolaires 1940 - 1941 - 1942 - 1943, et j’ai eu jusqu’au bout des camarades juifs qui dissimulaient d’autant moins leur origine que l’un s’appelait Weil (il rivalisait victorieusement avec moi pour le prix de maths) et un autre Israël. Je suppose qu’ils ne se sont cachés que pour l’année scolaire 1943 - 1944, pendant laquelle mon père m’avait placé dans un collège au loin, je pense, rétrospectivement, pour me mettre à l’abri car il était le relais local d’un groupe de résistance. J’ai revu Israël en septembre 1944 en passant le bac, et j’ai su que Weil avait été reçu depuis à Polytechnique.

    Jean-François Foncin

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    • à Jean-François Fonçin.
      Monsieur les conditions dans lesquelles nous vivions dans ce que l’on appelait « la zone rouge »(entre l’Alsace territoire allemand,la « ligne de démarcation » au sud et vers Paris avec passage de la ligne de démarcation à l’ouest à Culmont-Chalindrey n’a rien de commun avec la zone libre où vous habitiez.
      Les lois raciales furent appliquées par les Allemands dès leur occupation en 1940.Vous étiez me dites vous
      en « zone libre ». Rien de commun. Ma soeur a passé son baccalauréat à Montluçon en 1943 après notre fuite de belfort (juillet 1942 Elle ne craignait pas les allemands mais les miliciens français ! A vous lire.

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  • En ce qui concernele pillage de sa maison à Belfort, j’ai connu la même mésaventure en août 40 à mon retour d’exode en France. La maison, laissée à l’abandon devant l’arrivée des envahisseurs nazis, avait été pillée non par les voisins mais par les soldats français puis allemands qui ont pris ce que les précédents avaient laissé dans leur débâcle.

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  • Tous les appartemenus et les maisons laissés inhabités pendanr même quelques mois ont été visités et pillés que les propriétaires aient été de confession juive ou non et le plus souvent par les voisins français s’ils n’étaient pas partis. Les fermiers ont ainsi vidés les maisons de leurs « maïtres ». Plus tard cela a été mis au compte des allemands et assez souvent « compensé » par des « dommages de guerre »...

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  • bonjour Deborah, merci beaucoup pour votre témoignage, même si
    je n’ai pu lire environ 2 des épisodes (bloqués impossible à
    ouvrir) voyez vous j’avais 6 ans à la libération, sur le cours Jean Jaurés à Grenoble (jour de mon anniversaire !)mais j’ai beaucoup suivi soit des films d’actualités, des écrits, des récits, Grenoble fut bien placé avec le Vercors pour les
    atrocités. Votre récit, que l’on lit comme un roman , nous fait vivre vos années de « galère » dans cette guerre dévastatrice et si barbare vis à vis du peuple juif. Merci
    encore, soyez assurée de notre reconnaissance Liliane Dezandre

    Répondre à ce message

  • Dear Loty,

    Je suis votre histoire avec passion vu que mon mari a eu une enfance similaire et je vous remercie mille fois de l’avoir mise sur le blog, cependant j’etais tres decue car je n’ai pas pu lire la 8e partie la page etait vierge.
    S’il vous plait pouvez vous la renvoyer merci mille fois
    une lectrice passionnee.
    Maureen

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