Comment croire que nous sommes déjà au troisième dimanche du printemps [1], tant le froid glace encore les os à travers l’épaisse couverture de chanvre tissé, dans laquelle Anne s’est entortillée avant d’emprunter le chemin du bas Vezin [2].
Ce mois de mars n’a été qu’une alternance de giboulées glacées, de neige fondue et de gelées nocturnes durcissant la terre à ne pouvoir la travailler. Cet hiver 1789 restera le plus rude, dans les mémoires de ceux qui survivront à la famine qui sévit partout dans les campagnes.
Après la sècheresse torride et les grêles de l’été ruinant les récoltes, le prix du blé a doublé sur les terres du duc de Penthièvre [3].
Les huches sont le plus souvent vides, quand il faut trois livres [4] de pain en moyenne par jour pour nourrir chaque bouche à la maison, et davantage encore dans la froidure.
Le prix du travail d’une journée de brassier [5] ne suffit plus à payer le grain.
Ainsi vont les pensées de celle que l’on nomme, la Morinays de Pontchâteau.
Assurant lentement chacun de ses pas pour éviter la glissade, elle se rend comme chaque semaine à l’église Saint-Pierre [6], distante d’un quart de lieue [7] au cœur du petit bourg.
À trente-deux ans, déjà vieillie, Anne a l’allure volontaire des femmes dont on devine qu’elles se doivent assumer les rudesses de la vie.
Tôt mariée [8], veuve la même année, elle n’a pas retrouvé d’épousé. Elle jouit pourtant d’une solide réputation de travailleuse acharnée. Mon frère lui a confié l’exploitation de la métairie dite « de Pontchâteau [9] ». Dure avec elle-même, toujours à la tâche, il ne lui reste pas le temps de chercher un homme.
Élancée, droite dans son corps comme dans sa tête, le visage émacié aux traits sculptés, le regard pénétrant tiré par un chignon poivre et sel serré sous le capot [10] gris, elle est le portrait de sa mère, dont elle assure le rôle depuis plus de vingt ans déjà.
Jacquette, « la Rouxel » comme on l’appelait, est morte à l’âge de sa fille aujourd’hui, après avoir donné naissance à huit enfants Morinays, dont trois seulement vivront adultes. Anne est l’aînée du premier mariage de son père.
Elle vit à Pontchâteau, avec ses deux frères qu’elle apprit à élever alors qu’elle avait tout juste dix ans. Joseph, vingt-huit ans, et Simon, vingt-cinq à présent, sont toujours célibataires et à sa charge.
La métairie peine à nourrir la fratrie, quand il faut acquitter le cens [11] en argent et le champart [12] en nature, les impôts dus au seigneur du lieu [13].
Le propriétaire exige une rente sur la terre concédée, en plus du prélèvement qu’il opère sur les récoltes, sans se préoccuper de savoir si elles sont suffisantes. Viennent s’ajouter, la taille royale [14], la dîme [15] du clergé, les corvées [16], autant de droits féodaux et seigneuriaux qui écrasent les paysans les plus courageux, ces « pieds gris » qui ne portent pas de chaussures comme les gens de la ville mais des sabots paillés.
Anne est une « pieds gris » qui, en ces temps de disette, reste une privilégiée pour les journaliers [17] et la masse des mendiants, des vagabonds, des chemineaux [18], ces voyageurs sans ressources ni domicile fixe, errant en petites bandes par tous les chemins.
Dans le raidillon de la Longrais [19], Anne s’arc-boute, pour résister au blizzard dévalant la pente après avoir pris de la vitesse sur le plateau du haut, balayant tout sur son passage. C’est la dernière côte, avant la longue ligne droite qui mène à découvert jusqu’aux premières maisons de Vezin ; le Guenzen [20], comme disent encore les vieux Bretons, qui prétendent que ce lieu était planté d’arbres à l’époque de Jean de la Motte [21].
L’air est vif et tranchant, à crevasser la peau pourtant si bien tannée par le travail aux champs. Les sifflements stridents de la bise enflent jusqu’à devenir des sortes de hurlements du vent, alternant comme de longues plaintes, venant et courant par tout le pays gémissant.
Arrivé sur le plat, le clocher de Saint-Pierre guide la marcheuse de plus en plus courbée, vent debout.
À main droite, on perçoit les volutes des premiers feux de la capitale provinciale, à une lieue d’ici.
Même si la distance n’est pas très grande, l’écart est immense entre la misère des cultivateurs de la campagne bretonne et les conditions de vie des notables, ces bourgeois qui détiennent les trois quarts des richesses de la ville.
Et pourtant, la proximité de Rennes permet à Vezin de vivre mieux que la plupart des villages de la Bretagne profonde.
Enfin parvenue à l’abri, protégée par les premières masures bordant le seul chemin de pierres du bas Gwezin [22], Anne peut reprendre son souffle et continuer sa route à pas mesurés.
Passant entre les maisons qui se resserrent les unes contre les autres comme pour se réchauffer, elle devine parfois, une présence aux aguets, masquée sournoisement par des volets entrouverts.
Colleu, debout sur son perron, l’interpelle.
— Ça ira ?
— Ah ! ça ira, père Colleu.
— I s’ra dit qu’la Morinays n’manquera jamais l’appel de Pierre Ruault [23]
…
— Surtout pas celui-là !… Bien que je n’aie aucun droit d’y participer ! Vous n’étiez pas à la fabrique [24]de lundi passé ?
— Non, mais j’ai lu l’affiche que le curé a posée sur la porte de l’église.
Alain MORINAIS
Laboureurs d’Espoirs
Messages
1. Laboureurs d’Espoirs, 23 janvier, 11:03, par Mercurol
Un grand merci pour ces pages riches d’histoire et d’un beau talent d’écriture. Belle façon de faire revivre ses ancêtres !
1. Laboureurs d’Espoirs, 23 janvier, 12:15, par Alain MORINAIS
Merci à vous pour votre lecture
2. Laboureurs d’Espoirs, 23 janvier, 15:16, par Pierrick Chuto
C’est trop court. On a à peine le temps de rentrer dans l’histoire.
3. Laboureurs d’Espoirs, 28 janvier, 14:12, par Sandrine Faichaud
J’attends avec impatience le second épisode. Je suis originaire de la Loire-Atlantique et j’aime l’histoire de ces gens de la terre, ces courageux résiliants !
Merci pour ce bon moment, effectivement trop court d’agréable Lecture.
À très vite donc.
Bien cordialement
Sandrine 🌸
1. Laboureurs d’Espoirs, 31 janvier, 08:22, par Alain MORINAIS
Thierry SABOT m’écrit : "Début janvier, pour l’occasion et le retour des Laboureurs d’espoirs, je pense ouvrir une nouvelle rubrique dans la Gazette qui pourrait s’appeler "Roman feuilleton", un peu comme dans les journaux du XIXe siècle. C’était chouette autrefois ces romans feuilletons... Si vous êtes d’accord, Laboureurs d’espoirs sera le premier feuilleton de cette nouvelle rubrique." Nous sommes donc dans l’esprit des feuilletons littéraires publiés dans la grande presse de la fin du XIXè siècle et même jusqu’à la mi-temps du XXe... qui laissent sur la faim pour donner l’envie de la suite. Merci de votre lecture.
2. Laboureurs d’Espoirs, 20 février, 16:07, par RIALLAND Nathalie
Absolument , c’est une très bonne idée. Merci à ALAIN MORINAIS pour cette histoire sur la Bretagne qui certainement ne manquera pas de piquant. Nous attendons ces nouvelles avec plaisir .cordialement, NATHALIE RIALLAND
4. Laboureurs d’Espoirs, 31 janvier, 04:00, par Roselyne RAYER
J’ai hâte de lire la suite, Je suis originaire du Maine et Loire et j’aime moi-aussi lire tout ce qui touche nos ancêtres issus de la terre, qui avaient pour leur époque beaucoup de courage. Il y a longtemps que j’avais envie de lire ce livre, mais n’étant plus en métropole, il est complique de se faire livrer en Martinique ou surtout nos achats quels qu’ils soient nous reviennent très chers. Quoiqu’il en soit je suis ravie de trouver ce livre en feuilleton sur la gazette, Merci. Comme l’a dit Mme FAICHAUD, dommage que ce soit si court, on est vite pris par l’histoire. Cordialement. Roselyne R.
1. Laboureurs d’Espoirs, 31 janvier, 08:26, par Alain MORINAIS
Je suis heureux de vous permettre de découvrir cette fiction-documentaire, dont l’intégrale sera publiée en feuilleton hebdomadaire dans la Gazette. Merci de votre lecture et de vos retours.