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24 juillet 1906 : L’étrange disparition du curé de Châtenay

Le vendredi 3 septembre 2021, par Alain Denizet

Le curé de Châtenay a disparu

Parti à Paris au petit matin du lundi 23 juillet 1906, il devait être de retour le lendemain dans la soirée. Le mercredi matin, son absence à l’église surprend les dévotes. Sa sœur, Marie Delarue, ne dit rien. Comme jamais, sous aucun prétexte, il n’avait manqué un dimanche, elle se résout à attendre, entretenant auprès des villageois la fiction d’un simple contretemps. Surtout, éviter les cancans.

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Les enfants du catéchisme et à droite, la porte du presbytère.

Mais le dimanche matin, elle alerte le maire qui part à la gendarmerie d’Etampes. Dans l’après-midi, elle fait téléphoner à Mme Legendre, la vieille dame qui hébergeait l’abbé à Paris, laquelle confirme l’avoir vu quitter ses appartements le mardi midi afin de prendre le train de 14 heures 40. C’en est fini. Un malheur a frappé.

Au village, la nouvelle vole de porte en porte : l’abbé a été assassiné. C’est le maire qui l’a dit en revenant de la gendarmerie, « le coup a été fait entre Étampes et ici ». Au sein des petits groupes qui se forment, chacun commente. Des rumeurs enflent. Un villageois affirme qu’il a rencontré au milieu de la nuit une troupe de bandits masqués, un autre jure avoir entendu « à l’assassin ».

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La une du Petit Parisien dès le 31 juillet 1906

Dès le 31 juillet, Le Petit Parisien mentionne « la disparition d’un ecclésiastique ». Les autres quotidiens à grand tirage, Le Journal, Le Petit Journal et Le Matin mordent immédiatement à l’hameçon. Cantonnée à l’entrefilet les premiers jours d’août, l’affaire Delarue se carre ensuite en une. Comme, tout confondu, journaux parisiens et journaux provinciaux tirent quotidiennement à dix millions d’exemplaires, l’humble curé de campagne devient au fil du temps une célébrité. Pas la plus connue, mais sans conteste la plus recherchée. Qu’est-il devenu ?

Qu’a fait l’abbé le 23 et 24 juillet ?

La presse reconstitue son emploi du temps du lundi 23 et du mardi 24 juillet. Le dernier acte de son ministère est la messe des moissonneurs, célébrée à quatre heures du matin. Après la cérémonie, il agrippe son vélo, avale les vingt kilomètres jusqu’à Étampes, dépose son engin à la consigne de la gare. Arrivé à Paris, il court chez Mme Legendre, rue Vaugirard. Elle se souvient de son coup de sonnette à 11 heures. Après le repas, l’abbé sort pour ses affaires, achète des livres pour la remise des prix de l’école, renouvèle sa tonsure, visite des prêtres amis. Il revient dîner à 19 heures. Et, conclut la vieille dame, « il passa comme d’ordinaire la nuit ici ». Tôt le matin, l’abbé commence sa journée du mardi par la messe à la paroisse Saint-Lambert. Si l’on suit Le Petit Parisien, il aurait quitté l’église dans « un état d’exaltation mystique [1] ». De retour chez Mme Legendre, il lui donne la communion, déjeune et lui annonce son intention d’attraper le train de 14 heures 40 pour Étampes. Or, il ne prit que celui de 17 heures 30. Pourquoi ?

Quoi qu’il en soit, l’abbé profite du temps libre pour saluer son ami Dugué, restaurateur boulevard Saint-Germain, natif comme lui d’Ymonville. « L’abbé arriva en sueur, il avait sous le bras une serviette et des livres. Nous prîmes le café, puis un verre de bière. » Les deux hommes discutent de tout et de rien, l’abbé l’invite « à aller en septembre chasser à Châtenay… il y a de la perdrix cette année ! » Il s’éclipse à 16 heures 30, s’excuse : il a promis à sa sœur de rentrer le soir [2].

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La rue d’Etampes où l’on vit l’abbé la dernière fois au soir du 24 juillet. Le Journal, 13 août 1906

Son retard lui fait manquer à Étampes la correspondance pour la ligne Auneau-Sainville. Au lieu de six kilomètres, il lui faudra en pédaler vingt pour regagner son presbytère. Avant de se lancer sur la route, il fait halte chez la femme Charpentier où il a aussi ses habitudes. Il est 18 heures 30. Pendant le repas, l’abbé donne des nouvelles, s’emporte contre la loi de Séparation, paraît soucieux à l’idée du chemin retour. À 20 heures, il prend congé, enfourche sa bicyclette et s’arrête cent mètres plus loin. Une voisine le voit qui ajuste sa soutane [3]. C’est le dernier témoin sûr. Ensuite, c’est le trou noir. Établir son itinéraire pour rejoindre Châtenay n’est pas une mince affaire : les chemins sont aussi nombreux que ceux qui mènent à Rome.

L’abbé assassiné ?

Les premières années du XXe siècle sont à la fois marquées par la montée (supposée) des crimes de sang et par l’hostilité (réelle) à la calotte. Dans ces conditions, la thèse de l’agression fait l’unanimité et les idées de fugue ou de suicide sont balayées d’un revers de la main comme des spéculations saugrenues. On apprend que la sacoche de l’abbé contenait son bréviaire doré sur tranche, de l’argent et, plus surprenant, un revolver à six coups, preuve qu’il était habité par un sentiment d’insécurité. « Tous ceux qui ont connu l’abbé affirment qu’il craignait d’avoir à se servir de son revolver [4]. »

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Le Matin, 7 août 1906

D’ailleurs, un premier indice est mis à jour dès le mardi 31 juillet : au hameau de Longuetoise, tout près d’Étampes, un homme aperçoit un chapeau d’ecclésiastique troué et portant des traces de sang. À l’intérieur, une étiquette mentionne « Lecomte, grand séminaire, Chartres », une coïncidence qui fait craindre le pire : c’est justement le magasin où l’abbé s’approvisionnait. Le 3 août, La Croix annonce que la gendarmerie d’Étampes « vient de retrouver le corps du curé. Il a bien été victime d’un crime ». Las ! C’est une information erronée, début d’une longue série de rumeurs. Le cadavre en question n’est pas le bon.

Pour les tenants du crime, l’argent est un mobile sérieux. L’abbé avait dans sa sacoche deux cent cinquante francs, l’équivalent de près de deux mois de salaire d’un ouvrier. L’opinion publique désigne les coupables, l’un de ces ouvriers agricoles dont regorge le triangle de plaines comprises entre Orléans, Étampes et Chartres.
Mais la mouvance catholique privilégie plutôt la piste politique. Lors des élections législatives de mai, des fanatiques disaient, « parlant des prêtres, il faudra qu’on en descende un », raconte l’abbé Penel, intime de l’abbév. N’étaient-ils pas inspirés par ce pamphlet de La Raison, l’organe de la Libre Pensée : « Contre le prêtre, tout est permis. C’est le chien enragé que tout passant a le droit d’abattre, de peur qu’il ne morde les hommes et n’infecte le troupeau [5]. »

A la recherche du corps

Les recherches se focalisent sur les trajets supposés de l’abbé, mais se révèlent difficiles en raison du paysage tourmenté. Des battues sont organisées. L’industriel Brinon met à contribution ses ouvriers tandis que le châtelain de Valnay offre le concours de sa meute. De leur côté, les curés du canton rivalisent d’initiative. L’un d’eux prend le commandement d’une trentaine d’hommes pour fouiller les taillis, sonder les tourbières. Sur l’étang des Moulineux, des hommes en barque sondent les fonds à l’aide de perches munies de crocs.

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En dehors de ces initiatives privées, c’est la presse qui, dans cette traque au disparu, paraît piloter les opérations. Le 12 août, avec l’assentiment du maire d’Étampes, Le Matin a engagé le garde champêtre. Roulement de tambour et lecture de l’avis à la population, sonnant et trébuchant : « Le Matin fait appel à tous ceux qui peuvent se joindre aujourd’hui aux rédacteurs de ce journal pour organiser une battue. Leurs services seront rétribués. Une prime de 1 000 francs est offerte à qui retrouvera l’abbé Delarue. » Trente volontaires se présentent. Mais les recherches ne donnent rien. À dire vrai, le bilan de l’enquête est squelettique. Aucun indice à l’exception du chapeau, pas de trace de lutte, pas de vélo, pas de sacoche et surtout pas de cadavre.

Et si tout simplement, c’était parce qu’il n’y en avait pas ?

L’abbé aurait-il fugué ?

Inimaginable les premiers jours, l’idée de la fugue fait son chemin. La presse anticléricale sort les griffes. L’abbé ? « Un ratichon comme il y en a tant », écrit en une La Lanterne. Traduisons : l’abbé est parti « en bombe » avec une femme. Tout en se prévalant des précautions d’usage, la presse dévoile l’identité de l’Ève qui aurait séduit l’abbé Delarue : Mme Vallot, femme divorcée de Nevers, maîtresse du général Gosse-Dubois, lequel, pur hasard, venait en villégiature quatre mois par an à deux pas de Châtenay, avec celle qu’il présentait comme sa nièce. Mais la piste de « la dame de Nevers » fait long feu.

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Le Matin, 11 août 1906

Si les journaux font leur deuil de l’intrigue amoureuse, ils s’interrogent sur l’influence occulte que l’abbé Delarue aurait exercée sur la gestion des biens du général Gosse-Dubois. En ce domaine également, les prêtres sont l’objet de toutes les suspicions. On ne compte plus les romans dans lesquels les confesseurs, de préférence jésuites, arrachent en même temps que l’aveu du péché la promesse de l’héritage ou d’un don. Encore une fois, l’affaire se dégonfle aussi vite qu’un ballon de baudruche.

L’affaire Delarue, une construction médiatique

La disparition du curé de Châtenay est un fait ; sa construction médiatique, une réalité. Les journaux « à gros numéros », Le Matin, Le Journal, Le Petit Parisien, Le Petit Journal, firent le choix d’exploiter le filon, relançant sans cesse leurs limiers sur ses veines inexplorées : c’est un curé qui s’est évaporé et non un simple quidam et ce, dans le contexte d’affrontement entre cléricaux et anticléricaux. Alors que la longévité moyenne d’un fait divers est de huit à quinze jours, l’affaire Delarue s’installe dans la durée, et disons-le d’ores et déjà, pour des mois. Aucun autre fait divers ne vient lui faire durablement de l’ombre.

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En une du Matin, 12 août 1906. Une prime, comme aux Etats-Unis.

En attendant, à Châtenay, Marie Delarue et son père vivent un calvaire. Dans une lettre à son parrain Dugué, Marie Delarue fait part de son désarroi :
« Mon cher parrain, quelle triste épreuve nous traversons, la disparition de mon cher frère est horrible, je ne vous en dis pas plus sur l’horrible crime que [sic] mon pauvre frère a été victimevii. » Le père de l’abbé est effondré. Il ne mange plus, reste des après-midis entiers prostré, les yeux fixés dans le vide. Marie Delarue et son père sont bien entourés. « Tout le monde ici nous console de son mieux… », ont-ils confié au Gaulois. Leur chemin de croix ne fait que commencer.

Prochain article : Suite de l’enquête : du rocambolesque au grandguignolesque.

L’histoire du curé de Châtenay est racontée dans le livre « le roman vrai du curé de Châtenay, 1871-1914 » ed. EM.

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https://alaindenizet.fr/

Lire l’avis de la revue L’Histoire

" Alain Denizet nous offre encore un livre original. Une enquête passionnante, un monde décrit avec talent et précision. La lecture de l’été ! » Revue Française de généalogie, Jean-Louis Beaucarnot. Juillet-août 2021.
« Le roman vrai du curé de Châtenay » fera l’objet de l’émission de France Inter, Affaires sensibles, le 24 septembre (15-16 h).

[1Le Petit Parisien, 22 août 1906.

[2L’Éclair, cité par Le Journal de Chartres du 11 août 1906.

[3Le Matin, 26 septembre 1906.

[4Le Journal, 5 août 1906.

[5La Libre Parole, 20 août.

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3 Messages

  • L’étrange disparition du curé de Châtenay 3 septembre 17:53, par J.J.

    Curieuse affaire, certes et relativement banale si ce n’est la publicité donnée à l’événement.
    J’ai lu également, ne supportant plus le suspens intolérable, le résumé du livre sur le site de la revue l’« Histoire »(mais je lirai avec plaisir la suite dans la prochaine Gazette).

    Mais plus curieux encore le fait que l’on ait constaté la disparition du curé mais pas celle de l’institutrice, maîtresse d’école de la paroisse.
    Il est vrai que l’évènement se produisit pendant les vacances, mais quid de la rentrée ?
    La disparition d’un homme serait elle plus importante que celle d’une femme ?

    Répondre à ce message

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