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Le crime de Sainte-Adresse

L’assassinat du garde particulier Dominique Houllemare


jeudi 22 juin 2017, par Martine Hautot

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Cette histoire m’a été confiée, à la suite de la parution de mon article sur Prosper Leprêtre, garde particulier au château de Mondétour, par Catherine Houllemare que je remercie. Elle se déroule à la même époque et dans le même département, la Seine-Inférieure, que celle de mes ancêtres mais c’est une histoire tragique. Celle de l’assassinat au XIXe siècle d’un garde particulier par un braconnier près du Havre.

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Le vallon de Sainte- Adresse, dans France Albums Fasc. 34 f9
Périodique à compter de 1893
Source Gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France.

En ce 13 Décembre 1853, dans le vallon de Sainte Adresse, petite cité balnéaire à deux pas du Havre, qui doit sa réputation au journaliste parisien Alphonse Karr, Dominique Houllemare garde particulier de Monsieur Acher, négociant havrais, s’apprête à souper avec sa femme Clémence Victoire (1810-1871). Originaire du Havre, elle est âgée de 43 ans. Depuis son mariage à 21 ans dans le petit village de Fontaine-la-Mallet, elle a mis au monde douze enfants. Les onze premiers sont nés dans cette commune, la petite dernière à Sainte-Adresse. De ces douze enfants il ne lui reste que six filles qu’on retrouve autour de la table.

  • Clémence, 18 ans, déjà en âge de travailler, blanchisseuse comme sa mère. Dans le pays on dit aussi lessivière, la première qui a réussi à survivre, née 4 ans après le mariage de ses parents car, avant qu’elle ne vienne au monde, il y eut un enfant présenté sans vie et une autre petite Clémence, qui n’a vécu que 12 heures.

Depuis sa naissance, la fille aînée, a vu sa mère accoucher 9 fois et mourir quatre de ses frères et sœurs : en 1843, à l’âge de quatre et cinq ans, à trois semaines d’intervalle, deux petits garçons, Jules et Henri et trois ans plus tard en 1846, à l’âge de 10 ans une fille prénommée Joséphine et son jeune frère Armand, encore nourrisson.

Mais il reste à Clémence cinq sœurs :

  • Félicie 11 ans
  • Laure 9 ans
  • Marie Virginie 6 ans
  • Clara 3 ans
  • Adèle 1 an

Le père Dominique, né à Saint Barthélémy, près d’Octeville a 44 ans. Il a été cultivateur et journalier et aussi un temps garde champêtre à Fontaine-la-Mallet.

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Acte de naissance de Jules Houllemare ADSM Etat civil Fontaine-la-Mallet 1838

En 1850, à la naissance de Clara il est devenu garde particulier mais il ne vient s’installer à Sainte-Adresse qu’aux alentours de 1852 (La famille est encore recensée en 1851 à Fontaine-la-Mallet). Peut-être Dominique s’y installe-t-il en raison de la présence de son frère, tailleur d’habits dans cette commune, mais aussi parce que le village de Sainte-Adresse et ses alentours sont boisés, avec de grandes chasses appartenant à des propriétaires privés qu’il convient de protéger contre la pratique très répandue du braconnage. Il a la réputation d’un homme courageux, donnant toute satisfaction à ces employeurs.

Et voici que ce soir-là, alors qu’il s’apprête à souper, le garde entend un bruit venant du bois voisin. Il doit y aller voir ; il saisit son fusil et sort dans la nuit, bien éclairé par la lune qui brille dans un ciel sans nuages.

Mais stupéfaction autour de la table : on entend deux coups de fusil. La fille aînée Clémence court rejoindre son père et le trouve agonisant. Il meurt dans ses bras. Au bruit, des voisins accourent. La jeune fille déclare avoir vu un homme s’enfuir à toutes jambes [1].

Le fugitif a disparu, abandonnant son carnier Mais Il a été blessé. Des traces de sang conduisent jusqu’à la mairie de Bléville. Le commissaire de Police, prévenu par Monsieur Acher, le propriétaire de la chasse qui habite non loin de là, s’inquiète : pourra-t-on retrouver le braconnier meurtrier s’il est allé se perdre dans la grande ville du Havre ?

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Environs du Havre par Batonnet ,ingénieur géographe du roy 1735
Source Gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France

Cependant, dès le 15 Décembre, les journaux du Havre annoncent son arrestation. Il s’agit d’un journalier nommé Jean-Elie Meurdra, âgé de trente ans. Celui-ci, originaire de Cherbourg, vit à Ingouville, rue Casimir Delavigne, avec une couturière. La police n’a pas eu de difficultés à le trouver : conseillé par l’un des employeurs de sa compagne, il s’est dénoncé à la police. Son système de défense est simple : il a riposté à un coup de feu, il ne savait pas que c’était un garde. Trop blessé pour être conduit à la prison, il est d’abord envoyé à l’hospice pour y être soigné [2].

Quelques mois plus tard, le 22 Mars 1854, son procès se déroule devant la Cour d’Assises de la Seine-Inférieure, on y souligne le courage et la générosité de la victime, le caractère sombre et taciturne du meurtrier, on récuse sa version des faits : ainsi blessé, comment aurait-il pu riposter ? Il est reconnu coupable, sans circonstances atténuantes, du meurtre du garde, un agent assermenté, représentant l’autorité. Sans circonstances atténuantes, il n’y a pas matière à discussion, c’est la peine de mort qui s’applique [3].

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Le Palais de Justice de Rouen ,dessin de Théodore de Jolimont (1787-1854)
Source Gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France

Une quarantaine de jours plus tard, l’abbé Podevin, l’aumônier de la prison de Rouen et le gardien-chef viennent chercher Jean Elie Meurdra dans son cachot, sa dernière heure est arrivée. On le conduit à la chapelle, il s’y confesse et assiste à l’office. Puis vient le moment de la « toilette ». Il demande qu’on remette ses boucles d’oreilles en or à sa mère. Ensuite une voiture le conduit, de l’autre côté de la Seine, jusqu’ à la place Bonne Nouvelle où est dressé l’échafaud (On y construira bientôt la nouvelle prison de Rouen qu’on connaît aujourd’hui encore sous ce nom.). L’abbé Podevin soutient ses derniers pas. Jean Elie le remercie et se livre aux exécuteurs, sans faiblir. C’en est fini pour lui, on est le 3 mai 1854. C’était le jour de son anniversaire. Justice est faite [4].

A Sainte-Adresse, il a bien fallu que la vie reprenne. Clémence Victoire ne se remarie pas. La présence masculine est assurée par Augustin Houllemare, son beau-frère, le tailleur d’habits : c’est lui qui déclare naissances et décès. Les filles aident leur mère dans son travail de blanchisseuse : en 1861 Clémence, la fille aînée, 26 ans et Laure, 17 ans, sont repasseuses, Marie Virginie, 14 ans, est couturière. Deux des filles sont déjà décédées : Clara en 1855 à l’âge de 5 ans et Félicie en 1859 à 17 ans : elle aussi était couturière.

C’est que la vie ne doit pas être toujours facile pour cette tribu féminine entre le linge à frotter, agenouillée, les mains dans l’eau froide et les longues séances dans la moiteur du repassage. Leur santé a pu en pâtir fortement.

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La blanchisseuse. Source Wikimédia Commons

Evénements heureux et malheureux se succèdent :

En 1863, Clémence, la fille aînée se marie avec Alexandre Eugène Lavigne. Le couple n’aura pas d’enfants.

En 1867, Laure décède à son tour à l’âge de 23 ans.

En 1870, Marie-Virginie, célibataire met au monde une petite Louise Marie, née de père inconnu. L’enfant est reconnue par ses deux parents, le 6 octobre : son père est Louis Gabriel Lefebvre, 21 ans commis à Sanvic.

En juillet 1871 Clémence Victoire meurt. Quand cette mère Courage disparaît à 61 ans, elle a enterré son mari,assassiné et 9 des enfants qu’elle a mis au monde : Adèle sa petite dernière meurt quelques semaines plus tard, Clémence l’hiver suivant, seule Marie Virginie, devenue l’épouse de Valentin Bénard,lui survivra deux décennies, avant de disparaître en 1893, à 46 ans seulement, après avoir mis au monde six enfants. Ainsi aucun des nombreux enfants de Clémence Victoire n’aura atteint la cinquantaine.

Qui osera dire que c’était le bon vieux temps ?

Notes

[1Journal des débats politiques et littéraires du 17 Décembre 1853

[2Journal des débats politiques et littéraires du 18 Décembre 1853.

[3Gazette des tribunaux du 25 Mars 1854. La Presse du 26 Mars 1854. Le Constitutionnel du 25 Mars 1854.

[4Journal des débats politiques et littéraires du 5 Mai 1854

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8 Messages

  • la prison de Rouen 23 juin 10:30, par Vandamme

    J’ai lu votre article d’autant qu’il parle également de Rouen et de la future prison « Bonne nouvelle » Mon arrière grand père normand de l’Avranchin y fut envoyé au démarrage comme gardien d’abord avant de monter en grade progressivement et ensuite d’être muté a la prison de Loos 59, il habitait avec sa famille dans une maison de la prison, sa 2e épouse y est décédée, il s’est remarié a Rouen avec une normande du secteur de Bailly en Rivière et mon grand-père et sa sœur née ensuite y sont nés, leur sœur aînée née du 2e mariage y vécue aussi sa jeunesse. Quand il fut muté a Loos comme brigadier chef l’habitation n’était plus dans l’enceinte mais dans la commune a proximité où les autres enfants sont nés. Quand à la vie de cette époque et de bien d’autres avant, elle n’était nullement facile et bien des décès se suivaient au fil du temps et souvent de façon très rapprochée, mon arrière grand père fut donc marié 3 fois bien malgré lui, une 1re fois dans la Manche, sa 1re épouse mis au monde un petit garçon qui mourut a 4 mois, sa mère dans le mois qui suivit son accouchement.la 3é,mon arrière grand’mère vécue elle jusqu’à plus de 80 ans.
    Non tout n’était pas rose en ce temps là, mais comme c’était courant, c’était considéré comme le destin.

    Répondre à ce message

  • Le crime de Sainte-Adresse 23 juin 10:37, par VIGAN

    bravo pour cet excellent récit, si bien écrit et émouvant.

    Les braconniers et bandits de tout poil ont toujours hanté les nombreux bois et forêts qui entouraient le Havre, ainsi dès le 18 ième siècle une de mes ancêtres " Marie Anne Vigan, veuve de François Herault, laboureur à Rouelles, femme de caractère ayant obtenu en décembre 1768, de la Haute Justice du Marquisat de Graville, « l’autorisation de garder des armes chez elle, sa ferme étant proche des bois de Hallatte »

    Répondre à ce message

    • Le crime de Sainte-Adresse 24 juin 18:46, par martine hautot

      Merci de votre témoignage .Je ne connaissais pas les bois de Halatte .Grâce vous j’ai découvert que ces bois correspondent à ce que l’on appelle actuellement la forêt de Mongeon (du nom du propiétaire qui en a fait l’acquisition au début du XIX siècle quand l’état cherchait déjà à diminuer ses dettes !)C’est actuellement un lieu de promenade pour la population du Havre .
      Bien cordialement,
      Martine

      Répondre à ce message

      • Le crime de Sainte-Adresse 28 juin 16:24, par Lebas Jean-Luc

        Merci à vous tous pour ce témoignage, également je ne connaissais pas le bois de Halatte et je n’aurais jamais pensé que c’était la forêt de Mongeon du Havre !
        J’ai un ancêtre qui était « propriétaire et Garde du bois de Halatte » vers 1779 et je cherchais l’endroit, de même j’ai un ancêtre du nom de Hérault. Comme quoi nous sommes tous cousins

        Cordialement. JL

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  • Le crime de Sainte-Adresse 23 juin 16:09, par Alain

    Bonjour,
    Oui, cela dépend aussi des familles...
    les miennes ont eut peu de décès prématurés au 19e siècle, à part la guerre de 1914 où deux des frères de mon grand-père maternelle y sont mort, l’un en septembre 14, l’autre en 16 ou 17. Un troisième vers 1920, gazé, sur les 11 enfants breton.
    J’ai connu les tantes de ma mère des deux côtés.
    Même dans la ligné de mon nom en direct, très peu... sur le cousinage.
    En 1787, j’ai un ancêtre à 88ans a été nommé messier... comme quoi.
    Bon courage et bonne journée

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    • Le crime de Sainte-Adresse 24 juin 18:50, par martine hautot

      Bonjour,

      Vous avez raison , la situation n’était pas toujours aussi dramatique , mais de manière générale ,la mortalité infantile était élevée ,même dans les classes aisées et des maladies comme la diphtérie faisaient des ravages .
      Bien cordialement,
      Martine

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  • Le crime de Sainte-Adresse 29 juillet 16:01, par Chrstian Barbezieux

    Merci Martine pour cet article bien écrit et documenté racontant une histoire de vie tragique.

    Christian

    Répondre à ce message

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