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Je fais toujours le même voyage (4e épisode)

C’est comme si les aiguilles du temps s’étaient arrêtées...

Le vendredi 1er mars 2002, par Josiane Laurençon-Kuprys

Lorsque la nuit je suis couchée et que j’entends au loin le roulement d’un train, mon esprit ne peut s’empêcher de reprendre les rails du passé.

Dans la chambre de Pépé, dont la fenêtre surplombe le jardin et la route, je suis sur mon petit lit en fer torsadé, dont les draps sentent la lavande et le soleil.

Maman laisse toujours l’espagnolette entrouverte, et toutes les senteurs des soirs d’été viennent me chatouiller les narines : l’odeur de foin et d’herbes coupées, entremêlé du parfum plus lourd des fleurs.

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Ma jolie maman et Ninou

Puis, j’entends les bruits familiers de Maman et de Pépé dans la cuisine, des chuchotements, des bruits de casseroles que l’on range, la radio en sourdine et mille autres petits bruits bourdonnants : le zézaiement d’une mouche, la crécelle des grillons, un chien qui jappe dans une ferme, enfin des pas et des rires qui martèlent, claquent, s’estompent et s’étouffent au loin sur la route.

Doucement je m’endors en imaginant le Prince Charmant qui doit m’enlever. Il est évidemment beau, blond, doux et tendre... Comme c’est bon de rêver, d’avoir huit ans.

Ah ! Chaude nuit d’été de mon Curis. On y accédait d’abord en train par cette petite gare de Villevers, puis par une jolie marche à travers champs.

Le matin, je m’éveillais en entendant le joyeux chant du coq. Vite, je mettais pied à terre, ne voulant pas perdre un temps précieux, pressée de retrouver Maman et Grand-père, qui m’attendaient avec mon bol tout fumant. J’aimais les grandes tartines largement beurrées et la si bonne confiture faite maison, des abricots du Pépé Machot.

Le petit déjeuner aussitôt avalé, Pépé me donnait la « berte » de lait et je partais courir à travers les petits chemins qui menaient chez les cousins, pour prendre le bon lait bourru de « la Papillon ».

Souvent le Pépé Machot cassait une croûte et devant mes yeux gourmands, il m’invitait gentiment à partager son festin. Celui-ci s’accommodait de bons fromages et d’un délicieux saucisson du cochon de l’année précédente. D’ailleurs, en y pensant cela m’attristait... quelques instants seulement, avant que je morde dedans à belles dents, la gourmandise étant plus forte que mes sentiments.

Ensuite, Mémé m’attendait pour pétrir à pleines mains la pâtée du cochon, faite d’eau, de son, et de pommes de terre cuites. Je prenais un grand plaisir à écraser dans mes doigts cette masse visqueuse qui sentait bon. Je me rappelle aussi que l’on y ajoutait du petit lait. Une fois, ce mélange versé dans l’auge du cochon, c’était au tour des poules. Mémé me donnait des grains que je leur lançais dans un large geste.

Je me sentais bien, j’étais heureuse. Souvent je l’ai vu battre la crème dans la baratte pour faire le beurre. Elle m’apprenait.

Cela m’amusait follement de faire comme elle et de plonger mon doigt pour le sucer avec délectation.

Belles vacances aux joies simples, aux sensations déjà fortes : les foins, la batteuse.

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Jean-Polo

Avec Guyte nous nous mettions dessous pour recevoir en cascade, une pluie d’or sur la tête. Ces grains blonds et durs cinglaient nos visages et nos jambes nues.

Que de rires et de cris tapageurs à jamais disparus avec toute cette époque ! Mon enfance où es-tu ?

*****

Serais-je donc toujours prisonnière de mon passé ? Cela m’empêche tellement d’avancer vers ce qui me reste à vivre et j’ai toujours tellement peu de me perdre un peu. Pourquoi ne puis-je aller sans regret, sans tristesse vers l’avenir ?

Je ne suis pas de ces gens qui vont de l’avant, des lutteurs de vie. Et comme je le regrette. Contre mauvaise fortune bon cœur, je tire donc mon passé, comme un âne sa charrette. Car si je changeais le cours des choses, j’aurais trop peur de blesser autrui. Alors, résignée, je continue de porter ma charge.

J’essaie de vivre au présent, alors même que mon passé me retient et que mes désirs sont ailleurs. Rien d’aisé !

Pourtant il me plaît de penser que je suis comme l’arbre, profondément enraciné dans sa terre et dont les branches jaillissent au plus haut de son tronc, comme pour aller toujours plus haut vers la lumière, ou s’agripper et grignoter des lambeaux de ciel.

Nous avons, tous, joué, étant gosses, couchés dans l’herbe, à toucher du doigt les nuages ou la lune. Qu’importait la distance, nos dessins aériens, méprisant les lois de la physique, nous donnaient l’impression que nous tenions le ciel dans nos mains.

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Ce sacré grand-père

Pendant ces grandes vacances, Grand-père nous faisait des goûters de rois. Mes amies, mon frère et moi, nous nous bourrions de crêpes chaudes, au miel du Pépé Machot, ainsi que de gaufres aux confitures succulentes et de beignets d’acacia croustillants.
Ha ! Quelle merveille, toutes ces odeurs qui ont fait chanter mon enfance, ces ballades à vélo, dont Grand-père chronométrait les courses jusqu’au Mont Thoux...

Mon honneur me défendait de mettre pied à terre. La côte était raide, le soleil de plomb et j’ai eu plus d’une fois le goût du sang dans la bouche. Les tempes me serraient, je devais combattre le mal de cœur qui m’envahissait, le petit sifflement dans les oreilles et une sueur glacée qui parcourait mon échine ... encore 50 m, 20 m... Après ce calvaire, enfin, je voyais la haute silhouette de Grand-père en haut de la montée, sa grosse montre à la main. Il ouvrait les bras en V, et je l’entendais crier : 
 
Tu as gagné, tu as gagné !

J’étais au bord de l’évanouissement, mais cela valait le coup d’aller toujours plus loin pour se dépasser, pour gagner, mais surtout pour qu’il soit fier...

Avec Grand-père tout était règles et précision, nous devions toujours nous mettre à table à midi et à sept heures pétantes. 

Les vacances ne changeaient rien au rituel. Il ne fallait jamais oublier l’heure, et je me vois encore courir à perdre haleine, du lieu où je me trouvais jusqu’au portail de la maison, en maugréant sur cette habitude que je trouvais idiote. J’aimais arriver en galopant au 11e et même 12e coup d’horloge toute essoufflée, juste pour mettre les pieds sous la table. Grand-père me regardant mi-courroucé, mi-amusé, me déclarait alors d’une voix forte :

Il était temps !

Gare à l’imprévoyant qui arrivait 5 minutes en retard.

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En vacances à Challes

Nous redoutions les foudres de Grand-père car elles étaient à l’image du personnage, fortes et tonitruantes. Que de fois Pépé explosait car Jean-Polo n’avait pas tellement la notion de l’heure ! Habitude qu’il a gardée par la suite.

Rituelle aussi, la descente de Neuville tous les vendredis matin pour le marché. Nous emportions deux grandes balles et, à pied, nous partions sur la route, souvent en chantant ou bien en racontant les éternelles histoires de l’enfance de Pépé, que je ne me lassais jamais d’entendre. Pépé était un conteur plein de sensibilité qui savait mette les accents justes, au bon moment, pour faire éclater nos rires ou nos larmes.

Arrivés à Neuville, nous faisions d’abord un tour de marché pour regarder, comparer la fraîcheur des marchandises et aussi, bien sûr, le plus important pour notre bourse : les prix.

Au 2e tour nous achetions pour la semaine, fruits et légumes, viandes et poissons. Ce n’était pas rare de rencontrer le Pépé Machot ou Tatane (Antoine) avec sa Denise et l’ont faisait les courses ensemble.

Puis, Grand-père m’achetait le fameux pâté à la confiture ou bien aux pommes, que nous allions déguster avec les cousins devant un pot de blanc. Moi j’avais droit à mon jus de fruit : grand privilège !

Puis il y avait la pesée, sur la balance du pharmacien, pour voir combien de kilos j’avais pris en une semaine. Il était heureux Grand-père de me gaver comme une oie, de me remettre en forme pour l’année à venir, car à l’Opéra on ne badinait pas. Il fallait avoir une sacrée santé. C’est pour cela que Pépé refaisait le plein d’énergie de sa petite-fille chaque vacances.

C’est qu’elle travaille dur cette petite, hein ! mon Lapinos ? Disait-il aux cousins avec une certaine fierté.

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