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Le « mariage extraordinaire » de Charles Vienot, charbonnier franc-comtois (2/3)

Le vendredi 29 octobre 2021, par Sonia Landgrebe

Dans le premier épisode, nous avons découvert l’acte de « mariage extraordinaire » qui a officialisé en 1787 l’union de Charles VIENOT, charbonnier originaire de Franche-Comté, avec Anne Claude dite « Jeanne » GRE, après des années de vie commune, douze enfants ... et le décès récent de Marguerite, première épouse de Charles.
Dans ce deuxième épisode, nous allons faire un peu mieux la connaissance de « Jeanne », puis nous tâcherons de retracer le parcours de ce couple atypique avec ses nombreux enfants, avant de nous interroger sur le mystérieux « enlèvement » de la mariée.

Qui était Anne Claude dite « Jeanne » GRE, la seconde compagne ?

Anne Claude dite « Jeanne » GRE (ou GREY ou GRAY selon les actes) est née à Noiron le 30 juillet 1745. Si l’on considère l’âge supposé de Charles VIENOT au moment de sa première union (plus fiable que l’âge indiqué à son second mariage), ce dernier serait né vers 1723. Ils avaient donc environ 22 ans d’écart, et non 15 comme le laissait supposer leur acte de mariage.

Elle est le premier enfant de Jean GRE et Jeanne SAIGUIN, mariés l’année précédente, et a vécu dans son enfance à Noiron mais aussi à Ancier, à environ deux lieues plus au nord. Elle voit naître puis disparaître de nombreux petits frères et soeurs, et perd également sa mère alors qu’elle a seulement 14 ans. Je n’ai pas trouvé le décès de son père, mais il est intéressant de constater que ce dernier, qui signait avec aisance, était témoin au premier mariage de Charles VIENOT en 1750, alors que sa fille Anne Claude dite « Jeanne » n’avait que 5 ans ... Les deux hommes se connaissaient donc bien ! Et Charles a dû connaître sa future compagne alors qu’elle était toute petite, peut-être même dès la naissance ...

Ci-contre, signature de Jean GRE (ou GRAY), père de Jeanne, sur l’acte de mariage de Charles VIENOT et Marguerite LACOSTE (source indiquée plus haut).

Comme nous l’avons vu, le rapprochement entre eux s’est effectué au plus tard début 1763, puisqu’Elisabeth est née en octobre de cette année-là. Jeanne avait donc à peine 17 ans, alors que Charles en avait environ 40 et était marié depuis une douzaine d’années. Pour autant, comme le prouve la suite, il ne s’agissait pas d’une séduction sans lendemain ...
Etudions maintenant de plus près leur parcours au long de leurs années communes.

La vie nomade du charbonnier et de son « épouse »

Pendant leur jeunesse, Charles et Jeanne ont vécu tous les deux à Noiron et Crésancey (paroisses rattachées). Situés à environ une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Besançon et autant au nord de Dole, ces deux villages de Franche-Comté étaient de taille modeste : à la Révolution, Crésancey comptait environ 300 habitants, et Noiron 180. Comme le montre l’extrait de la carte Cassini ci-dessous (XVIIIe siècle), la région était fortement boisée.

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Noiron, Crésancey et les environs.
Vadans est la paroisse de la première épouse.
(Source : carte de Cassini)

Est-ce là que Charles a commencé à exercer son activité de charbonnier ? Ce n’est pas certain. L’acte de son premier mariage, alors qu’il habite Noiron en 1750, ne donne aucune indication sur sa profession ; la première mention de son métier date de 1765, et elle nous apprend qu’il était charretier, dans les premiers temps de sa vie commune avec Jeanne. A ce moment-là, il vivait déjà « dans les bois », à Frontenard, soit bien loin de leur paroisse d’origine, à environ 75 km au sud (voir carte plus loin).
Sans doute a-t-il commencé par transporter le bois coupé par les bûcherons. Curieusement, en 1785, l’acte de décès de sa première épouse, qui devait l’avoir perdu de vue depuis longtemps, indiquera qu’il était charron. Puis il a dû adopter le métier et le mode de vie des charbonniers qu’il côtoyait.

A gauche, un charbonnier et sa famille devant leur hutte ; à droite, montage de la meule
(début du XXe siècle)
(Source : Histoire et patrimoine sous-vosgiens)

Le charbonnier exerçait son métier sur le lieu même de l’abattage du bois, en forêt ; il s’y construisait donc une hutte, généralement très rudimentaire, pour y habiter seul ou avec sa famille. Son travail, assez pénible, consistait d’abord à édifier une « meule » (la charbonnière) constituée de plusieurs couches de bois, recouvertes de feuilles, de mousse et de terre, dans laquelle il aménageait une cheminée centrale ; puis il y introduisait du bois enflammé ou de la braise. Ensuite, par une surveillance constante durant plusieurs jours, il s’assurait de garder le contrôle de la propagation du feu, de manière à assurer la carbonisation. Une fois le charbon refroidi, il était trié, placé dans des sacs et livré dans les communes environnantes [1].
Selon les différents actes trouvés, durant leur vie commune Charles et Jeanne ont habité successivement les villages suivants :

Ainsi, les pérégrinations de Charles et Jeanne ne se sont pas arrêtées à Frontenard ou aux communes limitrophes ; ils n’y sont restés que peu de temps, avant de poursuivre leur route vers le sud et de se stabiliser aux alentours de Cuiseaux et du Miroir, à environ 140 kms de Noiron et Crésancey (voir carte plus loin).

Pourquoi s’être éloignés autant de leur paroisse d’origine ? Selon toute vraisemblance, il devait être bien plus facile de cacher la bigamie de Charles dans des communes où on ne les connaissait pas ... Une bonne façon sans doute de commencer ensemble une nouvelle vie, dans une société où le divorce n’était pas autorisé !

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Migration du couple VIENOT-GRE du nord au sud, d’env. 1764 à 1794
(Source : Google Maps)

Plusieurs actes relatifs aux enfants de Charles et Jeanne font allusion à l’abbaye du Miroir  : Charles exerçait son métier de charbonnier dans les bois de l’abbaye, et au moins deux de ses enfants ont été inhumés dans son cimetière (Catherine et Philibert).
Edifiée au XIIe siècle, l’abbaye du Miroir ne comptait déjà plus de moines depuis le XVIIe. Elle sera vendue à la Révolution, puis rasée. Il n’en est subsisté que l’église paroissiale, située pour le coup en dehors du village, et qui n’a pas dû beaucoup changer depuis l’époque de Charles et Jeanne. [2]

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L’église paroissiale Notre-Dame de L’Assomption, dernier vestige de l’abbaye du Miroir
(Source : Fondation de la Sauvegarde de l’Art Français)

Questionnements subsistants autour du « mariage extraordinaire »

En 1785, lorsque Charles se retrouve libéré de son précédent engagement marital par le décès de Marguerite, son union avec Jeanne peut enfin être célébrée devant l’Eglise. Mais cela met du temps, plus de deux ans – est-ce le temps d’obtenir la dispense ? Ou alors, puisque celle-ci semble avoir été accordée sans réserve, ne serait-ce pas plutôt le temps d’avoir connaissance du décès de Marguerite LACOSTE, bien plus loin au nord ?
On peut se demander également pourquoi Charles et Jeanne ont fait toute cette distance pour revenir se marier dans leur paroisse d’origine ; n’auraient-ils pas pu s’unir au Miroir, là où ils vivaient à cette époque ? A moins que le prêtre local ne s’y soit refusé, ayant appris que ces paroissiens qu’il croyait de longue date unis devant Dieu ne l’étaient pas en réalité ? Ce n’est sans doute pas par hasard si le curé de Crésancey stipule dans l’acte de « mariage extraordinaire » que les époux ont été dispensés du consentement de son confrère du Miroir ...

La mention de l’enlèvement n’est pas sans poser question également. Plusieurs hypothèses me sont venues à l’esprit :

  • Jeanne n’était-elle pas désireuse de consacrer leur union, au contraire de Charles qui l’aurait contrainte à se présenter devant l’autel ? Quoi qu’il en soit, elle a dû dire oui devant le curé, puisque leur mariage a été validé.
  • La famille de Jeanne voulait-elle empêcher cette union, même après toutes ces années, au point que Jeanne ait dû leur ‘échapper’ (ne serait-ce que symboliquement) pour pouvoir épouser son concubin de longue date, père de ses nombreux enfants ? L’absence de parents proches sur l’acte de mariage pourrait accréditer cette hypothèse.
  • Ou encore, cet enlèvement fait-il référence non pas à la célébration du mariage, mais au départ de Jeanne avec Charles, plus de vingt ans auparavant  ? Cette mention prendrait alors un tout autre sens ...
Mention de l’enlèvement d’Anne Claude dite « Jeanne », sur l’acte du « mariage extraordinaire ».
(Source citée plus haut)

Combien de temps a duré la relation de Charles et Jeanne ? Un peu plus de 30 ans au total, dont au moins 24 hors mariage, et ensuite seulement sept ... En effet, la seconde épouse du charbonnier décède le 7 novembre 1794 à leur domicile, à Dommartin les Cuiseaux (71), à l’âge de 49 ans. Ils n’ont apparemment pas eu d’autre enfant après la naissance des petits jumeaux et l’officialisation de leur union.

Quant à Charles, il lui survivra pendant six années ; après le décès de Jeanne, on le retrouve établi au Miroir, comme charbonnier, fendeur de bois ou encore cultivateur. Mais c’est à Cuiseaux qu’il s’éteindra à son tour le 21 décembre 1800, au tournant du nouveau siècle.

Le Miroir, Cuiseaux, Dommartin-les-Cuiseaux
et Varennes St Sauveur

(Source : carte de Cassini)

Le troisième et dernier épisode nous amènera à mener l’enquête sur les origines de Charles, ainsi que sur sa descendance, tout en nous réservant une petite surprise quant à ses dernières années ...

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12 Messages

  • Bonjour Sonia,

    Je pense comme vous qu’il a fallut un peu de temps avant de connaitre le décès de Marguerite mais en effet pas simple pour le curé du Miroir d’avoir été trompé sur la situation du couple.
    Dans l’acte de baptême de Jean découvert à Cousance (39) en 1782 les « parents sont mariés » demeurant au Miroir. (je pense que vous n’avez pas pu le rajouter dans votre tableau suite à nos échanges de la semaine dernière)
    Anne Claude est prénommée Jeanne du prénom de sa mère (c’est souvent le cas)de plus j’ai trouvé d’autres orthographes : Grée, Grez, Greez en plus de Gray, Grey et Gre...
    Comme je vous l’ai signalé n’ayant pas de fonts baptismaux à L’Abbaye du Miroir il n’y avait pas de baptême et il fallait se déplacer dans les villages environnants ce qui ne facilite pas nos recherches généalogiques ! J’ai découvert cet état en visitant l’Abbaye en 2009 pour les journées du patrimoine ayant moi aussi des ancêtres de cette même époque inhumés dans le cimetière de l’Abbaye (ils étaient « thuillier » tuilier).
    Vivement la suite la semaine prochaine.
    Marie-France
    PS pour le baptême de Claude (2) j’ai épluché 1778 à 1781 Dommartin les Cuiseaux, rien trouvé mais il a pu m’échapper.

    Répondre à ce message

    • Bonjour Marie-France,
      Je pense comme vous que le curé du Miroir a dû avoir cette histoire un peu en travers de la gorge ...
      Effectivement je n’ai pas mis à jour mon tableau dans l’épisode 1 (j’évite de faire des modifications majeures une fois la publication faite). En revanche j’ai enlevé la mention des baptêmes au Miroir dans l’épisode de cette semaine, puisque vous m’avez appris qu’il n’y en avait pas - et cela explique du même coup pourquoi les enfants ont été baptisés dans des communes voisines. Merci encore pour Cousance.
      Pour « Gré », effectivement on trouve de très nombreuses variantes.
      Merci d’avoir cherché à Dommartin, malheureusement je ne suis pas étonnée, puisque le relevé du Cercle Généalogique local mentionne que l’acte ne se trouvait pas dans le registre là où il aurait dû. Il faudrait peut-être les contacter dans l’espoir d’identifier sur quoi ils se sont basés pour effectuer ce relevé dont la date est malheureusement erronée ... Mais je laisse ce soin à la descendante de Charles VIENOT si elle le souhaite !
      A la semaine prochaine pour le dernier épisode :)
      Sonia

      Répondre à ce message

  • Bonjour Sonia
    et merci pour cet article.

    Sur la carte Cassini, les bois au nord de Noiron sont nommés « Petits Bois de Gray ». Y a-il un rapport avec l’aisance de Jean Gray, père de Jeanne ?

    Hypothèse farfelue : Jeanne et Charles se seraient-ils rencontrés à la fontaine de trousse-cotillon, assez proche ? 😉

    Cordialement
    Mireille

    Répondre à ce message

    • Bonjour Mireille,
      Effectivement, Gray est même une ville de Haute-Saône, toute proche de Crésancey. La famille de Jeanne devait être profondément enracinée dans la région.
      Selon un arbre vu sur Geneanet, Jean GRAY (ou autre orthographe) aurait été « garde de Monsieur de Noiron » en 1759. J’ignore quelle est la source de cette information, je n’ai donc pas pu la vérifier. Mais si elle est juste, le père de Jeanne devait avoir un certain statut dans la société (d’où la signature aisée) et n’a pas dû voir d’un bon œil sa fille se mettre en couple avec un simple charbonnier, déjà marié qui plus est (et qu’il connaissait visiblement très bien) ...
      Je n’avais pas remarqué la Fontaine de Trousse-Cotillon, mais le clin d’œil est sympathique ;)
      Cordialement,
      Sonia

      Répondre à ce message

  • Vous nous promettez une surprise ,un remariage de Charles ,un autre enfant ?

    Répondre à ce message

  • Rapt de séduction 29 octobre 12:12, par René BRIONNE

    Bonjour à toutes et tous,
    J’ai rencontré un mariage (que je ne retrouve plus dans mes données) célébré par un curé après que la poursuite pénale de rapt de séduction soit éteinte par la mort des plaignants, en l’occurrence les parents de la jeune fille.

    Répondre à ce message

    • Rapt de séduction 30 octobre 20:49, par Sonia Landgrebe

      Bonjour,
      Merci pour ce cas très intéressant ! Pour ce qui concerne Jeanne GRE, je sais seulement que sa mère est décédée alors qu’elle avait 14 ans ; pour son père je n’ai rien trouvé, mais peut-être son décès est-il survenu peu avant le « mariage extraordinaire » ? Cela ouvrirait encore une autre perspective ...

      Répondre à ce message

  • Bonjour,
    Pourquoi n’envisagez-vous pas qu’Anne Claude dite « Jeanne » GRE, GRAY, ait pu être enlevée lorsqu’elle était une très jeune fille, par Charles VIENOT tout simplement ? Par conséquent, leurs enfants pourraient être issus de contraintes et viols exercés par Charles sur Jeanne.
    Des faits criminels récents, peuvent faire élaborer à une histoire similaire, malheureusement.
    Bien cordialement.

    Répondre à ce message

    • Bonjour,
      Initialement je n’avais pas du tout pensé que le curé pouvait faire allusion à un enlèvement survenu 24 ans plus tôt ; pour moi vu la tournure de l’acte, l’enlèvement était contemporain, comme si Charles avait poussé Jeanne au mariage alors qu’elle n’en voyait pas la nécessité.
      Ce n’est que tardivement qu’il m’est apparu que le curé parlait peut-être de l’enlèvement de la toute jeune Jeanne. Je n’ai pas développé davantage cette hypothèse mais effectivement toutes les suppositions sont permises. Nous ne pouvons qu’espérer qu’il n’en a pas été ainsi et que Jeanne était consentante à cet enlèvement ...
      Cordialement

      Répondre à ce message

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