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« Condamné pour avoir forcé une femme... »

Le vendredi 26 mars 2021, par Jean Magnier

Je devais m’y attendre : dans ma quête de « cousins » bourbonnais [1] égarés au bagne de Brest [2], au motif de la pratique du faux-saunage, j’allais rencontrer à leurs côtés, quelques « clients » peu fréquentables... a priori.
Je me garde bien de porter un jugement définitif sur chacun de ces malheureux, tout autant que de revisiter la justice et la morale d’alors.

Nous ne saurons jamais quelle misère matérielle ou morale, quel coup du sort, quelle pulsion incontrôlable, a entraîné la dégringolade fatale ou si nous sommes face à un pervers lucide.
Faut-il les laisser dans l’oubli ou tenter de les réinsérer dans leur contexte familial et social ?
Je retiens cette dernière option et sollicite l’aide de ceux qui la partagent pour identifier et retracer le parcours de mon « pays » Claude Barraud.

« Condamné pour avoir forcé une femme . . . »

Une lecture plus précise de la sentence la corrige :

« Vagabond et pour avoir forcé une femme à lui tremper la soupe. »

Tragi-comédie ? Le chef d’accusation prêterait à sourire si le verdict n’était aussi brutal : 5 ans de galères !

Le vagabond, être sans feu ni lieu, désigné souvent comme sans aveu [3], est pourchassé depuis la nuit des temps.

Quasi inéluctablement, au vagabondage s’ajoute la mendicité, circonstance jugée d’autant plus aggravante lorsqu’elle est pratiquée par un individu valide : elle entraîne alors la qualification de crime !

Depuis quand Claude Barraud erre-t-il sur les routes après avoir quitté les siens et sa paroisse « Ferrière(s) [4] près de Thiers » ?

Combien de fois, alors qu’il mendie son pain, s’est-il entendu asséner : Va ! Passe ton chemin, Dieu y pourvoira !

Quand la faim mord, la violence n’est pas loin. Elle ne sera pas pardonnée.

Le 15 juillet 1767, Claude a 28 ans et c’est à Orléans que la justice prévôtale arrête son sort : aux galères, servir le Roi !
Il n’ira pas au bout du chemin.
Alors que « la chaîne » qui l’emmène au bagne de Brest rejoint à Rennes celle venant de Paris [5], il meurt en route, sans doute d’épuisement, le 7 juin 1768.

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Trajets des forçats vers le bagne de Brest.

Qui est donc ce Claude Barraud ?

L’administration pénitentiaire ne décline pas sa filiation.
Je calcule une naissance à Ferrières, vers 1739.
Les candidats ne manquent pas.
J’écarte Claudius né le 06/12/1738, marié en 1764 à Nizerolles, il meurt le 18/07/1801 au Mayet de Montagne. Un homonyme né le 12/03/1739 meurt trop jeune.

Je fais alors l’hypothèse qu’il pourrait s’agir de Claude Barraud, né le 16/06/1739 [6] au foyer de Simon et Péronnelle FAYET : une famille de laboureurs métayers honorablement connue depuis plusieurs générations.
Hélas personne n’est à l’abri d’avoir un fils prodigue !

L’hypothèse est soumise à plusieurs généanautes familiers des Barraud : ils adhèrent.

Toutefois, une avisée correspondante me rappelle la naissance d’un Claudius BARRAUD, né au village Chez Pion, le 09/05/1739 [7], fils de Laurent et Claudine BASMAISON.

Acte manqué, j’avais oublié cette famille ! Le doute et le malaise me gagnent !
On se souvient en effet que précisément à ce moment là, en 1764-65, s’est joué la violente « Affaire des Pions ». Le clan des Barraud / [Pion] Basmaison, protagonistes de premier plan, en est sorti dévasté. Leur rébellion armée a entraîné l’intervention des troupes royales. Ceux qui ont échappé à l’arrestation ont vu cependant tous leurs biens saisis.

La famille de Claudius a-t-elle été directement frappée ? Quelle part a-t-elle prise dans le soulèvement ? Quel lien précis la rend solidaire des meneurs ?

Claudius en fuyant les poursuites judiciaires et la misère, aurait précipité sa chute...

J’ouvre donc des recherches dans l’intérêt... d’au moins une famille.

Coupable : Claude ou Claudius ?
Un indice ferait pencher vers l’un ou l’autre.

Un décès avant 1767 serait un alibi indiscutable, mais tout autre événement, mariage, paternité, témoignage, aiderait à faire jaillir la lumière.

Ami lecteur, amie lectrice, puis-je compter sur votre perspicacité ?

Merci à tous pour votre aide et vos conseils...


[1Habitant du Bourbonnais, ancien duché de Bourbon, approximativement actuel département de l’Allier.

[2Source : Service historique de la Défense (Brest). Bibliothèque numérique du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) : http://bibnumcrbc.huma-num.fr/collections/show/9

[3Sans moralité.

[4Aujourd’hui Ferrières sur Sichon - Allier.

[5Source : Frédérique Joannic-Seta https://books.openedition.org/pur/17251

[6note : 6 A.D. 03 B.M.S. Ferrières sur Sichon 1730-70 vue 122/625.

[7A.D. 03 B.M.S. Ferrières sur Sichon 1730-70 vue 121/625.

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16 Messages

  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 5 juin 2021 09:15, par jeanmicheldeb

    Bonjour,

    Effectivement, on peut avoir un doute sur Ferrières.

    Ferrières-sur-Sichon est à quelque 35 km de Thiers, mais un peu au milieu de nulle part. Un peu plus près de Vichy, à environ 25 km. Il n’est pas invraisemblable de se référer à Thiers, et de donner un nom de paroisse plutôt que de village ou de hameau.

    Dans le Puy-de-Dôme, il y a des lieux-dits Ferriers entre autres à Celles-sur-Durolle, Escoutoux, Paslières et Néronde-sur-Dore, toutes localités proches de Thiers. Mais pas de Ferrières.

    Toujours dans le Forez, mais dans la Loire, on trouve plusieurs lieux-dits Ferrières ou Les Ferrières, mais sans doute un peu trop loin de Thiers.

    Le corps des galères, quant à lui, a été supprimé en tant qu’institution par ordonnance de Louis XV par une ordonnance du 27 septembre 1748. L’absence de valeur militaire des galères avait été démontrée et il ne subsista par la suite que quelques exemplaires à Marseille et à Toulon. Les bagnes des ports furent construits pour abriter les condamnés, qui étaient utilisés pour les travaux de force (manutention etc.) des arsenaux. Le terme subsista apparemment dans le jargon judiciaire mais la réalité avait changé.

    Répondre à ce message

    • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 5 juin 2021 18:43, par Jean Magnier

      Bonsoir,
      Merci pour vos suggestions et remarques.
      Merci aussi à ARNAUD pour ses précisions sur le ferrier, monticules de scories de métallurgie et la confirmation de la présence du patronyme FERRIER à Thiers.
      Quant à la confusion sur le lieu de naissance de Claude BARRAUD, mes approches dans ce sens sont décourageantes : il faudrait lire FERRIER au lieu de FERRIERES.
      Ferrier, simple village ou lieu-dit, n’est pas une paroisse, Ferrières, bien qu’au bout du monde, en est une indiscutablement, reconnue par l’administration pénitentiaire.
      Un rapide, mais éclairant sondage, me conforte sur ce choix. Je suis en quête d’un Claude BARRAUD, or consultant Geneanet sur la présence de ce patronyme à Ferrières, puis à Thiers et Rémy-sur-Durolle, les résultats me semblent convaincants.
      Pour la période 1739/1800, on relève, certes avec des doublons, 257 BARRAUD (hommes) à Ferrières, 1 seul à Thiers et à Saint-Rémy-sur-Durolle. Le filon est trop maigre !
      L’innocent Claude serait né à Ferrières, mais où donc a-t-il vécu, où est-il mort ?
      En menant quelques recherches sur le faux-saunage en Bourbonnais :
      https://www.histoire-genealogie.com/Le-faux-saunage-un-sport-tres-dangereux
      j’ai découvert avec intérêt la mutation des galères au bagne de Brest. Notre Claude n’a pu y rejoindre les quelques « pays » qui l’avaient précédés.

      Répondre à ce message

  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 3 juin 2021 09:29, par ARNAUD

    Bonjour
    une hypothèse possible est que vous faite une erreur sur le lieu de naissance... Près de thiers (en Auvergne) se trouve un village au nom de Ferrier qui pourrait correspondre.
    Thiers étant la capitale de la coutellerie, le terme de Ferrier se rapporte aussi à la profession de couteliers pour une action spécifique sur les lames... (par contre, j’ai oublié laquelle).
    Bonne continuation pour la recherche.
    Cordialement

    Répondre à ce message

    • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 3 juin 2021 16:56, par Jean Magnier

      Bonjour,
      Merci pour votre attention et suggestion.
      J’ai eu l’occasion d’approcher la profession de mes ancêtres couteliers thiernois pour documenter un article paru dans La Gazette :
      https://histoire-genealogie.com/Au-bout-du-long-et-si-rude-chemin-l-abime-1ere-partie
      Je n’ai pas trouvé de village Ferrier, ni de spécialité professionnelle coutelière portant ce nom ? Néanmoins le patronyme est bien présent dans la région.
      Cordialement.

      Répondre à ce message

      • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 4 juin 2021 15:51, par ARNAUD

        Bonjour
        Un "ferrier" est ce qu’est un "crassier" pour les mines de charbon. Un ferrier est un monticule (petit ou gros) de déchets issue de la métallurgie. la forge et le travail des lames de couteaux en produisait dans le pays thiernois. Par définition les Ferriers étaient les personnes travaillants ce type de métallurgie.
        Par ailleurs, un lieu dit Ferrier existe encore sur la commune de Celles sur Durolle -63- (proximité de Thiers)
        Il existe aussi le pont Ferrier à Thiers.
        Le nom de famille de Ferrier est encore assez courant dans la région.
        Bien cordialement, et en espérant vous avoir aidé et ouvert une nouvelle piste dans vos recherches.

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  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 2 juin 2021 11:55, par Malcourant Serge

    Bonjour. Si l’on lit le texte, il s’agirait de : "... avoir forcé une femme et lui tremper la soupe ... Il s’agit d’une locution juridique ancienne pour désigner la sodomie, dans le cas présent sous la contrainte. Je ne sais si cela mérite 5 ans de galères, mais il s’agit bien d’un crime et non un délit. Ayant exercé dans le domaine juridique, la condamnation prend alors tout son sens. Bonne journée.

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  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 27 mars 2021 13:24, par Murielle Gondal

    https://books.openedition.org/pur/17261?lang=fr

    Voir article sur le convoi de 1768 marqué par une épidémie.
    Un exemple d’épidémie : la chaîne de mai 1768
    Dès le passage à Rennes, le commissaire à la suite des chaînes, Bailly, signale le mauvais état de cette troupe de 655 hommes. L’intendant, en accord avec les officiers de santé du port et de la ville, prévoit le 10 juin 1768 de ne pas recevoir la chaîne à Brest et « même de l’écarter de la ville afin d’éviter les accidents fâcheux qui pourraient en résulter […]. Je me suis en conséquence décidé à faire passer à l’île de Tréberon quoique l’établissement pour les malades qui y est pratiqué ne puisse contenir qu’environ 150 malades ».
    Ceci peut peut-être vous aider à localiser le lieu du décès en fonction de la route d la chaîne et de la date du décès.

    Répondre à ce message

    • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 30 mars 2021 18:02, par Jean Magnier

      Merci pour l’attention portée à cet article/enquête !
      J’avais lu avec intérêt l’article que vous citez, voir la note :
      [5] Source : Frédérique Joannic-Seta https://books.openedition.org/pur/17251
      Toutefois je n’ai pu trouver le registre des décès. Donnerait-il la filiation du décédé, mon objectif premier ? Je n’y croit guère puisqu’elle elle ne figure pas sur le registre pénitentiaire . . .
      Tous mes espoirs portent sur Ferrières et environs, en trouvant une trace du Claude/Claudius Barraud étranger à l’affaire.

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  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 26 mars 2021 13:47, par martine hautot

    Bonjour , il me semble que la réponse devrait se trouver dans les archives judiciaires du Loiret car se repérer dans tous les Claude Barraud du village n’est pas aisé:trois Claude et une Claudine sont les enfants de Simon Barraud et de Péronnelle Fayet et dans leurs actes de mariage leurs dates de naissance ne sont pas indiquées,en plus les mariages sont souvent consanguins...
    Bonnes suites dans vos recheches

    Répondre à ce message

  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 26 mars 2021 11:06, par Pierrick Chuto

    Ah ! Jean ! Comme on savait vivre à cette époque 🙂 5 ans de galère pour une affaire de soupe et, en plus, je suis persuadé qu’il n’en a pas beaucoup goûté en fond de cale. J’adore ce genre d’histoires. Merci.
    Pierrick

    Répondre à ce message

    • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 2 juin 2021 08:53, par Chris Houde

      "Tragi-comédie ? Le chef d’accusation prêterait à sourire si le verdict n’était aussi brutal : 5 ans de galères !"
      Cette introduction peut prêter à confusion : il ne s’agit pas là d’un vol de pain "à la Jean Valjean" mais d’un viol (cf. la définition au figuré : "tremper la soupe signifie "Avoir des relations homosexuelles...") Ce n’est donc pas "5 ans de galère pour une affaire de soupe" (de pain plongé dans du bouillon) !

      Répondre à ce message

      • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 3 juin 2021 16:31, par Jean Magnier

        Merci pour votre perspicacité ! J’avais écarté cette interprétation de la formule, la croyant plus récente, résolument triviale et hors du registre juridique : naïveté de Jean Valdan . . . qui ne doit rien à Jean Valjean, même s’il le regrette !

        Répondre à ce message

  • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 26 mars 2021 08:21, par martine hautot

    Bonjour je penche pour le premier, fils de Simon et Péronelle Fayet .Pour le second ,Claudius, qui est du village de Pion ,un arbre sur geneanet le donne décédé dans ce même lieu-dit à l’âge de 14 ans en 1853
    https://gw.geneanet.org/broussard11?lang=fr&pz=charles+bouillion&nz=bouillon&p=claudius&n=barraud

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    • « Condamné pour avoir forcé une femme... » 26 mars 2021 10:13, par Jean Magnier

      Bonjour Martine,
      Au cours de mes recherches j’avais repéré sur geneanet la référence que vous proposez.
      Claudius décédé chez Pion à 14 ans en 1753 (1853).
      Hélas mes recherches pour retrouver cet acte ont été vaines.
      J’ai eu plusieurs échanges avec Odile Broussard qui n’a pu apporter aucune précision sur la date et la source . . .
      L’enquête continue ?

      Répondre à ce message

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