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Une vieille Périgordine

Cliché d’Antoine Carcenac

Le jeudi 17 décembre 2009, par Michel Carcenac

Que dire devant ce cliché d’Antoine Carcenac ?

Les vieux du village ont reconnu Pierre Lagarde. Il était tambour de ville et chiffonnier et quand il passait dans les rues en criant « Pelharaud ! », ma mère me disait qu’il me mettrait dans son sac si je n’étais pas sage, et j’en avais très peur.

Quand c’est possible, il est sage de consulter l’état civil et j’y ai trouvé que Pierre était né à Belvès en 1877. Sa mère, Marie Lagarde, née le 22 décembre 1847, est décédée le 3 août 1920, à l’âge de 73 ans.

La pellicule est au format 4,5 x 6 et doit avoir été impressionnée vers 1910. Pierre avait alors 33 ans, c’est bien l’âge qu’il paraît. Quant à sa mère, à 63 ans, elle ressemble à une centenaire.

Cette pauvre vieille, appuyée sur son bâton fourchu, est soutenu par son fils. Sa santé est chancelante, ses joues décharnées. L’œil gauche est affligé d’une taie. Le poignet droit est bien enflé, mais après examen minutieux du cliché, on remarque que la gélatine est abîmée à cet endroit. D’ailleurs, les doigts ne présentent aucune affection déformante.

Avant la guerre, quand j’étais enfant et que je me régalais à traîner dans les foires et les marchés de Belvès, je notais avec inquiétude l’attitude des femmes qui marchaient le dos à l’horizontale, un bâton à chaque main pour supporter leur porte-à-faux. Elles n’étaient pas toutes comme cela, les jeunes se tenaient droites et fières, comme les moins jeunes avec leurs paniers d’œufs et de volailles sur la tête. Mais pour l’enfant que j’étais, une femme cassée en deux était une paysanne vieille.

Je me suis installé à Belvès comme médecin de campagne en 1953. Suivant les conseils de mes professeurs, j’estimais l’âge de mes patients avant de le leur demander. Le visage du paysan buriné, hâlé ou rougi par le soleil, ce n’était pas de l’exotisme, j’avais toujours vécu parmi eux et j’allais dans ma jeunesse donner un coup de main pour les vendanges ou les moissons. Mais devant mon malade, l’état civil s’imposait : « Quel âge avez-vous ? » Mon estimation était toujours bien supérieure à l’âge réel.

Pourquoi, me suis-je aussi demandé, les femmes à partir de 50 ans étaient-elles « cassées », présentaient-elles une angulation exagérée de leur colonne dorsale ? Pourquoi étaient-elles prématurément vieillies ? Je n’ai pas mis longtemps à comprendre en les observant, chez elles, avec l’œil du médecin. En plus des nombreux travaux divers, de la cuisine, de l’élevage de la volaille et des enfants, leur spécialité à la ferme était le sarclage. Elles suivaient les vaches et le mari, en sarclant le tabac ou le maïs. Après avoir sarclé des heures, on se relève difficilement et quand on l’a fait pendant des années, on ne peut plus se redresser du tout. Les articulations vertébrales en position anormale souffrent, déclenchent l’inflammation. L’inflammation amène l’arthrose qui soude les vertèbres dans cette attitude vicieuse, et rien ne peut ramener le dos à la verticale. Marie Lagarde étant prise pour une centenaire alors qu’elle n’avait que 63 ans, c’est normal pour l’époque.

Arrêtons les considérations médicales et examinons les vêtements, tenue habituelle de toutes les femmes travaillant la terre, pas si vieille que cela puisque j’ai connu ce temps-là.

Le mouchoir de tête est ici mal ajusté, à même la peau. La chemise de toile rêche, blanche ou écrue, allant des épaules aux chevilles, ne s’enlève jamais, sauf pour la grande lessive, toutes les trois ou quatre semaines.

Par-dessus la chemise, « lou mantel de lé », le manteau de lit, allant des épaules à la taille. Il possède un col solide, que l’on aperçoit, et des manches. Le tissu, rayé, est ordinaire. Sur le manteau de nuit, le caraco qui s’arrête à la taille ; il est de satinette, tissu de bonne qualité. En dessous de la taille, nous retrouvons la chemise de toile recouverte par un jupon à rayures et une jupe de bure en tissu épais. On termine par le tablier de devant, « le devantal ». En dessous, plus rien, ce qui permet d’uriner debout presque n’importe où. La culotte de coton, fendue, est arrivée plus tard. On l’appelait le « pisse-vite ». En hiver, les femmes ajoutent une pèlerine tricotée en laine noire.

Au travail on enlève le caraco pour ne pas le salir ou le déchirer ; on le lave rarement car la satinette est trop fragile. Pour le nettoyer, on le brosse avec du café, ou bien on le fait tremper dans une décoction de lierre pendant une nuit, puis on rince ... Le lierre redonne du lustre. La fonction principale du manteau de lit, et du jupon, est de ramasser la saleté extérieure. Suivant les travaux, les femmes relèvent la jupe et la coincent dans la ceinture, ou même l’enlèvent complètement, comme le caraco. Ainsi, on protège le caraco et la jupe et c’est la deuxième couche qui prend tout. Au lit, les femmes dorment avec le manteau de lit et le jupon. C’est bien utile quand on se gèle dans une chambre non chauffée, remplis de vents coulis. Par les grosses chaleurs d’été, elles ne gardent que la chemise de toile.

Pierre Lagarde porte l’inévitable chemise blanche, le gilet, la veste et la casquette.

Des femmes de cet aspect, ainsi vêtues, j’en ai soigné des dizaines et des dizaines, mais fort heureusement, ces temps sont révolus.

*****

Découvrir Le Périgord d’Antoine Carcenac  : (photographies 1899 - 1920).

Pour lire l’interview de Michel Carcenac

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10 Messages

  • > Une vieille Périgordine 19 octobre 2004 11:41, par Surian13

    Très joli témoignage...
    Mais aussi émouvant... une vie dure de labeur...pour nos ancêtres...

    Répondre à ce message

  • > Une vieille Périgordine 21 octobre 2004 19:31, par Cypribauer

    Enfin, j’ai la réponse à ma question. Pourquoi ces femmes sont-elles « cassées » en deux.
    J’en ai vu peu quand j’était petite, mais je ne comprenais pas que c’était le travail qui les avait abîmées comme cela.

    Pour jardiner souvent, je comprends ce qu’elles devaient ressentir et souffrir.

    Merci pour vos photos et leurs explications

    Anne Marie

    Répondre à ce message

  • > Une vieille Périgordine 24 octobre 2004 00:10, par Jeanne

    Bonsoir,

    J’ai pris le temps, ce soir, de me promener sur Histoire-Généalogie.com, et je ne le regrette pas.

    J’ai lu avec émotion le témoignage ci contre. La vie de nos ancêtres fut dure, laborieuse, pénible, fatigeante, éreintante, empreinte de joies, mais aussi de renoncements, de froideur, de peur, de misère, sans doute de solitude ....

    Parfois, lorsque je travaille sur ma généalogie, je pense intérieurement que j’aimerais m’installer dans une machine à remonter le temps et vivre quelques heures la vie de ma grand-mère, mon arrière grand-mère et ainsi remonter de siècle en siècle.
    Mais juste pour voir, me faire une idée ... Et revenir très vite en 2004 !

    Le moins que je puisse faire pour mes ancêtres est de me dire que je suis là grâce à eux, et que l’arbre que j’élabore depuis 25 ans ne peut que leur rendre hommage.

    Très cordialement Jeanne

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  • > Une vieille Périgordine 3 décembre 2005 23:45, par liemar

    mon arriere grand mére avait ce profil,je la revoie encore partir aux champs ,un sac de jute sur le dos quand il pleuvait ,le bigot sur l’epaule,et quand les jambes lui faisait trop mal,elle se les frictionnait avec des horties ,elle etait native de la dordogne et avait epousé son conjoint<< parcequ’il habitait prés du bourg,et lui parceque cetait une femme caustaude,>>ça ne les a pas empéché de vivre toute leurs vie ensemble,les raisons donnent une idée pour la recherche dite en escagot , amicalement Henri

    Répondre à ce message

    • > Une vieille Périgordine 4 décembre 2005 09:07, par michel 15 avenue Paul-Crampel 24170 Belvès

      merci de votre appréciation et de votre témoignage, ceci m’encourage à continuer d’écrire.
      Bien cordialement Michel Carcenac

      Répondre à ce message

  • > Une vieille Périgordine 18 août 2006 11:00, par Glycéra

    Merci, Monsieur, de ce que vous gardez.

    Ainsi, comme un des commentaires le dit, je pense à demander, au Paradis où je désire vraiment arriver, à entrer dans les salles d’archives, et revoir tous les films des temps passés, des gens qui nous ont faits, et des circonstances qui ont amené notre venue. Tant de gens dévoués, travailleurs, qui savaient aussi qu’on ne change pas le cours du monde en tapant du pied ou en criant des idées.

    Périgordine d’adoption, je ne pouvais qu’être touchée des personnes que vous nous permettez d’aimer, et par delà, de ces matériaux que vous offrez à retriturer pour guider les jeunes générations, et leur faire prendre leur bonne place dans la vie.

    Une question, au médecin de campagne que vous êtes : si les feux (ainsi nommaient-on les maisons, les foyers) sont plus rares, si l’économie présente a attiré ailleurs les gens qui en vivent -mal souvent en eux-mêmes-, ce n’est pas éternel pour autant. Comment voyez-vous qu’on puisse aider ces sarcleuses à ne pas perdre leur santé pour des raisons matérielles de ce genre ? Autrement dit, comment sarcler sans casser son dos ? Inventer un autre moyen ? Repenser les cultures ? Ou réfléchir que tout acte dégradant le corps, est signe d’une mauvaise (volontaire ou inconsciente) orientation de l’âme ? Notre corps n’est pas qu’une enveloppe de rencontre, c’est notre personne aussi. Maintenant certains l’adulent, mais n’est-ce pas que le mouvement de pendule en réaction (a^ssagère) au fait de l’avoir vu utilisé sans penser à l’unité des êtres ? Aimer nos ancêtres, c’est aussi se comprendre, et préparer tant que nsou le pouvons la nourriture éducative de nos descendants.

    En remerciement pour vos pages, cette ancienne prière,

    Seilgneur, donnez-moi, s’il vous plait, et autant que besoin,
    la force de supporter ce qui ne dépend pas de moi,
    le courage de faire changer ce qui en dépend
    et la sagesse de discerner entre les deux.

    Respectueusement

    Anne-Marie

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  • Une vieille Périgordine 19 décembre 2009 16:34, par Pierre-Yves GUILLOT MARCHANDOU

    J’aurai souhaité contacté l’auteur pour cet excellent témoignage.
    Je compte une Marie LAGARDE dans ma généalogie qui s’est mariée à un MARCHANDOU et qui a fait souche à St Marcel du Périgord (leur fils pierre MARCHANDOU est né à St Marcel le 1er février 1867).
    Tout en sachant que ce n’est pas la même Marie LAGARDE je voulais demander à l’auteur si un lien peut être fait avec cette autre Marie et avec St Marcel du Périgord. La première tombe en entrant dans le petit cimetièrre de St Marcel est de la famille LAGARDE.
    Encore merci.

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  • Une vieille Périgordine 19 décembre 2009 22:09, par Agénor

    Bien votre article sur les paysannes de la première moitié du XXe siècle. Natif du Haut Agenais j’ai connu ce genre de personnes dans ma petite enfance, l’ai vécu un tout petit peu, à 7 / 8 ans garder les vaches, aider ma mère ,femme de mènage, qui gagnait 4 sous de plus à vendanger (je coupais une grappe par ci par là). La lessive dans la lessiveuse posée sur le poële à sciure, que l’on terminait au lavoir municipal, tout ce linge trempé, mis dans la grande corbeille en osier, posée dans la poussette. Et le chauffage dans la maison seulement des cheminées dans chaque pièce, ce qui n’était déja pas si mal. Mais je me souviens aussi du pelharot qui venait les jours de foire et criait « péélharot ! peaux de lapin, vieux chiffons » . Ma mère mettait ses peaux de lapin retournées à sécher. Combien lui donnait - il ? C’était il y 60 ans. Nostalgie, nostalgie.

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  • Une vieille Périgordine 19 décembre 2009 22:15, par odile le beuf

    « faites excuses » mais ne dit-on pas « périgourdine » ?
    olb

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    • Une vieille Périgordine 19 octobre 2012 23:46, par BARILLET Andrée

      On appelle périgordins les habitants du Périgord ou les natifs du Périgord. Les périgourdins sont les habitants de Périgueux. On ne devrait pas confondre les deux même si les périgourdins sont aussi des périgordins . Merci à Monsieur Michel CARCENAC d’avoir fait la différence.
      Une périgordine qui aime son pays.

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