La variole en 1808
Ainsi dans le chapitre 2 en 1808 à Quimper :
« Les jours suivants, étant dans un état de grande faiblesse, elle (Marie-Noëlle Chutaux) doit rester alitée. Le lait de la nourrice, Marie Donnard, profite à Pierre-Auguste. Sa mère a prié tous les saints du ciel pour que la petite vérole ne l’emporte pas comme elle a fauché ses autres enfants.
Peu après la naissance, le préfet Miollis publie un arrêté pour « lutter contre les ravages effrayans (sic) de ce fléau » [1]. Il a fait vacciner des hommes de la compagnie de réserve [2] qui se rendront avec des plateaux de suc-vaccin dans les principales communes où des salles seront ouvertes. Le préfet termine ainsi : « Monseigneur l’Évêque a eu la bonté de m’autoriser à inviter de sa part MM. les curés à publier l’arrêté ci-joint lors des messes paroissiales et à employer le moyen efficace de leurs exhortations pour engager les fidèles à profiter d’une découverte qui est l’un des plus grands bienfaits de la bonté divine ».
La salle de vaccination de Quimper ouvre, mais rares sont ceux qui osent se faire inoculer la maladie pour être immunisés. Si l’évêque a foi en cette découverte, les prêtres y sont souvent opposés. Il ne faut pas aller contre la volonté divine. Marie-Noëlle refuse de faire vacciner ses enfants ».
Marie Noëlle a déjà accouché de huit enfants. Lorsque Pierre-Auguste (futur Auguste, maître de Guengat) vient au monde, six sont déjà morts. Le couple Chutaux est résigné. Plus tard en 1832, Marie-Noëlle, veuve, quitte sa ferme de Kérendéréat en Guengat pour aller vivre à Quimper. Peu après, le choléra morbus y fait des ravages.
Le choléra-morbus en 1832
Extraits du chapitre 2 :
Le choléra-morbus arrive en diligence
- Affiche sur les moyens à observer pour se garantir du choléra-morbus et notice en breton sur le choléra-morbus (Archives municipales de Quimper. "Le grenier de la mémoire").
« À Quimper, le 13 mai, un maître de manœuvre qui vient d’Alger et se dirige vers Brest, descend de la diligence, place Saint-Corentin. C’est la panique le lendemain, quand l’hôtelier du "Lion d’or" découvre l’état de son client. Par ordre du maire, il est emmené à travers les marchés encombrés de la ville jusqu’à l’hospice où il décède [3]. L’épidémie de choléra-morbus vient d’atteindre Quimper.
Marie-Noëlle, proie facile, se calfeutre dans sa chambre de la rue Sainte-Catherine. Elle ressent ou croit ressentir les premiers signes de la maladie : une grande fatigue, des nausées, une froideur de tout le corps et des crampes des membres inférieurs. Le desservant de la paroisse menace, tempête en chaire. Dans son sermon, il prévient : « Le choléra est un missionnaire que Dieu nous envoie pour nous prêcher son enseignement ». La peur est telle chez les Quimpérois que le châtiment supposé de Dieu réveille la foi dans les cœurs les plus endurcis. On se réfugie dans les églises au risque d’accroître la contagion. En raison de l’absence totale d’hygiène, de l’insalubrité des logements, de la contamination des puits et des fontaines publiques par l’infiltration dans le sol des déjections des malades, deux cents Quimpérois succombent dans d’horribles souffrances [4]. Marie-Noëlle prend peur quand elle assiste à l’agonie de sa sœur Marie-Hélène, contaminée à son tour, et qui meurt le 2 septembre à l’hospice ».
En fin d’année, elle convoque le notaire pour lui dicter son testament et elle est admise à l’hôpital.
« Pour son cœur chancelant, "le gant de Notre-Dame" [5] ne suffit plus. À l’hôpital, le remède est pire que le mal. Les conditions de vie y sont déplorables. Dans les salles communes humides et nauséabondes, froides l’hiver, étouffantes l’été, les malades partagent à plusieurs le même lit, et les contagieux, tuberculeux ou scrofuleux, cohabitent près de patients plus sains comme Marie-Noëlle. Un médecin décide de lui faire subir le supplice du Sudatorium, nouvel appareil recommandé par le ministère de l’Intérieur pour lutter contre l’épidémie. La température du malade baissant en dessous de 37°, l’appareil provoque une transpiration salutaire. Au moindre refroidissement le malade affaibli décède ».
- Sudatorium (Archives municipales de Quimper. "Le grenier de la mémoire").
Près de 10000 habitants vivent à Quimper en 1832. Des règles d’hygiène élémentaire sont prescrites par les autorités, mais sans grand résultat : les rues doivent être balayées, les immondices enlevées, les mares curées. Dans la petite rue Verdelet, plusieurs ménages sont logés dans une écurie infecte que traverse un ruisseau fangeux où les eaux séjournent. Trois malheureux malades gisent dans cette écurie. L’un d’eux est couché dans un compartiment obscur, où les porcs, élevés par le jardinier Bernard, ont péri à cause de l’extrême insalubrité des lieux [6].
Le choléra fera encore d’autres victimes en 1849-1850, puis en 1885-1886, sur la bordure maritime de Douarnenez à Concarneau.
La variole ou petite vérole en 1870-1871
Nous voici en 1870-1871. Les conditions de vie ne se sont guère améliorées. L’alcool de mauvaise qualité coûte de moins en moins cher, et les hommes boivent plus. On dit que « les médecins font les cimetières bossus », et c’est le guérisseur qui est appelé au chevet des malades.
Extrait du chapitre 10. Nous sommes en novembre 1870. Napoléon III a capitulé et la république a été proclamée :
La terrible maladie frappe
« L’hiver est arrivé avec un bon mois d’avance et l’on grelotte dans les chaumières. « Est-ce la faute de cette foutue république, qui nous a, par deux fois déjà, conduits à l’abîme ? », se lamentent les souverainistes. En décembre, il fait toujours aussi froid. Les foires et marchés attirent peu le chaland. Certains cultivateurs cèdent à bas prix des bêtes, ne possédant plus de fourrages pour les nourrir.
Malgré une grande fatigue, Pierre Chuto se rend au marché de Quimper, le samedi 24 décembre, pour tenter de vendre un cheval. Il en revient épuisé et ne peut assister à la messe de minuit. Le lendemain, il se plaint de maux de tête et de dos. Les remèdes fantaisistes du guérisseur ne lui sont d’aucun secours et les symptômes s’aggravent. Des pustules apparaissent sur tout le corps. Auguste, appelé à son chevet, comprend tout de suite que son fils est atteint par la variole.
La terrible maladie frappe sans discernement à Guengat et un nombre important de décès y est enregistré [7]. Le préfet incite le maire et le recteur à conjuguer leurs efforts pour lancer une souscription qui servira à fournir du vin et du bouillon aux malades indigents [8]. Ne voulant pas collaborer avec l’abbé, Auguste charge son adjoint de la besogne. Comme l’exige la loi, il a alerté le médecin des épidémies et mis à sa disposition une voiture et un cheval. Le praticien se déplace plusieurs fois, laisse des médicaments en mairie, vaccine les rares volontaires. Lors de ses tournées, dont les dates sont affichées sous le porche de l’église, et dans lesquelles il est accompagné d’un interprète, il rappelle les conditions élémentaires d’hygiène, mais à quoi bon ? Le paysan bas-breton a une réputation peu flatteuse de crasse et de malpropreté. Le médecin doit se battre contre des barrières psychologiques et des tabous religieux. En fait, sa visite n’est pas souhaitée, et, faute de moyens, il sort rarement vainqueur de la lutte qu’il mène contre la maladie [9].
La famille, réunie au chevet de Pierre, implore saint Roch et saint Sébastien. Ils ont, d’après la croyance populaire, fait des miracles lors des épidémies de peste et de choléra. Cette fois, les deux saints restent insensibles aux supplications et à onze heures du matin, le jeudi 29 décembre 1870, Pierre, quarante-deux ans, décède. Pour cet homme honnête et courageux, de nombreux amis et voisins n’hésitent pas, dès le lendemain, à affronter une église glaciale. Jeanne, enveloppée dans une longue cape noire, a enlevé les barbes de sa coiffe. Ses trois filles portent un tablier noir et une coiffe de deuil. Le garçon arbore un ruban de velours noir au chapeau.
Un docteur à Saint-Alouarn
Jean-Louis Chuto a veillé son demi-frère pendant son agonie. Très affecté par sa disparition, il demande à Jean-Louis Nihouarn d’assurer pendant quelque temps le secrétariat en mairie. Sa femme, Marie, le trouvant fort affaibli, fait appel au médecin. C’est la première fois qu’un docteur passe la porte de Saint-Alouarn. Le diagnostic est sans appel. Jean-Louis est contaminé à son tour par la variole et seules les personnes vaccinées, comme sa femme, peuvent se rendre à son chevet. L’évolution de la maladie est fulgurante. Sa mère, Marie-Catherine, écrasée par la douleur, ne quitte pas le chevet de celui qui va « passer », au risque d’être à son tour atteinte. Avec Marie, elle récite à haute voix les prières des agonisants. Auguste ferme les yeux de son second fils, le 18 janvier 1871. Il vient de perdre ses deux garçons en moins de trois semaines. La disparition brutale de Jean-Louis, à trente-quatre ans, laisse Marie, trente et un ans, seule avec cinq enfants mineurs.
La variole sévit encore plusieurs mois. Les campagnes ont été particulièrement éprouvées. Cela s’explique par l’insouciance des parents qui négligent de faire vacciner leurs enfants, par les imprudences et par les mauvaises conditions d’hygiène. La grande humidité qui règne après la sécheresse excessive des mois d’avril et de mai 1871 paraît avoir exercé une influence favorable sur le mal » [10].
Pour de plus amples renseignements, je vous conseille de lire « Le maître de Guengat » ou l’emprise d’un maire en Basse-Bretagne au XIXe siècle.
- Pour en savoir plus le site de l’auteur