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Les fantaisies de l’état-civil

Le vendredi 16 avril 2021, par Jean Vigouroux

Cette histoire se déroule tout entière dans une petite commune de la Loire nommée Çaloire (en-deça de la Loire), une commune , aujourd’hui résidentielle, qui se caractérise par le fait qu’elle n’a ni école, ni église, ni cimetière. L’histoire s’égare cependant une dizaine d’années en Lozère, dans la commune de Prévenchères.

Le but de cette recherche était simple : comment s’assurer que le moulin et l’auberge connus sous le nom de « Moulin Riffat » étaient restés dans la même famille plus d’un siècle durant malgré des changements de noms des propriétaires successifs ?

L’arrivée des maçons de la Creuse

En 1842, au moment où se construit le Pont du Pertuiset qui allait enjamber la Loire, au Pertuiset, remplaçant l’antique bac de la Mure, Benoît Berthollet construisait, à proximité de cet ouvrage, un moulin à farine et une auberge. Celle-ci allait connaître la prospérité, avec le développement du nouveau réseau routier qui allait relier l’Ondaine, sa métallurgie et son charbon, avec l’Auvergne et la Haute Vallée de la Loire.

Qui dit constructions, dit maçons et qui dit maçons dit… de la Creuse. C’est ainsi qu’une forte colonie de maçon creusois, en quête de travail va s’installer dans l’Ondaine et en particulier en bordure de Loire sur la commune voisine de ÇALOIRE, à Saint-Paul en Cornillo. Parmi eux, un tailleur de pierre, Guillaume Riffat, venue de la commune de Compas dans la Creuse, fréquente l’auberge Berthollet, s’éprend d’une jeune serveuse de vingt ans, Félicité Mirfleur. Le couple se marie le 5 septembre 1863.

Voici le premier obstacle auquel on ne s’attendait guère. En effet le couple Riffat n’est pas apparenté aux Berthollet. Comme l’acte de mariage donne la date et le lieu de naissance des mariés, on apprend que Félicité est née de parents inconnus, enfant abandonnée inscrite sur l’état-civil de Saint-Etienne à la date de sa naissance, le 3 septembre 1843, déclarée par M Estivalezet, chef du Bureau de police de l’Hôtel de Ville « enfant trouvée exposée sur le tour de l’Hôpital de cette ville, hier à 10 heures 1/4 du soir, âgée de quelques heures, ayant sur lui (elle) des vêtements avec un ruban jaune et bordures rouges. Le dit Estivalezet lui a donné le nom de Mirfleur Félicité... »

Tous les actes de naissance des enfants du couple Riffat/Mirfleur qui naîtront par la suite à Çaloire portent, sans aucune exception, les noms de leurs deux parents : Guillaume Riffat et Félicité Mirfleur. Il semblait difficile d’aller plus loin dans les recherches. Déception ! « La cabane était tombée sur le chien ! » comme on dit dans le milieu rugbystique, autrement dit, « il ne me restait que les yeux pour pleurer ! ».

Un étrange recensement

Au recensement de 1872, concernant la famille Riffat à La Mûre, on retrouve Guillaume sur la première ligne et à la seconde ligne, on s’aperçoit que sa femme se nomme non pas Félicité Mirfleur mais … Jeanne Berthollet.

Guillaume Riffat aurait-il divorcé ? Sa première femme Félicité serait-elle décédée ?
On peut penser qu’à Çaloire, tout le monde connaissait tout le monde et savait que la femme de Guillaume était « la Jeanne Berthollet ». « Mirfleur », c’était pour l’état-civil, à Saint-Etienne. Le script qui fit le recensement ignorait même ce détail !
Quant autres enfants de la famille nés après ce recensement, Antoine en 1872, Jules en 1874, Constance en 1876, Thérèse en 1878, avaient bien Félicité Mirfleur comme mère.

Alors, pour s’en tenir au langage rugbystique, « la jument n’avait pas encore tourné le dos au foin », il restait encore un peu d’espoir.

Mais si l’on regarde plus attentivement encore ce recensement, on lit sur la ligne numérotée 43 « Berthollet Jeanne, Mère de Madame Riffat, 51 ans ».

Décidément, « les mouches avaient changé d’âne » dit-on autour des terrains. Le moral remontait ! Cette Jeanne Bethollet et Félicité Mirfleur n’étaient certainement qu’une seule et même personne. La mère, également prénommée Jeanne, née le 5 août 1820 à Çaloire, accoucha « sous X » à Saint-Etienne pour éviter le « qu’en-dira-t-on » dans le petit village.

Voila donc les liens renoués entre les familles Berthollet et Riffat, liens d’autant plus resserrés que Mathieu Berthollet, donc le frère de Jeanne, devient le parrain de Mathieu Riffat, fils ainé de Guillaume, lorsque celui naîtra le 6 juin 1864.

Une preuve supplémentaire

Pourquoi Guillaume Riffat déménagea-t-il après la naissance de son premier fils Mathieu, peut-être même avant sa naissance puisqu’au moment où Mathieu nait, c’est Mathieu Berthollet (son oncle) qui va le déclarer en mairie, le père étant absent. On le retrouve dans un petit pays perdu de Lozère : Prévenchères. Manquait-il de travail en Ondaine ? Y avait-il d’importants chantiers en Lozère ? En effet, après recherche, on apprend que la ligne Nîmes-Clermont qui passe sur la commune de Prévenchères (gare), devait fêter le 150e anniversaire de la fin de ses travaux en 2020 (fête annulée cause COVID). Ce qui correspond à 1870, date à partir de laquelle la famille Riffat revenait en Ondaine. Pendant des quelques années lozériennes, elle s’installe dans le hameau de la Garde (Prévenchères). Le couple aura, pendant ce séjour, deux nouveaux enfants : Antoine Alexandre né le 13 juillet 1866, qui décède six mois plus tard et Marie-Eugénie née le 8 mai 1868.

Mais le plus beau était à venir. En effet, si l’on observe les actes de naissance de ces deux enfants, on constate que, loin de Çaloire, les parents donnent la véritable identité de la mère : Berthollet Félicité (Ils ont gardé le prénom), outre la faute d’orthographe au nom de famille : RIFA.

Quand la famille réintègrera Çaloire pour la naissance du fils suivant, Antoine, né en 1872, la mère se nomme cette fois-ci Millefleurs Félicité ! On peut espérer que cette gymnastique « onomastique » n’entraina pas chez Félicité un dédoublement de la personnalité !

De Riffat à Verdier, une histoire de famille

Des lors se succéderont à Çaloire, plusieurs générations de maires-aubergistes-meuniers du nom de Riffat ainsi que de leurs descendants. le premier étant …
Guillaume Riffat en personne, maire de 1881 à sa mort le 4 juin 1897. Les deux fils, Mathieu et Antoine Riffat qui déclarent la mort de leur père, se disent « meuniers » à la Mûre. Antoine deviendra à son tour maire de 1908 à 1935.

 Verdier Marcel qui habitait Firminy et se disait « négociant » était marchand forain. Fréquentant Le Pertuiset, il s’éprend de Eugénie Riffat, la fille, non du maire alors en place, Antoine, mais celle de son frère aîné Mathieu. Le couple se maria le 30 juillet 1928. Il devient du même coup meunier, (plus tellement), aubergiste et succèdera à Antoine Riffat comme maire de Çaloire de 1935 à 1972. Pour clore la lignée, Roland Verdier restaurateur, fils de Marcel, sera maire à son tour de 1972 à 1995.
Aujourd’hui, le Moulin existe toujours mais c’est seulement un restaurant et il a quitté la famille Berthollet-Riffat-Verdié.

Quant à l’état-civil du 19e siècle, on se rend compte qu’il ne faut pas lui faire une confiance aveugle au vu des erreurs… ou des mensonges sciemment inscrits sous le sceau de la loi. Décidément comme aurait dit notre « Roger Couderc » national, « le cochon était dans le maïs ! ».

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7 Messages

  • Les fantaisies de l’état-civil 16 avril 10:23, par martine hautot

    Bonjour ,histoire plaisamment racontée ,il semble que l’enfant abandonnée ait vite retrouvé la famille Bertholet (considéré comme famille d’ accueil ? il faudrait retrouver son dossier d’enfant abandonnée ) car sur le recensement de 1846 alors que la l’enfant a trois ans ,elle est recensée à Caloire ( la mure ) dans la maison de Benoît Bertholet ,cultivateur 71 ans qui vit avec son fils Mathieu ,sa fille Jeanne 26 ans et la fille de Jeanne,Jeanne trois ans

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  • Les fantaisies de l’état-civil 16 avril 12:17, par BARITEAU Jean-Michel

    Merci pour ce récit pittoresque (agrémenté de culture rugbystique) ! Je confirme « la morale » de l’histoire pour avoir trouvé quelques belles erreurs sur des actes du XIXe siècle voire du XXe ! Mais il n’y a pas 8 jours je viens de tomber du toit (image !)en trouvant enfin l’acte de décès de mon AGM maternelle (1938) : alors que j’ai remonté mon arbre marche à marche sur 15 générations au moins, ... je découvre que le nom de sa mère (sur l’acte) n’est pas celui que j’avais enregistré voilà une décennie ! Patatras ! qui a raison ? l’officier d’état-civil ? le directeur des Pompes funèbres (déclarant) ? l’acte de mariage (puis de naissance) sans ambiguïtés ? Comment résoudre cette énigme ? Je vais essayer de joindre des « cousins éloignés » qui ont peut-être eu vent d’un mystère familial (ce dont je doute). Avez-vous des suggestions à me faire ?
    cordialement et merci à l’écrivain
    Jean-Michel Bariteau

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  • Les fantaisies de l’état-civil 16 avril 19:29, par Pierrette MYSAK

    Superbe histoire que j’ignorait totalement !
    Je connaissait la famille Verdier-Riffat pour avoir déjeuné plusieurs fois dans leur auberge avec la famille de mon mari originaire de Firminy, auberge dans laquelle on mangeait fort bien d’ailleurs. Elle avait une très bonne réputation et les appelous (nom des habitants de Firminy) s’y rendaient régulièrement pour y célébrer les fêtes de familles. Si l’on voulait y déjeuner, il était donc prudent d’y réserver une table, tellement la fréquentation y était importante.

    Cependant, je voudrais apporter une information complémentaire à ce récit. Au XIXe siècle, comme aux siècles précédents et au début du suivant, les abandons d’enfants étaient fréquents dans les familles pauvres, mais également dans les familles aisées pour cacher un enfant adultérins, ou l’accouchement d’une fille non mariée, par exemple.
    Ces enfants étaient déposés dans les tours des différents hospices tenus à l’époque pas les Soeurs, comme à l’Hospice de la Charité à Montbrison (dans la Loire également) .
    Pour signe distinctif, l’enfant abandonné portait bien souvent un ruban de couleur. Ce ruban permettait à la famille de venir rechercher l’enfant, sous prétexte de vouloir prendre en charge un pauvre enfant abandonné. Donc la famille revenaient chercher SON propre enfant en reconnaissant le ruban.
    De plus, l’état payait les gens qui prenaient les enfants de l’hospice en charge. Les quelques sous versés par l’état mettaient simplement un peu de beurre dans les épinards chez les pauvres, et pour les familles aisées, l’honneur était sauf ! Ceci m’a été raconté par une Soeurs de l’hospice où j’ai travaillé pendant plusieurs années.

    L’hôpital de Montbrison possède des archives magnifiques, longtemps exposées dans le hall d’accueil de l’établissement, où l’on pouvait voir un registre avec ces rubans de couleur au regard des noms donnés aux enfants par l’administration.

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    • Les fantaisies de l’état-civil 16 avril 23:45, par Marc Filliat

      Bonjour Pierrette,
      je me permets d’intervenir, car depuis plusieurs décennies je cherche des infos sur mon AAA grand père Antoine Lavigne abandonné à Montbrison en novembre 1818 (il figure dans le livre de Jo Barou), mis en nourrice à Gumières et décédé à l’âge de 15 jours le 4/12/1818 !! Je le retrouve marié une première fois en 1857, puis en 1858 avec le prénom d’Auguste, il a eu quatre enfants et meurt une deuxième fois en 1901 !!!à Marcilly le Chatel. J’ai fait plusieurs recherches en me déplaçant en vain aux archives de Montbrison et aux AD 42. Pouvez-vous me donner la procédure pour consulter les archives de l’hôpital de Montbrison où je pourrai peut être résoudre cette énigme ?
      Merci pour votre réponse.
      Marc Filliat
      PS : j’ai aussi plusieurs fois apprécié le restaurant Verdier-Riffat étant jeune appelou.

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  • Les fantaisies de l’état-civil 18 avril 21:04, par caroline Lafont

    Merci pour ce récit enlevé et instructif, qui me rappelle une histoire rencontrée au hasard de recherches sur un tout autre sujet, et dont malheureusement je n’ai noté à l’époque ni les détails ni les références.

    Il s’agit d’un acte de mariage, figurant à l’état civil reconstitué de Paris quelque part entre janvier et mai 1793.

    L’acte se termine par la reconnaissance par les « jeunes mariés » d’un enfant qu’ils ont eu quelques années auparavant, alors qu’ils n’étaient pas mariés... ou que madame était mariée à un autre (car les divorces étaient très nombreux à Paris en 1793, et souvent suivis de remariages) ! Le nom d’un autre couple est alors indiqué, dans une formule quelque peu ambiguë qui semble malgré tout signifier que l’enfant a été, à la naissance, déclaré comme issu de parents fictifs (avec l’accord de ces derniers j’imagine, et peut-être contre une rétribution ?).

    J’ai eu alors une pensée pour les descendants et leurs recherches généalogiques...

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  • Les fantaisies de l’état-civil 4 juillet 16:48, par falavard

    mon papa a été abandonné en 1911 à VALENCE dans la Drome. j’ai regardé dans les recensements, j’ai retrouvé un nom DE MIOL-FLAVARD, et en 1911 il y avait une nièce que s’appelait GAUTHIER élisabeth (MARS 1911).

    Je suis sa fille.

    Poirriez-vous me dire si c’est une coincidence ?

    Merci beaucoup.

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    • Les fantaisies de l’état-civil 5 juillet 00:26, par VIGOUROUX

      Madame,
      Vous m’excuserez mais je comprends mal le sens de votre question.
      Votre papa, enfant abandonné, s’est vu gratifié du nom de MIOL-FLAVARD. Je ne vois dans ce nom rien de fantaisiste ni d’ironique. Plusieurs explications pour ce nom que lui a donné l’employé qui a enregistré l’enfant mais bien difficile de deviner ce qu’il avait dans la tête !
      Vous parlez ensuite d’une nièce (de votre papa) du nom de GAUTHIER.
      ce qui sous-entend que votre papa avait une sœur mariée à un Monsieur Gauthier
      Excusez moi si je n’ai pas compris votre question et dans ce cas, essayez de la reposer d’une autre façon.
      Cordialement
      JV

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