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La fausse double vie d’Alexandre Sornais : enquête en Touraine 2/3


vendredi 9 octobre 2020, par Sonia Landgrebe

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Alexandre SORNAIS, né à Villedômer (Indre-et-Loire) en 1844, semble s’être marié deux fois, et avoir eu des enfants de chaque épouse en parallèle. Mais s’agissait-il vraiment du même individu, ou de deux frères jumeaux ? Dans le second cas, pourquoi et comment leurs identités ont-elles pu être confondues de manière aussi durable ?

Preuve de l’identité de ‘l’autre’ Alexandre

Effectivement, j’ai trouvé dans le registre des recensements de Cangey en 1866 un certain Denis « SOURNAS », âgé de 24 ans, domestique au Petit Bourot avec trois autres jeunes gens chez Louis HESNAULT, cultivateur. Le nom et l’âge sont très approximatifs, mais la chose est courante à l’époque. J’avais donc bien, selon toute apparence, retrouvé la piste du plus jeune jumeau.
Quant à son mariage, cela devait bien être lui qui, deux mois plus tard, épouserait Désirée RAGUENEAU sous le nom d’Alexandre SORNAIS, sans témoin de sa famille. Mais pour renforcer cette quasi-certitude, encore fallait-il regarder si le prénom de Denis lui était parfois revenu au long de son existence, après son mariage.
Sachant que « Alexandre SORNAIS » et Désirée RAGUENEAU avaient eu un enfant en 1877 à Santenay dans le Loir-et-Cher, je suis allée consulter le recensement de 1876 dans cette commune. De fait, présent avec son épouse et deux enfants (dont Denis, l’aîné, déjà identifié), il y était bien nommé Denis SORNAIS ...

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Recensement Santenay 1876
La Bourdaisière (extrait)

Cette fois, il n’y avait plus aucun doute : c’est bien Denis qui avait pris l’identité d’Alexandre pour épouser Désirée RAGUENEAU, et qui lui avait fait au moins deux enfants sous ce nom !
Désireuse de comprendre, et notamment de voir si les jumeaux étaient restés en contact, j’ai continué à suivre le fil. Il serait trop fastidieux de retracer toutes mes recherches ; voici un résumé des principales observations. Les détails peuvent être consultés dans le tableau ci-après, où figurent pour chaque événement les nom et prénom indiqués, ainsi que la profession de Denis/Alexandre.

Parcours de Denis SORNAIS (1844-1919)

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Parcours de vie de Denis SORNAIS (1844-1919)
(en gris : absence aux événements ou recensements où il aurait dû être présent)

Voici dans les grandes lignes quelle a été l’existence de Denis, d’après ce que j’ai pu en reconstituer.

1. De fréquents changements de domicile
Denis semble avoir eu la ‘bougeotte’ : je l’ai trouvé domicilié dans douze communes différentes – et il en manque très certainement –, principalement dans l’Indre-et-Loire, et un peu dans le Loir-et-Cher. Il a en effet habité successivement Villedômer, Limeray, Cangey, Château-Renault, St Ouen-les-Vignes, Santenay, Dame-Marie-les-Bois, Morand, St Etienne-des-Guérets, à nouveau Dame-Marie-les-Bois, St Nicolas-des-Motets, Auzouer-en-Touraine, Saunay, puis à nouveau Château-Renault à la fin de sa vie.
2. Six enfants identifiés
Selon les informations trouvées dans les registres d’état-civil, il a eu au moins six enfants de Désirée RAGUENEAU (les prénoms usuels sont en gras) :
Denis, né le 27/12/1866 à Château-Renault
Joséphine Louise, née le 06/10/1870 à St Ouen-les-Vignes
Alexandre Albert Julien, né le 29/10/1877 à Santenay
• Marie Alexandrine Alphonsine, née le 04/02/1882 à Dame-Marie-les-Bois
• Alexandrine dite « Maria  », née le 16/04/1886 à Dame-Marie-les-Bois
Octavie, née le 07/11/1889 à St Nicolas-des-Motets (décédée à un an).
Hormis Octavie, tous ont atteint largement l’âge adulte. Nous y reviendrons.
3. Une présence en pointillés
En recoupant les recensements et actes d’état-civil relatifs à ses enfants, j’ai pu établir deux périodes d’absence de Denis à son foyer.
• La première se situe autour de 1872 : cette année-là, sa femme et ses deux enfants sont recensés sans lui à St Ouen. La dernière trace de sa présence remonte à 1870, à la naissance de Joséphine ; la prochaine aura lieu en 1876, lorsque la famille est recensée au complet à Santenay. Entre deux, il a pu être absent de manière très provisoire (au moment du recensement de 1872) ou pour une durée plus longue, jusqu’à six ans. Je manque d’éléments pour en savoir davantage.
• La seconde, et la plus marquante, a duré entre 12 et 15 ans ! Elle a été officialisée en 1889 par un acte de notoriété établi par BORDELAIS, juge de paix à Château-Renault. Cette absence a commencé en 1881, pour s’achever à une date qui se situe entre 1893 et 1896. Ce qui m’amène à penser que certains de ses enfants ne sont peut-être pas réellement les siens ... La naissance d’Alexandre, en 1877 à Santenay, ne semble même pas avoir été déclarée ; c’est un acte de notoriété qui a amené à un ajout postérieur dans le registre, en 1890 soit treize ans plus tard. Nous ne savons donc pas si son père était présent ou pas, mais il paraît probable que non. Quant aux naissances d’Alphonsine, « Maria » puis Octavie, ce n’est pas Denis qui les a déclarées ...

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Recensement Dame Marie Les Bois 1886
La Picardière (extrait)
Désirée RAGUENEAU est « chef de ménage » et « ne vit point avec son mari ».

A partir de 1896 (voire un peu avant), il semble avoir repris une vie normale avec son épouse. Il est présent et consentant au 2e mariage de sa fille Joséphine en 1897 à Morand, puis à celui de son fils Alexandre en 1900 à Crotelles. En revanche lorsqu’Alphonsine se marie en 1909 à Bléré, Denis et Désirée sont curieusement « non présents et non consentants, ainsi que le justifie l’expédition ci-jointe de la notification qui leur a été faite par le ministère de Mr Alluôme notaire à Villedômer ».
4. Un prénom pour l’état-civil, un autre pour les recensements
Le patronyme de Denis a souvent varié au long de son existence, mais il en a été de même pour les autres SORNAIS contemporains : SORNET, SOURNAS, SOLNAIS ou encore SOLNAIE ... J’ai omis de le préciser, mais aucun membre de cette fratrie, pas plus que les parents, ne savait lire, écrire ni même signer ; ils n’étaient donc pas en mesure de donner leur avis sur l’orthographe adoptée par les agents de l’état-civil ou les recenseurs.
Ce qui est plus intéressant, c’est de voir quel a été le prénom attribué à Denis au fil des documents. Très clairement, il est apparu que dans la totalité des recensements où je l’ai retrouvé, Denis portait son vrai prénom ! En revanche, à partir de son mariage, pour l’état-civil il s’est appelé la plupart du temps Alexandre. Les exceptions sont les suivantes :

  • La naissance de Joséphine en 1870 à St Ouen-les-Vignes : il s’est lui-même dénommé Denis SOLNAIE ... Mais un jugement de 1890 a amené à la rectification de cet acte pour lui attribuer ses « véritables » nom et prénom, à savoir Alexandre SORNAIS !
  • La naissance d’Alphonsine en 1882 : le père s’appelait « Sylvain SORNET » (sic). Pour rappel, il était absent, et la déclaration a été faite par des non-parents qui ne le connaissaient peut-être même pas ... C’est l’unique fois où j’ai relevé ce prénom, de toute évidence erroné – à une exception près : l’acte de mariage d’Alphonsine, qui visiblement n’a fait que reproduire l’erreur de son acte de naissance (ceci étant facilité par l’absence des parents « non présents et non consentants »).
  • La naissance d’Octavie en 1889, puis son décès en 1890 : c’est le seul enfant pour lequel il a été prénommé Denis sans rectification postérieure. La déclaration a été faite par Joséphine, sœur aînée de l’enfant, âgée de 19 ans ; c’était déjà elle, à 16 ans, qui avait déclaré la naissance de sa sœur précédente, Alexandrine (dite plus tard « Maria »), mais cette fois-là elle avait donné le prénom d’Alexandre ...
  • Le premier mariage de Joséphine, en 1893 : son père s’appelait Denis SORNAIS. Pour rappel, il était alors absent depuis des années.
    Tout cela tend à indiquer qu’il avait gardé Denis pour prénom usuel, mais adopté Alexandre pour prénom officiel à partir de son mariage (avec quelques entorses, dont une seule de sa part et les autres venant de tierces personnes).
    Ce qui m’intrigue évidemment, au-delà du ‘pourquoi’ que je tâcherai d’aborder un peu plus loin, c’est de savoir comment un jugement officiel a pu rectifier son identité en Alexandre, entérinant ainsi une erreur vieille de plus de vingt ans ...
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Mention rectificative
Mention en marge de l’acte de naissance de Joséphine, à la page du 6 octobre 1870 à St Ouen les Vignes : « Suivant jugement rendu par le Tribunal Civil de première instance de Tours, le quatorze janvier mil huit cent quatre vingt dix, l’acte de naissance ci-contre a été rectifié en ce sens que c’est par erreur que le père de l’enfant a été dénommé Solnaie Denis alors qu’il aurait dû y être désigné : Sornais, Alexandre, qui sont ses véritables nom et prénom. »

Jugement du Tribunal Civil de Tours en 1890

Nous l’avons vu, sans aucun doute possible, l’époux de Désirée RAGUENEAU est bien celui qui est né sous l’identité de Denis SORNAIS.
Pour une raison inconnue, il s’est marié sous le prénom de son frère jumeau Alexandre, et c’est cette identité qu’il semble avoir adoptée ‘administrativement’ par la suite ; au point qu’un jugement du 14/01/1890 a très officiellement rectifié « Denis SOLNAIE » en « Alexandre SORNAIS ».
Sur quoi a pu se baser le Tribunal Civil de Première Instance de Tours pour rendre ce jugement ? La transcription intégrale, présente dans les registres de St Ouen-les-Vignes (commune de naissance de Joséphine), nous le révèle : ce sont tout simplement l’acte de naissance d’Alexandre et l’acte de mariage avec Désirée qui ont fait foi.

A cette époque, aucune mention n’était ajoutée a posteriori sur les actes de naissance pour indiquer les mariages ... Sans quoi l’anomalie aurait certainement été détectée dès 1869, lors du mariage du véritable Alexandre. Pour procéder à cette ‘seconde’ union, il aurait alors fallu prouver un veuvage, ou une annulation du mariage précédent (le divorce n’étant pas autorisé), ce qui d’évidence se serait avéré impossible ...
Le Tribunal Civil de Tours n’a donc fait qu’officialiser l’erreur d’identité qui s’était produite 24 ans plus tôt, sans considérer que l’acte de mariage avait pu être erroné, et sans remarquer ou prendre en compte le fait qu’il existait un autre acte de naissance à la même date, dans la même commune et avec les mêmes parents.
Malheureusement, le jugement reste muet sur deux éléments intéressants : qui était à l’origine de cette demande ? Et pourquoi a-t-elle été effectuée à cette date en particulier ?
En fait, il paraît probable que la demande soit venue de Joséphine, l’aînée des filles, puisque cela concerne son acte de naissance. D’ailleurs en toute logique, l’acte de naissance d’Octavie aurait dû également être rectifié, puisqu’elle aussi avait été déclarée fille de Denis, en 1889 à Dame-Marie, et qu’elle était encore en vie au moment de ce jugement. Mais visiblement, personne n’a jugé bon d’adresser une requête en ce sens à la mairie de Dame-Marie.
Joséphine était âgée de 19 ans. A-t-elle alors envisagé de se marier, ce qui expliquerait cet intérêt pour son acte de naissance ? La chose semble très plausible : en effet, elle accouche le 05/07/1890 d’un enfant naturel reconnu par son père, ce qui nous apprend d’une part qu’elle était en début de grossesse au moment de ce jugement, et d’autre part que le père, Octave GUILLON, était prêt à assumer cet enfant. Pourtant, étrangement, Joséphine n’épousera ce dernier que trois ans plus tard, le 10/04/1893 ; elle aura eu de lui entre-temps un second enfant naturel, également reconnu dès sa naissance.
Il est curieux de noter que sur l’acte de mariage de Joséphine, le père de celle-ci (toujours absent) est prénommé Denis et non Alexandre, sans prendre en compte la rectification de nom apportée par le jugement de 1890, celle-ci ayant pourtant effectuée en bonne et due forme sur l’acte de naissance ...
Lorsque Joséphine se remarie en 1897, l’officier d’état-civil de Morand a d’abord indiqué Denis pour le prénom de son père, mais l’a ensuite barré pour le remplacer par Alexandre. Il a donc sans doute bien fait son travail en vérifiant l’acte de naissance de Joséphine. Lors des troisièmes noces de celle-ci en 1917, le père sera cette fois directement prénommé Alexandre.

Denis avait-il souhaité ce changement de prénom ?

Pourquoi s’est-il marié sous le prénom d’Alexandre en 1866 ? Est-ce une fausse déclaration de sa part, ou une erreur de l’agent municipal d’Auzouer ? A la lumière de son parcours par la suite, deux constats me sautent aux yeux :

  • Denis n’a pas abandonné son prénom de naissance, puisque c’est sous cette identité qu’il se présente lors des recensements ;
  • La demande de rectification de son nom sur l’acte de naissance de Joséphine ne venait sans doute pas de lui, puisqu’à cette période il était absent de longue date.
    Il n’est donc pas du tout certain qu’il ait sciemment choisi le prénom d’Alexandre pour se marier. Pourtant, l’acte a dû être lu à haute voix par l’officier de mairie ; mais il n’est pas impossible que ce dernier, qui semblait quelque peu négligent (par exemple, il n’a pas indiqué la date précise ni le lieu de naissance du marié), ait omis ou bâclé cette étape.
    Quoi qu’il en soit, Denis a visiblement laissé se propager ce changement de prénom dans tous les actes postérieurs.

Alexandre savait-il que son frère jumeau utilisait son identité ? Quels étaient les liens au sein de la famille SORNAIS ? La troisième partie nous emmènera vers un dernier rebondissement ...

A suivre...

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8 Messages

  • Vraiment, vous nous tenez en haleine avec cette histoire pleine de rebondissements !!! Vivement le prochain épisode !!! Merci !!

    Répondre à ce message

  • Bravo pour cette passionnante recherche qui représente certainement de nombreuses heures de travail ! Je suis très admirative. Vivement la suite de l’histoire et peut-être pourrez-vous nous détailler les absences de Denis en 1865 et plus tardivement de 1881 à 1896.Votre tableau me semble très instructif et j’ai une petite idée ...
    Bien cordialement,
    Maryvonne

    Répondre à ce message

    • Bonjour Maryvonne,
      Effectivement cette enquête représente de nombreuses heures de recherches dans les diverses ressources accessibles en ligne, principalement les registres d’état-civil et les recensements (mais pas seulement). J’avoue ne pas voir cela comme du « travail » tant cela me passionne !
      J’ai une petite idée de l’hypothèse que vous avez en tête, car je m’en étais formulé une aussi à ce stade. Nous verrons ce qu’en dit le dernier épisode ;)
      Merci de votre lecture et à bientôt !
      Bien cordialement
      Sonia

      Répondre à ce message

  • Ah ! La généalogie et ses mystères... le genre d’anecdote qu’on aime rencontrer au fil de nos recherches, et qui les rend moins monotones ! Et surtout qui nous fait regretter de ne pas avoir de machine à remonter le temps pour mettre tout cela au clair et rencontrer les protagonistes 🙂
    Bravo pour vos recherches et le récit qui en a découlé, j’ai hâte d’en connaître le dénouement !

    Répondre à ce message

  • Bonjour Sonia,
    Merci à vous pour cette double enquête et ses rebondissements et bravo pour votre ténacité.

    Si vous avez besoin d’un coup de main pour rechercher des cotes dans l’inventaire des AD, je suis à votre disposition.

    N’hésitez pas à faire appel au Fil d’Ariane (aide généalogique bénévole) pour vous aider à consulter « sur place » aux AD37 les cotes qui vous intéressent.

    Cordialement
    Marlie

    Répondre à ce message

    • Bonjour Marlie,
      Merci pour votre commentaire, et pour votre gentille proposition ! Il est vrai que je ne suis pas très au fait des ressources disponibles aux Archives Départementales en dehors de celles accessibles en ligne, car je suis loin de la terre de mes aïeux et toutes mes recherches se font via Internet. C’est une des raisons pour lesquelles je n’ai encore jamais fait appel au Fil d’Ariane, et par ailleurs je me suis dit que je réserverais ce type de demande à des actes absolument essentiels de ma généalogie ascendante ... Mais vos conseils sont les bienvenus en tout cas.
      Cordialement,
      Sonia

      Répondre à ce message

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