On semble rarement savoir nager sur les bords de Seine :
« A Jumièges, peu d’individus connaissent la natation, quoique journellement les habitants soient exposés à braver un élément où, chaque année on déplore un plus ou moins grand nombre de victimes ; il serait à désirer, et je forme des vœux à ce sujet, que dans toutes les communes le long de la Seine, un maître soit chargé d’instruire la jeunesse dans un art qui ne peut qu’être utile à l’humanité ». (Charles-Antoine Deshayes, L’abbaye royale de Jumièges, 1829)
[En face de la propriété des Capucins] « Nous émettons qu’on pourrait y aménager une petite plage et y installer une école de natation dont le besoin se fait sentir quand on songe au petit nombre de personnes qui savent nager et aux accidents, hélas ! nombreux qui se produisent chaque année parmi la population ». (Goupil-Chanière, Caudebec-en Caux, 1927)
La baignade est mainte fois signalée pour le danger de noyade. Il est plus rare qu’on l’inculpe de méfaits pour la santé, comme ici en 1885 : « Combien de fois n’avons-nous pas vu, dans le courant de cet été, des troupes d’enfants, dont quelques-uns n’avaient pas plus de 5 à 6 ans, se baigner seuls dans la Seine, sous le coteau de Barre-y-Va ? Tous étaient en sueur en arrivant, d’autres achevaient à peine la tartine qui leur avait été donnée pour leur collation. Et l’on s’étonne de voir ces enfants malades, et cela après les avoir laissés vagabonder tout à leur gré pendant de longues heures ».
Les baigneurs passent parfois pour de rudes gars. A Rouen, en 1833, « il est défendu de se baigner et de paraître hors de l’eau sans être vêtu d’un caleçon ». Et on prévoit « une enceinte de manière à ce que les baigneurs soient absolument séparés du public ». Même chose à Duclair en 1894 où on demande une palissade pour isoler les baigneurs, « leurs conversations inconvenantes et leurs chansons obscènes », et les baigneurs « ne doivent se déshabiller qu’au bas des berges pour se vêtir aussitôt d’un caleçon, et ne peuvent stationner que revêtus d’un caleçon ». Trois cadavres inconnus se sont sans doute noyés en se baignant puisqu’ils ne portent qu’un « caleçon de bain » (Duclair, 9 juillet 1887), « un caleçon de bain en coton écru avec un liseré rouge » (Saint-Pierre-de-Manneville, 3 juin 1890), « un caleçon de bain de couleur bleu marine et d’un ceinture élastique blanche » (Saint-Pierre-de-Manneville, 10 août 1937).
La baignade peut être dangereuse, on incite à la prudence, comme en 1808 : « MM les maires des communes voisines des rivières et surtout de la Seine doivent publier sur le champ une ordonnance pour empêcher les enfants de se baigner hors la présence de leurs parents et obliger les baigneurs à ne fréquenter que les endroits les moins périlleux des rivières ». Les verdicts sont sans appel : Emile-Eugène Moulin « a eu la malheureuse idée de se baigner dans la Seine » (Caudebec, 31 août 1895).
Remarquons cependant que la baignade n’est pas, et de loin, la plus grande pourvoyeuse de noyés sur ces rives de la Seine.

Et il est tout à fait naturel de se baigner dans la Seine par beau temps, les marées ménageant de plus de véritables plages. « Ses maîtres l’emmenèrent dans leur propriété de Biessard, près de Rouen. Il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains. Ils descendaient chaque matin avec le palefrenier et ils traversaient le fleuve à la nage » (Guy de Maupassant, Mademoiselle Cocotte, 1883). « A chaque instant on voit sur le parcours de Caudebec à Villequier des jeunes gens ne sachant même pas nager s’aventurer sur les bords du fleuve » (1910).
La baignade est une pratique masculine : aucun représentant de la gent féminine dans nos documents. Est-ce par pudeur que les filles ne se baignent pas ?
Nulle surprise, la baignade est l’affaire de la jeunesse : âge minimum 6 ans, âge maximum tout de même 65 ans, moyenne d’âge 19 ans.

Nulle surprise ici non plus : on se baigne par beau temps :

La baignade peut être pratique de collectivité. Le 27 juillet 1929, le jeune Joseph Derrumeau, participant à un camp scout à Jumièges, se noie « à l’heure de la baignade ». En juillet 1953, se baignant « en compagnie d’un groupe de jeunes gens », le moniteur d’un centre pour inadaptés de Rouen passant des vacances à Barneville « coule à pic, vraisemblablement frappé de congestion ».
Même si la baignade peut-être un plaisir solitaire – le nommé Carré, journalier, se fait le plaisir d’un bain « après sa journée » (Jumièges, 15 juillet 1905), on se baigne le plus souvent à plusieurs, entre amis ou en famille. Peut-être pour montrer qu’on sait nager mais peut-être plus souvent pour jouer et batifoler dans l’eau, surtout s’il y a de jeunes enfants. Le 24 Juillet 1887, les trois enfants Languette, 10, 11 et 12 ans, se baignent « en compagnie de plusieurs camarades » (Vatteville-la-Rue). Le 31août 1895, Emile Moulin, 16 ans ; se baigne avec ses neveux de 16 et 13 ans (Caudebec). On imagine les rires et les exclamations de joie.
On se baigne le plus souvent à partir d’une rive plate, en avançant dans l’eau. On se jette plus rarement depuis un quai – ainsi à Quillebeuf où cela ne saurait cependant se pratiquer qu’à marée haute . Et encore plus rarement depuis une barque – comme ces trois soldats de passage à Duclair en juillet 1897.
En dehors de la commune, le lieu précis de la baignade est rarement mentionné. On trouve les Capucins, juste en aval de Caudebec, la Barre-y-Va entre Caudebec et Villequier, le Bouillon à Duclair. Aucun endroit n’apparaît donc comme particulièrement dangereux. Sauf peut-être à Grand-Couronne, « un trou où l’on perd pied et où se forment de tourbillons » (1889).
La boisson explique plus que souvent la témérité
« Leveillard voulut se baigner en Seine. Leveillard, pris de boisson, ne tarda pas à disparaître » (La Mailleraye, 16 août 1884).
Le sieur Léger se jette du quai dans le but de se dégriser (Caudebec, 24 juillet 1886).
« Deux jeunes gens pris de boisson eurent la fâcheuse idée de prendre un bain en Seine » (Duclair, 30 août 1898).
Gorgeault, en complet état d’ivresse, « voulant faire voir qu’il savait nager, s‘est jeté à l’eau pour traverser la Seine à la nage » (Caudebec, 26 septembre 1908).
Cet individu était venu vendre des moules à la Mailleraye avec la barque de pêche Notre-Dame-de-Grâce, n°26, de Honfleur. Il s’est énivré et vers 9 heures, en rentrant à bord, sur l’observation de sa patronne, la femme Duval, qui lui ordonna d’aller se coucher, Marcotte répondit qu’il voulait prendre un bain.
Par 5 fois, il se précipita dans le fleuve, mais comme il était un nageur de première force, il regagnait la berge à l’aide de quelques brassées. Cet individu qui était un ivrogne incorrigible, se rappelant qu’il lui restait en poche un franc, n’eut rien de plus pressé que de le dépenser au café. Sous l’influence de l’alcool il se jeta à l’eau une cinquième fois, mais comme c’était au moment du flot, son corps fut entraîné par le courant. Il paraît que pendant plusieurs secondes Marcotte, mû sans doute par l’instinct de conservation de la vie, se débattait énergiquement contre la mort.
Le cadavre de Marcotte a été retrouvé à l’endroit où il s’est jeté à l’eau.
(journal le Pilote)
La plus grande imprudence est de se baigner sans attendre un temps de digestion. « Le sieur Julien Berthelot commettait l’imprudence de se baigner dans la Seine, quelques instants après avoir mangé. Quoique sachant parfaitement nager, le malheureux, frappé d’une congestion cérébrale, n’a pas tardé à couler sous l’eau » (Vatteville-la-Rue, 21 août 1886).
C’est ensuite de s’avancer trop loin et de perdre pied. « Tous deux se trouvaient à plusieurs centaines du mètres des bords à un endroit où la profondeur atteint environ trois mètres, tout à coup, Lecomte disparut » (La Mailleraye, 21 août 1909).
Cléphias Clérisse est le seul à être assez imprudent pour se baigner au moment du flot (autrement appelé mascaret) : « on le vit se débattre et disparaître » (Duclair, 20 juillet 1895).
On se baigne à plusieurs, il y a souvent du monde sur la rive : un baigneur en mauvaise posture est souvent secouru. « Le sieur Léger, se jetait à la Seine puis disparaissait sous l’eau. On lui jeta aussitôt les engins de sauvetage, pendant que 2 bateliers montés dans un canot se dirigeaient en toute hâte pour lui porter secours » (Caudebec, 24 juillet 1886). « Le jeune Lefebvre voulut se baigner quand tout à coup ses mouvements devinrent ceux d’un désespéré et au bout de quelques secondes il coulait à pic. Heureusement le jeune Houdeville, témoin de l’accident, se débarrassa de son paletot et sans autres précautions se précipita à son secours, plongea à l’endroit où il l’avait vu disparaître et le ramena prestement sur la berge » (Caudebec, 7 août 1907).
Mais tout ne se passe pas toujours très bien. « Henri Dayaux, âgé de 28 ans, se précipita au secours de son neveu qu’il réussit à charger sur ses épaules, mais perdant pied à son tour, il ne tarda pas à disparaître entraînant avec lui son précieux fardeau » (Vatteville-la-Rue, 30 juillet 1887). « Ne consultant que son courage, François Joseph ; 50 ans, se précipita à l’eau, le danger pressant, sans ôter ses vêtements. Bon nageur, il eut vite rejoint l’infortuné qui se débattait en proie aux angoisses de la mort, mais hélas ! celui-ci saisit par le cou son sauveteur, ou plutôt s’y accrocha désespérément, paralysant ainsi ses mouvements et l’entraînant avec lui dans l’abîme qui les engloutit » (Caudebec, 31 août 1895).
Pour les mêmes raisons, le corps d’un baigneur « disparu sous les flots » peut être retrouvé peu de temps après. « Delaune, lieutenant de la Compagnie des sapeurs-pompiers, monté sur une barque, se rendit immédiatement sur les lieux de l’accident, et au bout d’un quart d’heure environ de recherches ramena le corps inanimé du malheureux Lecomte » (La Mailleraye, 21 août 1909). Mais ce n’est pas toujours le cas : « Il est à craindre que par suite des grandes marées le cadavre se trouve emporté vers d’autres parages » (Caudebec, 24 septembre 1910).

Comme toute mort accidentelle, une noyade, surtout d’un jeune, amène l’effroi dans une commune – c’est ainsi du moins que le présente la presse : « un affreux accident a causé dimanche la plus vive émotion dans notre ville » (Caudebec, juillet 1895) ; « Les obsèques eurent lieu au milieu d’une nombreuse assistance. Au cimetière quelques paroles émues et bien senties ont été prononcées sur la tombe de ses infortunés jeunes gens qui avaient su attirer la sympathie et l’estime de tous » (Grand-Couronne, août 1889).
La baignade est interdite en 1923 à Rouen, où il y avait des piscines en eau vive. Mais on se baigna plus longtemps en aval. Pas besoin pour cela d’installations particulières. Seul contre-exemple, en 1950, Rober Salün aménage la plage du Trait avec plongeoirs, appontements et filets de sécurité. Et on s’y est baigné jusque vers 1965. Les instituteurs y menaient même leurs élèves.

Crédits Photos :
Caudebec, années 1940, collection Fell.
Un duc d’albe comme plongeoir, Caudebec, 1943, Collection Couture.
Leçon de natation à Villequier, après 1950, collection Le Gaffric.
La plage du Trait, collection Lepême.
Merci à Alain Huon, président des Cartophiles Caudebecquais.













La baignade en Seine selon les noyades dans les registres d’état civil et la presse régionale