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Une histoire de fous chez les enfants exposés à l’hospice

Quafur et compagnie


jeudi 6 juin 2019, par Pierrick Chuto

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Retravaillant, grâce à des archives jamais exploitées, mon livre « Les exposés de Creac’h-Euzen », je découvre de nombreuses histoires qui témoignent de la dureté de ce XIXe siècle, où il ne faisait pas bon faire partie des modestes. La nouvelle version de l’ouvrage sera encore plus complète que celle parue en 2013 et épuisée aujourd’hui.
Le 5 juin 2014, La Gazette a publié Le labyrinthe d’Icar, enfant trouvé. Au vu de nouveaux éléments, je publierai dans la nouvelle édition une version différente. Certains d’entre vous m’ont confié ne pas être sortis indemne de cette lecture (moi non plus !)
Mais cette fois, prenez vos précautions. Enfermez-vous dans une pièce bien insonorisée, avec à portée de main, une aspirine et un verre d’eau, et laissez-vous entraîner dans un monde où le devenir d’un enfant de nulle part, à qui l’on a donné un nom improbable, n’a guère d’importance.

Le cerisier se venge

Dans la matinée du 27 mai 1914, à Landrévarzec (Finistère), une vingtaine de personnes s’activent à démolir un talus dans la propriété d’Yves Hénaff. Cette besogne fastidieuse demande beaucoup d’efforts, et les hommes, à la tâche depuis l’aube, s’arrêtent régulièrement pour se redonner des forces et boire, qui de l’eau, qui du cidre. La butte enfin arasée, il leur faut encore s’attaquer à un vieux cerisier, dernier vestige du talus.
Du haut de ses sept mètres, l’arbre semble les narguer, mais son sort est scellé et, sous les coups répétés des haches, il commence à pencher dangereusement. Quelques craquements sinistres plus tard, c’en est fini du grand fruitier qui gît à terre. Il n’est malheureusement pas le seul, car l’un des bûcherons, ne s’étant pas écarté à temps, est étendu dessous. Il décède peu après, sans avoir repris connaissance, écrit le journal local. Ses compagnons pleurent Jean-Martin Quafur, cinquante-six ans, journalier, époux de Marie-Jeanne Corriou. C’est une bien triste fin pour cet homme qui, dès l’enfance, a dû affronter des vents contraires. Déposé dans le tour de l’hospice de Quimper le 27 mars 1858, l’enfant, déclaré de père et mère inconnus, a hérité d’un nom improbable commençant par la lettre Q, comme pour tous les exposés de l’année . Il est relativement aisé de suivre son parcours jusqu’à ce maudit jour de mai 1914, et j’y reviendrai.

Un accident de la circulation

Il y a peu, quelle ne fut pas ma surprise de lire grâce à la bibliothèque de GENEANET Premium un fait divers dans « L’Union agricole du Finistère » : le récit d’une terrible collision de voitures, survenue le 22 septembre 1912 dans la descente de Kervir, à Ergué-Armel, commune limitrophe de Quimper. Les deux véhicules s’étant heurtés, les deux conducteurs, projetés de leur siège, furent jetés à terre. Si l’un d’entre eux en fut quitte pour quelques contusions sans gravité, l’autre, tombé sur le dos, ne se releva pas et succomba deux jours plus tard. L’homme, charretier de son état, revenait de Concarneau où il était allé transporter du mobilier. Cet accident de la circulation n’aurait pas mérité que je m’y attarde, si la victime, âgée de cinquante-quatre ans, ne s’était appelée Jean-Martin Quafur. Le journal précise que l’homme, domicilié à Quimper, rue Goarem-Dro, laisse une veuve (Marguerite Colin) et deux enfants.
Ainsi, deux hommes, portant les mêmes prénoms et le même patronyme, sont morts, l’un en 1912, l’autre en 1914. Rien d’exceptionnel à ce stade, mais l’affaire prend un nouveau tour lorsque l’on apprend que les deux sont des enfants trouvés, exposés à Creac’h-Euzen, semble-t-il dans la même période. Pour tenter de résoudre cette énigme, il nous faut suivre le parcours de ces deux personnes.

Jean-Martin Quafur

Celui qui décède en 1914 à Landrévarzec est inscrit sur le registre des naissances de l’état civil de Quimper à la date du 28 mars 1858. Ce jour-là, Catherine Latreille, nourrice sèche, vient déclarer à la mairie un enfant de sexe masculin, nouvellement né, déposé dans le tour de l’hospice la veille à neuf heures du soir. Après avoir décrit ses effets (un bonnet d’indienne rouge, une coiffe garnie de tulle, une chemise, trois linges et un maillot), elle communique au magistrat le nom et les prénoms choisis par la Mère supérieure, soit Jean-Martin Quafur.
Le nourrisson est confié à un couple de Briec, Jacques Jacq et Marie Barré. S’étant engagés à élever Jean-Martin comme leur propre fils jusqu’à l’âge de douze ans, ils reçoivent cinquante francs, une fortune pour ces journaliers. L’épouse vient de mettre au monde un deuxième enfant et allaite le nouveau venu. De cette période, l’on ne sait pas grand-chose. Au recensement de 1861, Jean Quafur, trois ans, est présent. Il faut quelque perspicacité pour le retrouver en 1866, car il est recensé sous le nom de Jean Martin. Les nourriciers ne se souviennent sans doute pas de son patronyme ! Qu’importe, car malgré sa petite taille, il semble convenir et, en 1870, lorsque le jeune garçon atteint l’âge fatidique de douze ans, le couple signe un nouvel engagement avec l’hospice. En échange du versement par le département d’une nouvelle somme de cinquante francs, Jacq, devenu propriétaire cultivateur au village de Kérisit, gardera gratuitement le jeune garçon jusqu’à sa majorité. Mais le patron meurt le 23 septembre 1871, et sa veuve, ne pouvant plus garder Jean-Martin, est contrainte de le placer chez des voisins, les Pennarun, puis les Jaouen, et enfin les Barré. Il quitte ce couple pour être dirigé vers le 71e régiment d’infanterie, à Saint-Brieuc.
Deux fois de suite, le conseil de révision l’a ajourné pour défaut de taille (1 m 55), avant de le déclarer apte au troisième passage. Ses obligations militaires accomplies, il revient à Briec où il est embauché par René Darcillon, propriétaire au village de Kerho. Celui-ci est l’un de ses témoins, le 26 avril 1885, lorsque, à vingt-sept ans, l’aide-cultivateur épouse Marie-Jeanne Corriou, vingt-quatre ans, aide-cultivatrice. Celle-ci met au monde deux enfants à Briec, puis trois à Landrévarzec, où le couple habite au bourg. C’est là que Marie-Jeanne apprend la mort de son mari. Une bien triste fin après une vie de labeur.

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Extrait du registre des mariages de la commune de Briec.
Acte du 26 avril 1885.
Jean-Martin Quafur (père et mère inconnus) et Marie-Jeanne Corriou
Archives départementales du Finistère

Yves Quafer

C’est aussi celle qu’a connue l’autre Jean-Martin Quafur. Il apparaît dans cette histoire, le 5 juin 1883, lors de son mariage à Pluguffan. Le registre porte la mention : Jean-Martin Quafur, né à Quimper le 27 mars 1858, fils majeur de père et mère inconnus, comme il est constaté par son acte de naissance délivré au greffe du tribunal civil de Quimper. De trois ans son aînée, l’heureuse élue, Marguerite Colin, est originaire de Plozévet.

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Extrait du registre des mariages de la commune de Pluguffan
Acte du 5 juin 1883
Jean-Martin Quafur (père et mère inconnus) et Marguerite Colin
Archives départementales du Finistère

Les deux Quafur auraient donc été exposés le même jour au tour de l’hospice. Les religieuses du Saint-Esprit manquaient parfois d’imagination, mais pas au point de donner la même identité à deux enfants abandonnés le même jour ! L’éventualité de jumeaux ne tient pas non plus car, dans ce cas, des noms différents étaient toujours attribués.
Les recensements de Pluguffan ne font état d’aucun Quafur. Le patronyme le plus proche est celui d’un certain Yves Quafer. D’après le registre des tutelles de l’hospice de Quimper , cet Yves Quafer, exposé le 26 mars 1858, a été mis en nourrice chez Martin Quéau, journalier à Pluguffan. Celui-ci l’a placé ensuite chez François Arhant, puis chez Corentin Guyader et Corentin Plouzennec. Quafer accomplit son service dans le 11e escadron du Train des équipages et on le retrouve en 1881, toujours à Pluguffan, chez Jean-Louis Marchand, où il est domestique en même temps qu’une certaine Marguerite Colin. C’est peut-être là que les jeunes gens se sont connus avant de se marier. Elle l’a fréquenté sous le nom de Quafer. A-t-elle été surprise d’épouser un Quafur ?
Au recensement de 1886, il s’appelle Yves Cafur. En 1891, Yves Cafer et Marguerite Colin ont deux enfants . Le couple Quafer apparaît encore en 1901 toujours à Pluguffan, mais plus en 1906, où leur fille Caroline Cafur, dix-neuf ans, est cuisinière chez les institutrices de l’école privée. Les parents sont partis habiter à Quimper, au 3 de la rue Goarem-Dro, près du marché aux bestiaux. Marguerite ne travaille pas et Yves, manœuvre corvéable à merci, change souvent de patron. C’est pour le compte du sieur Le Floc’h que, le 22 septembre 1912, il a ce terrible accident qui lui coûte la vie.
Yves Quafer, alias Jean-Martin Quafur, n’est plus. Son homonyme de Briec aura sans doute été surpris de lire dans le journal qu’un charretier du nom de Jean-Martin Quafur est mort le 24 septembre 1912, à sept heures du soir à Quimper. Le registre d’état civil précise que ce Quafur, né à Quimper le 27 mars 1858 et y domicilié, est fils de père et mère inconnus. Lors des obsèques à Saint-Corentin le 26, le vicaire écrit aussi Jean-Martin Quafur.

Un début d’explication

Le lecteur qui a eu le courage d’aller jusqu’au dénouement de cet imbroglio a droit à une explication, que je ne peux toutefois certifier exacte.
Lorsqu’un enfant est exposé, le plus souvent à la nuit tombée pour une question d’anonymat, il est dès le lendemain ausculté par le médecin attaché à l’hospice, puis baptisé par l’aumônier à la chapelle du Saint-Esprit, ou par un prêtre à la cathédrale Saint-Corentin. Ensuite, trois employés de l’hospice (un déclarant et deux témoins) vont le faire enregistrer à l’hôtel de ville. C’est ce qui s’est passé pour Jean-Martin Quafur, exposé le 27 mars et enregistré le 28. Yves Quafer, exposé le 26, ne figure pas sur le registre d’état civil, ni le 27 ni après ! Celui qui vient de nulle part y retourne par la négligence d’un scribe ou par celle du personnel de l’hospice.
Lorsque, désireux de se marier, Quafer se présente à la mairie de Pluguffan, on lui demande son acte de naissance. Interrogé, l’employé du greffe du tribunal constate que le nommé Quafer Yves n’existe pas. Que se passe-t-il à ce moment ? Qui prend alors la décision de produire à la place la fiche de celui qui a été exposé le lendemain, un nommé Jean-Martin Quafur ? Quelle importance ! Ce sont des enfants de l’hospice ! Passé le premier moment de surprise, Quafer, qui ne sait pas lire, pense peut-être que son « vrai » nom est Quafur. Mais alors, pourquoi se marie-t-il à l’église sous le nom d’Yves Quafer et s’obstine-t-il ensuite à se faire appeler Cafer, mais parfois, il est vrai, Cafur ? Si vous avez la solution, merci d’avance !

Épilogue

On espère qu’au Paradis, le bon saint Pierre, voyant arriver l’un après l’autre ces deux infortunés, n’aura pas eu trop de mal à donner à chacun sa véritable identité ! Un dernier détail : entre ces anciens enfants exposés, il y a un autre point commun. Lors de l’accident qui leur a coûté la vie, ils ont eu tous les deux le crâne fracturé !

Les ouvrages de Pierrick Chuto :

Auguste, un Blanc contre les diables Rouges , IIIe République et Taolennoù, Cléricaux contre laïcs en Basse-Bretagne et Du Reuz en Bigoudénie

Tous les détails sur le site de l’auteur : http://www.chuto.fr/

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12 Messages

  • Bonjour et merci de nous faire connaître cette incroyable histoire.
    J’ai appris grâce à vous que les noms étaient donnés suivant la lettre de l’année : Q en 1858 !!!!! certaines lettres auraient pu être évitées !
    J’ai vérifié le calendrier de l’année 1858 : en tous cas, leur prénom n’a pas été choisi en s’inspirant du saint du jour :

    • le 27 mars, c’était la St Rupert
    • le 28 mars, St Gontram quand ce n’est pas comme cette année là Les Rameaux ...

    Je comprends mieux le nom d’une personne que j’ai rencontrée récemment : il porte le nom d’ INREP . Curieuse, je lui ai demandé de quelle origine était son nom...
    Il m’a raconté que son arrière grand père avait été trouvé dans le tour d’une ville du Nord de la France. Et il ne sait pas si ce nom vient du résultat d’un mélange des lettres du nom de la génitrice de son AGP, qui aurait pu s’appeler PERIN,
    ou bien si ce nom est formé des initiales des noms des personnes présentes lors de sa déclaration de naissance...
    L’explication serait donc que les noms de son année de naissance devaient commencer par la lettre I . Sans se soucier du fait que le nom ressemble à un acronyme ...
    Cordialement
    JBE

    Répondre à ce message

    • Bonjour
      A Quimper, c’est la lettre K qui a été évitée !
      La règle suivie par les religieuses de l’hospice avait été imposée par le département.
      Je ne sais dans quelles régions elle était suivie.
      Dans d’autres hospices, c’était le personnel de l’état civil qui inventait les noms des enfants exposés, avec bien souvent moins d’imagination...
      Pierrick Chuto

      Répondre à ce message

    • Bonsoir,

      Votre Mr INREP (alias Périn, peut-être) me rappelle l’histoire du footballeur Daniel Xuéreb (de Lens) qui a joué en équipe de France dans les années 90. J’avais toujours pensé qu’en réalité, il fallait comprendre « Béreux », mais il parait que ce nom, Xuéreb, était (soi-disant) un patronyme maltais, ce dont je n’ai jamais pu me convaincre....

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  • Bonsoir Pierrick,

    Je me suis régalé à lire cet article.

    C’est effectivement une histoire de fous mais je ne suis pas arrivé jusqu’à l’aspirine, je te rassure ;-) .

    Concernant le début d’explication : je pense simplement à une approximation de la personne en charge de produire la déclaration de naissance à fournir (lors le mariage) qui a « bâcler » le travail... Aucune décision ou intention... juste de l’inattention : « Ca doit être cet acte là puisque je n’en trouve pas d’autre... »
    La question principale est : Pourquoi l’acte de naissance de Yves QUAFER n’existe pas ???

    Amicalement
    Franck

    Répondre à ce message

  • Je ne sais si mon explication est plausible, mais ce patronyme de Quafur, Cafur,où Cafer, m’a interpellé. En effet, en arabe, incroyant se dit « cafer » (كافر). Y a-t-il un lien avec ce mot dans le statut de l’enfant exposé ? N’oublions pas que là côte atlantique française (Charente maritime, Vendée, Bretagne) reçut la visite ou subit incursion de navigateurs arabes au cours des siècles et que des traces de ces passages sont encore visibles dans le langage.

    Répondre à ce message

    • Bonjour
      Merci pour votre explication pertinente, mais je ne pense pas qu’il faille aller chercher si loin.
      beaucoup de ces patronymes étaient très inspirés du breton. Ainsi Quafur d’après un éminent spécialiste bretonnant :

      Quafur doit être la transcription de koefeur au sens de coiffure,bonnet, ou de koefer, coiffeur.
      Pour Quafer, je ne sais pas. Peut-être la même source ou la votre !
      Pierrick Chuto

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  • Je rajoute à mon commentaire précédent que le mot arabe « cafer » (كافر) a donné « Cafre » en français qui désigne le peuple noir non islamiste en Afrique Australe.

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    • Bonjour
      CAFRE de kafir en arabe.
      A la Réunion , ile Bourbon au 17 siècle les colons , (beaucoup de français venaient de Bretagne ) faisaient venir d Afrique austral des esclaves .
      Certains s enfuiaient dans les montagnes escarpées et difficile d accès, entre autre dans le cirque de Mafate ( toujours de nos jours accessible à pied ou en ... hélicoptère ). Ces esclaves étaient appelés les cafres.
      Le 20 décembre est férié à la Réunion , c est la fête CAF ! qui célèbre la fin de l esclavage.
      Une plaine se nomme « la plaine des Cafres »
      Bonne soirée
      Dhauchard

      Répondre à ce message

  • Curieuse situation, qui choque notre sensibilité moderne mais montre bien cet espèce d’indifférenciation qui touchait nombre de nouveaux-nés et d’enfants, dès lors qu’ils étaient abandonnés. Comment ces enfants surmontaient-ils cela en grandissant ? Quelle leçon pour les ego actuels !

    Répondre à ce message

  • Comme on dit, « le Bon Dieu reconnaitra les siens »...!
    Merci Mr Chutto pour la peine que vous avez prise à fouiller les éléments de cette intéressante histoire...

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