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Une lettre confidentielle du temps où la Savoie était Sarde

Le vendredi 25 mars 2022, par Michel Guironnet, Thierry Sabot

« Tout ceci n’est qu’entre nous deux… Dans tous les cas n’en parle pas… Je te priais de ne rien en dire…Motus, je te prie. »
Cette belle lettre, acquise il y a bien longtemps pour ses tampons et cachets très particuliers, est conservée depuis dans ma collection de marques postales anciennes.
Aujourd’hui, dépliée et étudiée, elle nous permet de reconstituer « une tranche de vie » du temps où la Savoie était Sarde. Nous rencontrons les membres d’une famille d’Aigueblanche, en Tarentaise, à côté de Moutiers, entre 1780 et 1840. Commençons par la découvrir, in extenso. Au terme de la lecture, nous apporterons les éclairages nécessaires.

Ecrite sur trois pages d’une belle écriture bien lisible, elle est envoyée de Vienne, en Isère, le 22 novembre 1829. Elle est adressée à « Monsieur Jean Baptiste Mangé, notaire royal, Aigueblanche. Savoie ».

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"Mon cher frère..."

Elle est écrite sur du papier à entête : « Administration des Contributions Indirectes »

« Mon cher frère,
Je suis en ce moment dans une position bien critique. Voilà 2 ans et demi que je travaille et je ne suis pas plus avancé que le premier jour, me voici arrivé à 21 ans. Je n’ai point d’état & ce qu’il y a de malheureux c’est que mon avenir repose sur des probabilités.
Notre frère ainé a déjà en mai dernier, demandé pour moi un Brevet de Surnuméraire. On lui a répondu qu’il fallait être naturalisé : dans quinze à vingt jours j’aurai atteint ma majorité. Je pourrai obtenir des lettres de naturalité mais il faut payer près de 300 francs et l’on est pas disposé. Je vois bien qu’il faudra que je les paye & me voilà encore enfoncé dans 300 francs de plus de dettes. Jamais je ne m’en tirerai. Je puis au plus économiser de 75 à 80 francs par an & dans trois ans, à supposer que je sois placé avec appointement, j’aurais besoin de me monter
(acheter un cheval) ; en résultat, dans trois ans, lors de ma mise en pied, ce que j’aurais pu mettre de côté depuis aujourd’hui sera tout absorbé par les dépenses d’équipement.
Je passerai très probablement 3 ou 4 ans aux modestes appointements de 87 francs par mois – sur quoi il faut payer au plus bas mot 45 francs une pension, 3 frs de chambre, 5 frs de blanchissage ; reste 29 frs pour mon entretien & pour songer à acheter un cheval dont j’aurai besoin au 1er avancement.

Ainsi donc, à 24 ans, je n’aurai rien touché encore du Gouvernement. Je commencerai seulement alors à être appointé, mes appointements me suffiront pour mon existence à 28 ans je passerai à cheval aux appointements de 134 francs par mois, et j’aurai un cheval à nourrir et des dépenses de route. Cependant, je pourrai commencer à payer mes dettes. Il sera bien tems. Ce n’est pas tout.
Marc Antoine a reçu deux lettres confidentielles de Paris dans lesquelles on lui parle de projets d’organisation dans l’administration, de nouveau mode de perception très économique. Cela n’est pas rassurant. Ce n’est dans toute la France qu’une seule voix pour demander la suppression de la Régie : je sais bien que la France ne peut se passer des deux cent millions que lui donne la Régie, mais chaque année on rogne, on supprime, & à la fin on répartira peut être l’impôt indirect sur le mobilier & le foncier.
Tu avoueras que cette perspective n’est pas belle : à 25, 30 ou 35 ans se voir sans ressource, c’est bien triste à prévoir. Et l’on est vulgairement d’accord qu’avant 10 ou 15 ans, s’il n’y a pas de guerre, la France n’étant plus obérée de dettes, réduira son budget & qu’après la loterie les contributions indirectes sauteront.

Ainsi donc, mon cher frère, je viens te demander un conseil mais tout ceci n’est qu’entre nous deux. Je vois partout les cabinets d’affaires prospérer & j’aurais envie d’aller à Aigueblanche en monter un en m’associant avec toi si tu le voulais. A l’instar de M . Fairmaire, nous nous chargerions de diverses affaires telles que recouvrements & enfin tout ce qui se présenterait. Nous ferions la banque. Il me semble que nous réussirions, nous nous occuperions de liquidations. Je travaillerai pour ton étude, enfin nous aviserions tous deux aux moyens de réussir. Ce qui me donne cet espoir, c’est que je vois qu’ici même dans la campagne ceux qui se mêlent d’affaires s’enrichissent.
Donne-moi là-dessus ton avis ; mais promptement, je te prie, car je désirerais partir d’ici dans les premiers jours de décembre & je serais bien aise d’avoir ta réponse avant de me mettre en route.
Dans tous les cas n’en parle pas à notre frère aîné. En voici la raison. Il m’a caché le contenu des deux lettres qu’il a reçues de Paris. Ce n’est que par une personne à qui il les a lues que je l’ai connu. J’étais bien surpris qu’il ne me dit rien car d’ordinaire, il me fait part de ce qu’on lui écrit.

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Messe obligatoire !

Ensuite, je t’avouerai que sa maison m’est bien à charge. Depuis la mort de notre pauvre père, ma belle-sœur et sa bonne s’entendent pour me faire enrager ; on veut faire venir une nièce de St Marcellin à ma place. Notre frère ne s’en doute pas mais je vois bien où l’on en veut venir. Ma belle-sœur, enfoncée dans la dévotion, veut chaque jour me conduire, ainsi que mon frère, à la messe. Marc Antoine, pour avoir la paix, m’y envoie. J’ai à obéir à trois personnes : à notre frère, à sa femme et à sa domestique. Je ne sors jamais seul que pour aller à l’église & remarque bien qu’on ne peut pas faire une simple prière sans que j’y soie. On me laisse aller seul aussi à la poste : de ses fenêtres, ma belle-sœur me suit dans ces deux endroits.
Ainsi tout bien réfléchi, je suis décidé à quitter la maison de mon frère & ce le plus tôt possible. Je sais travailler. Je me tirerai d’affaire, et en résultat, je serai tout aussi heureux qu’en France.
Je te priais de ne rien en dire à notre frère aîné parce que il s’imaginerais que depuis long tems je t’ai confié ce secret & il serait fâché que tu ne l’en eus pas prévenu plutôt. Motus, je te prie : tu sens que je ne puis pas à propos de rien lui faire connaitre ma détermination. Je n’attends qu’un acte arbitraire de la part de ma belle-sœur & j’en profiterai.
Au reste avant la fin du travail de novembre, il ne faut pas songer à partir & toutes les pièces ne seront guères terminées que le 3 ou le 4 Xbre (décembre). J’aurai le tems de recevoir ta réponse et j’y compte.

Mais comme je suis à peu près sans argent, je te prie de me procurer un mandat de 50 ou 60 francs sur Lyon pour faire des emplettes nécessaires, telles qu’une presse en taille douce : j’en aurai besoin à mon arrivée à Aigueblanche. Les Messieurs Ancenay pourront facilement te donner un bon de 60 francs sur leur fils ou sur Mr Masson, banquier à Lyon.
En partant d’ici, je ne ferai nullement connaitre à notre frère aîné que je t’ai écrit. Je lui laisserai croire que je n’ai pris conseil de personne.
(Merci ?), mon cher frère, en te priant de m’aider en cette circonstance. (Tu m’as) prouvé plus d’une fois ton attachement. Je le réclame de nouveau, (sûr que) tu ne me le refuseras pas. Au moins, si à Aigueblanche on me dit que je suis sans fortune, ce ne seront pas des parens qui me le reprocheront comme le fait ma B.S (Belle Sœur).

Adieu, mon cher frère, en attendant que je te presse dans mes bras, crois à la reconnaissance de ton dévoué frère. Marcellin Mangé »

PS : je n’ai pas besoin de te dire qu’en m’envoyant le mandat de 60 francs sur Lyon, tu n’as rien à craindre : ce ne sera pas de l’argent prêté mais avancé. J’attends ma majorité le 8 décembre ; ainsi, je pourrai disposer du peu qui m’appartient.
Je dois aussi te dire que quand je serai à Aigueblanche, tu n’en resteras pas moins mon fondé de pouvoir & que tout ce que notre frère aîné fera ou te dira de faire, j’y consens & y consentirai. C’est avec peine que je quitte notre frère & j’espère que l’explication que j’aurai avec lui fera que nous nous séparerons bons amis ; mais pour cela il ne faut pas qu’il apprenne mon départ par d’autres que par moi. Je te prie de nouveau de n’en pas parler du tout ni d’en écrire. Ce 22 9bre (novembre) 1829 »

Qui écrit à qui ?

Le destinataire, Jean Baptiste Mangé, notaire à Aigueblanche, y est né le 27 février 1788. Il se marie le 14 mai 1812 avec Marie Bredannaz, née le 10 octobre 1793. George Antoine Mangé, étudiant de 21 ans, frère de l’époux, est témoin.
L’expéditeur est son frère, Jean Baptiste Marcellin Mangé. En 1829, il est « arrivé à ses 21 ans » …d’ici 15 à 20 jours, il sera majeur : donc né fin 1808. Son acte de naissance à Aigueblanche, en Savoie, à côté de Moutiers, est daté du 2 décembre 1808. Ce sont deux des fils de Gaspard Mangé « notaire public impérial » (à Moutiers de 1779 à 1829) et de Jeanne Petelin.

Gaspard Mangé, leur père, « notaire émérite », est décédé à 78 ans à Aigueblanche le 17 juillet 1829.
Marc Antoine Mangé est « le frère aîné » à qui il ne faut rien dire… Il est né le 19 août 1781. « Receveur à cheval dans les Droits Réunis, résidant à Moutiers, département du Montblanc », il épouse Mélanie Lantelme le 5 septembre 1807 à Saint Marcellin (Isère). Elle est née le 11 juin 1781 à St Marcellin. C’est la fameuse « belle-sœur » ! Une « lettre de naturalité » de 1816 aux archives nationales dit que Marc Antoine Mangé est alors « contrôleur des contributions indirectes ».

La même année, il existe aux archives nationales une « lettre de naturalité » pour son frère Claude, né le 22 juin 1785, « commis des contributions indirectes » à Saint André, dans les « Basses Alpes ». Ce doit être de lui dont il s’agit quand Jean Baptiste Marcellin parle de son frère obligé, comme lui, d’aller à la messe !

On comprend mieux maintenant les passages où Jean Baptiste Marcellin évoque le besoin d’avoir un cheval. Il se voit, s’il ne tente rien, inéluctablement « condamné » à entrer, comme ses deux autres frères, dans le corps des contributions indirectes.

Marc Antoine Mangé, « ancien receveur principal de l’administration des contributions indirectes, en retraite », décède à 71 ans le 26 mars 1853 dans son domicile « Maison Mr Bouvier…faubourg Vinay » à Saint Marcellin.

Que devient Jean Baptiste Marcellin ?

Jean Baptiste Marcellin se marie le 6 février 1840 à Annecy le Vieux avec Louise Antoinette Amoudruz, née le 30 octobre 1816. Le 4 juin 1842 nait à Annecy leur premier enfant. Baptisé le 9 juin à la paroisse Notre Dame, il porte le prénom de Marc Antoine Auguste. Son parrain est Marc Antoine Mangé, « receveur principal » à Cambrai, le frère de Jean Baptiste Marcellin. Ils ont dû se réconcilier depuis 1829 !

Le 23 janvier 1878, « dans la maison de St Benoit de cette ville » de Chambéry, Jean Baptiste Marcellin Mangé, « pensionnaire dans la dite maison » meurt à 69 ans. Son épouse décède à Annecy le Vieux le 29 juillet 1901.

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Une lettre pleine de cachet(s) !
De gauche à droite : Bloc dateur du 23 novembre 1829, type a (voir Rivière [1] page 19) ; Port Dû, 27 mm type II N°14 (voir Rivière page 170)
L’Isère porte alors le N° 37 dans l’ordre alphabétique des départements. En 1860, la création des Alpes Maritimes, nouveau N°6, entraine un décalage pour l’Ardèche (du N° 6 au N°7) et l’Isère récupère le N°38. C.F.2.R Marque Sarde (voir ci-dessous)
Extrait de Contexte Italie, la vie quotidienne et les migrations de vos ancêtres italiens  :

En 1817, la Sardaigne et la France signent une convention postale. L’affranchissement des courriers qui était jusqu’alors obligatoire devient facultatif. Les lettres en port payé portent la griffe P.P. et les lettres en port dû affichent, à la sortie, les initiales conventionnelles de la taxe (manuscrite) à verser au bureau d’origine, pour le trajet parcouru. Les lettres expédiées de France vers la Sardaigne portent le cachet C.F.2.R. qui signifie «  correspondance française, 2e rayon  » (sachant qu’il y a 4 rayons, le chiffre peut être 1, 2, 3 ou 4). Dans le sens inverse, les lettres partant de Sardaigne en direction de la France mentionnent le cachet C.S.2.R. qui signifie « correspondance sarde  » suivie du numéro du rayon.


[1« Marques postales et oblitérations de l’Isère »

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7 Messages

  • Bonjour, il n’y a pas une confusion dans les prénoms des frères ? Jean Baptiste mangé ?quel profession exerce-t-il en définitive ?

    Répondre à ce message

  • Bien intéressante lettre, en effet, et, derrière, toute une société qui se découvre un peu. On peut noter la crainte qu’inspire la belle-sœur bigote, dotée d’un pouvoir et d’une autorité certaine sur ses beaux-frères qui dépendent d’elle. Fort caractère ou pouvoir lié à sa fortune personnelle ?

    Mais tout de même, cher monsieur Guironnet, auriez-vous un second texte caché sous le coude ? Entre le mariage puis le premier enfant de Jean Baptiste Marcellin et le décès de ce même personnage, entre 1842 et 1878, il s’est sûrement passé des choses ?

    Répondre à ce message

    • Bonjour Colette,

      Merci pour votre sympathique commentaire.
      Et bien non, je vous le jure, je n’ai pas de second texte caché !
      Il est vrai que ces années ont du être très remplies...mais j’ai tant d’autres sujets en cours et bien des articles à terminer...Je laisse donc le soin aux gens du cru de continuer ces recherches  🙂

      Très cordialement.
      Michel Guironnet

      Répondre à ce message

  • Monsieur
    Un très grand merci pour la publication de cette lettre qui concerne un de mes ancêtres.
    Lettre très intéressante qui montre les déboires de ce pauvre Marcellin sous la coupe de cette maitresse femme et n’ayant pour seul recours que son frère aîné, et encore que de conditions.
    Encore merci
    AM Mangé

    Répondre à ce message

    • Bonjour Anne Marie,

      Merci pour votre sympathique message.
      Peut être pourriez-vous nous en dire plus sur "ce pauvre Marcellin"...A priori, avec le temps et l’expérience, il a réussi à se sortir de la mauvaise situation exposée dans sa lettre à son frère.

      Cordialement.
      Michel Guironnet

      Répondre à ce message

      • Monsieur
        J’ai tardé un peu à répondre à votre message car je cherchais des renseignements. Je n’ai rien trouvé d’intéressant à vous communiquer, et j’ignore si des documents écrits ont été transmis à des parents éloignés.
        J’ai écrit "ce pauvre", car la lecture de son acte de décès montre qu’il est mort seul. Aucun parent proche pour une dernière visite, si toutefois il en ait eu. Ils étaient peut-être séparés son épouse et lui ?
        Quant à Claude qui est notre aïeul direct né en 1785, il avait 44 ans à la date de la lettre de JB Marcellin (1829) et devait être de taille à ne pas se laisser marcher sur les pieds ni à être obligé de remplir son devoir dominical de catholique s’il n’en n’avait pas envie.
        Claude a obtenu sa lettre de naturalité en 1816 et peut-être en a-t-il profité pour changer d’air. Il s’est marié à Chalais (Charente) en 1832. Je ne sais pas quand il est arrivé à Chalais. Je n’ai pu consulter les recensements qu’à partir de 1846.
        Si de votre côté vous découvrez une nouvelle pépite du genre de celle que vous nous avez partagée, ce sera avec un grand plaisir de vous lire.
        Recevez, Monsieur, le témoignage de mes meilleurs sentiments
        AM Mangé

        Répondre à ce message

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