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Un nom, un homme, un soldat : Jules Leteur, Poilu de Suilly La Tour

Notes de lecture en forme de chronique

Le samedi 23 août 2008, par Michel Guironnet

« Ne restent plus aujourd’hui au village que des noms gravés sur une stèle au cimetière ou sur une plaque dans l’église… Le temps a en partie effacé les patronymes de ceux qui sont « Morts pour la France »… Avant que l’oubli n’ensevelisse à son tour tous ces jeunes hommes… J’ai tenté de les faire « témoigner »… de raconter la guerre à travers ceux qui l’ont faite ! Ce que je souhaite ici, c’est évoquer la guerre de 1914 1918 avec ceux qui y ont combattu et n’en sont pas revenus.
Que tous ces noms oubliés dans le linceul de l’Histoire et de l’indifférence reprennent vie le temps d’un livre ».

Ainsi s’exprime Nathalie Kovarcik en introduction à son livre « Poilus de Suilly La Tour » [1].

Ce livre retrace la vie et le parcours militaire des soixante dix sept Poilus de Suilly-la-Tour, petit village du Nivernais, vers Sancerre, entre Cosne et La Charité sur Loire.

La première partie retrace la Grande Guerre à travers les Poilus du village, la seconde est une fiche détaillée de chacun d’eux, avec des renseignements d’ordre familial et professionnel et bien sûr militaire.

Sa lecture en fut passionnante. En effet, son travail est très proche de celui que je mène depuis quelques années sur les Poilus de Saint Léger sous la Bussière [2].
Mon intérêt fut donc grand lors de sa découverte.

Pour mieux appréhender la richesse de la documentation réunie par Nathalie Kovarcik, prenons l’exemple de la « résurrection » de Jules Leteur :

« Né le 12 mai 1878 à Suilly-la-Tour Jules Leteur était le fils d’Étienne, journalier à Presle et de Marie Tolleron. Il s’était marié à Saint-Laurent le 26 novembre 1904 avec Marie Alexandrine Brochard. Il avait eu deux fils, Julien, né en 1906 mais décédé avant 1911, et Maurice Jules, né en 1908, qui grandira sans père. Jules Leteur habitait Les Dards et était employé chez Desmoineaux ».

« De la classe 1898 au recrutement de Cosne, Jules Leteur effectue son service militaire du 13 septembre 1899 au 20 septembre 1901 au 1er BCP mais c’est dans la Territoriale qu’il doit servir quand il est rappelé : il a alors 36 ans. II sert d’abord au 47e RIT puis, à compter du 13 novembre 1915, au 346e RIT ».

Nathalie écrit : « Difficile de reconstituer son parcours de combattant, les données étant rares pour les régiments territoriaux ».

L’historique du 47e Régiment d’Infanterie Territoriale, que j’ai retrouvé pour elle [3], raconte, bien dans le style « patriotique » de ce genre de récit, les premiers mois de guerre :

« Le 5 août 1914, le régiment est rassemblé à la caserne Beurnonville, à Troyes, pour l’heure solennelle de la présentation au drapeau. Tous ont devant les yeux l’emblème sacré qui éveille dans les coeurs les idées généreuses de sacrifice pour la sauvegarde des foyers menacés et l’honneur de la patrie. En ses plis tricolores semble flotter une âme nouvelle, celle du régiment qui animera les pages qui vont suivre.
Nos braves sauront l’y retrouver avec ses enthousiasmes et ses amertumes dans les bons comme dans les mauvais jours.
A partir de cette heure émouvante, chacun se sent prêt à affronter les dangers du champ de bataille. Mais l’heure du départ a sonné.

Le 6 août, les bataillons s’embarquent en chemin de fer à la gare de Troyes-Croncels à destination de Toul, point de concentration. On quitte les plaines de l’Aube, bientôt apparaissent les éperons lorrains dont l’organisation doit faire les bastions qui arrêteront la ruée germanique.
Sous le ciel embrasé d’été, tout paraît encore calme. La Lorraine semble se recueillir avant l’orage prochain.

Dès leur arrivée, les éléments du 47e sont dirigés sur Bicqueley, Gye et Moutrot où ils cantonnent au pied des coteaux vignobles surmontés de forts puissants. La tâche à accomplir ne répond pas au secret désir de chacun.
Elle semble moins active, moins périlleuse et partant moins glorieuse que celle des unités actives. Elle est toutefois vaillamment entreprise. Il s’agit d’organiser la défense du secteur sud de la place de Toul.
Jusqu’au 11 septembre, les travaux de déboisement, de construction de tranchées et de pose de réseaux de fil de fer se poursuivent activement, pendant que le canon sourdement gronde à l’horizon et que la grandiose bataille de la Marne tourne à l’avantage de nos armes.
Tout en poursuivant leur tâche, les territoriaux écoutent ce bruit lointain et pensent à leurs fils, remparts vivants du Grand Couronné.

Bois Le Prêtre
L’heure vient enfin où les 1er et 3e bataillons, sous le commandement du lieutenant-colonel de Revel, reçoivent l’ordre de monter vers la ligne de feu pour y faire partie de la brigade mixte de Toul chargée de la défense nord du plateau de Saizerais, avancée de la place de Toul.
Ils montent dans ce secteur du bois Le Prêtre dont le seul nom évoque le souvenir des combats héroïques que les deux partis se sont livrés pour la conquête de quelques pouces de terrain, cherchant mieux que partout ailleurs à briser par la force la volonté de l’adversaire…/…

Dans cette région accidentée et boisée de Rogéville, Villers-en-Haye, Rosières, au moment où nos vaillantes troupes viennent d’arrêter l’ennemi aux débouchés du bois Le Prêtre, ces territoriaux passent alternativement du service des tranchées aux travaux de défense, accomplissant une besogne aussi dangereuse que pénible.
En peu de temps le bois de Cuite et la forêt de Puvenelle du côté de Dieulouard sont organisés et tenus solidement par le 3e bataillon pour flanquer la gauche du Grand Couronné sur la rive ouest de la Moselle.

Le détachement dit de Saizerais, constitué par les 167e R.I., 47e et 95e territoriaux, se porte bientôt sur le front Montauville - Pont-à-Mousson. Le bataillon du 47e doit occuper les débouchés nord de la ville et les hauteurs des environs de Vide -Bouteille.

Le 26 septembre 1914, une patrouille de reconnaissance de 22 hommes, commandée par le lieutenant Besançon, poussant résolument vers le nord, rencontre un poste allemand installé au château de Montrichard. Un feu meurtrier l’accueille ; le vaillant chef et neuf de ses hommes, dont le soldat Mele (Médaille militaire), trouvent une mort glorieuse ; dix autres sont blessés. La croix de la Légion d’honneur est venue récompenser cette « belle et courageuse attitude au feu » du lieutenant Besançon…Nos braves territoriaux viennent de prodiguer leur sang et l’on verra plus loin qu’en des circonstances difficiles, ils sauront se montrer aussi valeureux que de jeunes troupiers.

Après cette sanglante rencontre, le régiment achève de se retrancher solidement au nord de Pont-à-Mousson sur les hauteurs de la Folie et de la forêt de Valdieu, interdisant à l’ennemi le débouché du fameux bois Le Prêtre.
Le 22 septembre, le lieutenant Lebel est chargé de reconnaître le mamelon du Vide-Bouteille qu’on a l’ordre d’occuper. L’affaire est menée vigoureusement avec une poignée d’hommes résolus. L’officier atteint le sommet de la croupe, mais, en même temps que l’un de ses soldats, il reçoit une blessure mortelle à l’instant où sa mission vient d’être accomplie. Sa belle attitude lui vaudra aussi la croix de la Légion d’honneur.

Vers le 23 octobre, à l’attaque du bois Le Prêtre, le 47e R.I.T. est soutien d’attaque, rôle particulièrement dangereux à cause des barrages de feu. Plusieurs compagnies, s’étant portées jusqu’aux châteaux de Maisonville et de Montrichard, organisent rapidement les positions dans la vallée de la Moselle.
Le Château Paquelle, la Porcherie au nord de la ville, sont occupés… Le 11 novembre, le 3e bataillon coopère à une progression dans le bois Le Prêtre et en organise la lisière sud.

Les travaux défensifs des abords de Montrichard s’achèvent au milieu de grosses difficultés.
Le 2e bataillon du 47e, resté jusqu’alors au fort du Chanot à Toul, relève en ligne le 3e qui rentre à Toul.

En décembre, la progression dans le bois Le Prêtre s’est poursuivie au prix d’efforts sanglants. On connaît l’histoire de ces attaques partielles si difficilement exécutables en terrain couvert.
Le 47e reçoit l’ordre d’organiser immédiatement la partie conquise vers la tranchée de Vilcey.
Pendant quatre mois d’hiver, les jeunes soldats peuvent voir sous la pluie glacée, les pieds dans la boue, dans une zone que n’épargnent pas les obus, les pépères, comme ils les appellent, exécuter tranquillement et consciencieusement, la pipe aux dents, un travail d’organisation du terrain qui sera précieux plus tard aux unités d’attaque ».

Fin mars 1915, deux bataillons du 47e RIT s’embarquent pour la Bataille de Verdun.
 
Nathalie explique que, alors au 346e RIT, « Jules Leteur est blessé le février 1916 et est évacué à l’hôpital de Toul jusqu’au 17 mars, puis du 30 mars au 17 avril. II rejoint son corps le 16 avril 1916 puis est évacué pour maladie quatre mois plus tard, le 8 août. II revient à son poste le 21 septembre 1916 ».

« Ce qu’on peut dire avec certitude c’est qu’il a participé à la Seconde Bataille de la Marne, dans l’Aisne ».

J’ai déniché aussi pour elle l’historique du 346e Régiment d’Infanterie [4]. Il raconte les derniers combats auxquels participe Jules Leteur. Il serait intéressant de connaître de quel bataillon il faisait partie :

« Nous passons une semaine dans la région de Picquigny, semaine de repos physique où l’on jouit de la douceur du printemps, mais non détente absolue car d’un instant à l’autre on peut être appelé en ligne. Après l’arrêt des grandes attaques que les Allemands viennent de mener depuis le mois de mars, on s’attend en effet à un nouveau coup de force ennemi sur le front anglais.
Tout à coup, le 29 mai (1918), le régiment reçoit l’ordre de se tenir prêt à être embarqué en camions automobiles. Le départ a lieu, en effet, le lendemain à 6 heures. On s’interroge curieusement sur la destination du voyage, nul ne la connaît.
Mais en cours de route on apprend que l’ennemi a rompu les positions françaises du Chemin des Dames, qu’il a réalisé une avance foudroyante, qu’il est aux portes de Château-Thierry, qu’il marche encore une fois sur Paris.

Opérations dans la région de Chézy-en-Orxois

Après avoir roulé toute la journée et une bonne partie de la nuit, le régiment est débarqué à la ferme Paris, le 31 mai, vers 3 heures du matin. Il se transporte immédiatement vers Mouthiers, en réserve de la 43e division ; puis, à peine arrivé, il reçoit l’ordre de se porter plus à gauche, dans la région de Neuilly-Saint-Front dont l’ennemi s’est déjà emparé. La chaleur est étouffante ; les pièces de mitrailleuses, les canons Stokes, les caisses de cartouches sont transportés à bras ; la fatigue est extrême.
C’est vers 16 heures seulement que le bataillon (commandant Avril) et le 6e bataillon (capitaine Henriot) atteignent les crêtes au sud de Neuilly-Saint-Front pour voir refluer en désordre des éléments désorganisés de différents régiments. Et immédiatement, ces deux bataillons sont en première ligne, au contact de l’ennemi qui est chassé des crêtes de la ferme Lessard où le régiment s’installe. Le bataillon Dollard est en réserve.

La nuit est calme, mais il faut veiller et s’organiser malgré la fatigue, car l’ennemi n’arrêtera certainement pas là ses attaques. Le 6e bataillon pousse en avant, sous les ordres du sous-lieutenant Gillet, une section qui occupe Mairie-Macoguy.

Le lendemain (1er juin), vers 9 heures, l’ennemi déclenche un bombardement intense et une violente attaque sur tout le front, avec des effectifs dont la supériorité est écrasante ; les fractions ennemies sortent de partout, s’infiltrant par tous les défilés, c’est une véritable marée soutenue par une artillerie constamment en action.
Cependant le régiment soutient l’attaque et résiste sur place, sans autre soutien qu’un groupe d’artillerie qui a épuisé ses munitions au bout d’une demi-heure, infligeant à l’ennemi des pertes extrêmement sérieuses.
Mais les éléments placés à droite du 5e bataillon ont cédé, se repliant dans la direction de Chevillon. Le bataillon Dollard doit se déployer en avant de cette localité pour protéger la droite du 5e bataillon.

Les attaques allemandes se renouvellent sans cesse, particulièrement violentes en direction de Dammard sur le 6e bataillon ; un furieux combat se livre à Macogny où la section du sous-lieutenant Gilet, bien que complètement encerclée, bien qu’ayant son chef blessé, refuse de se rendre, continue à se défendre et dont les survivants ne sont faits prisonniers que lorsque les dernières munitions ont été épuisées.

Les éléments disparates qui se trouvent à gauche du 6e bataillon ont été enfoncés et l’ennemi déborde largement la gauche du bataillon Henriot. Les attaques allemandes redoublent, leur supériorité numérique s’affirme d’instant en instant, le ravitaillement n’est pas assuré, les cartouches se font de plus en plus rares.
Le lieutenant-colonel Rozier se voit contraint de donner l’ordre aux trois bataillons de venir se reformer sur la ligne Chézy-en-Orxois, crête de Vinly, afin de diminuer son front qui est devenu démesuré et de chercher une liaison quelconque à sa droite avec des troupes françaises.

La 18e compagnie, avec le capitaine Brun, reste cependant longtemps encore sur la route Chevillon-Monnes d’où elle prend de flanc l’attaque ennemie et lui fait, subir de lourdes pertes.

La liaison est retrouvée au cours de la nuit, le front est rétabli, et ce front de Chézy-en-Orxois va être pendant trois jours encore maintenu intact contre des attaques de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes ; dans l’après-midi du 2 juin seulement, cinq attaques successives sont ainsi repoussées par le régiment ».

Jules Leteur est blessé le 2 juin 1918 « près de Soissons » « par un éclat d’obus à l’arrière de la tête » Transporté à l’ambulance 6/2 de May en Multien, il décède le lendemain.

Ce petit village au nord de la Seine-et-Marne, l’auteur le connais particulièrement bien puisqu’elle lui a consacré son premier livre sur les Poilus [5].

Jules Leteur a été enterré dans le carré militaire du cimetière de May en Multien avant que sa dépouille ne soit rapatriée à Suilly.

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Précis, clair et complet, agrémenté de cartes très pédagogiques, le livre de Nathalie Kovarcik est un bel exemple qu’il faudrait imiter partout en France.

Déjà de nombreux passionnés ont publié sur le Web leurs travaux sur les Poilus de leurs villages. Peut être, par devoir de mémoire, devrait on tous les répertorier.


[2Livre d’Or des Enfants de la Commune de Saint Léger sous la Bussière morts pour la Patrie http://assoc.pagespro-orange.fr/eugene.p/71d.poilus/71d.poilus.htm

[3Historique du 47e RIT Imprimerie Berger-Levrault, Nancy - Paris – Strasbourg, numérisé par P. Chagnoux et disponible sur le site Genemil Assoc http://www.genemilassoc.fr/index.php

[4Anonyme, publié par Chapelot (sans date) numérisé par Jérôme Charraud et disponible sur le site Genemil Assoc http://www.genemilassoc.fr/index.php

[5Nathalie KOVARCIK, Les Poilus de May en Multien, ouvrage publié à compte d’auteur, Lys Éditions Amatteis, 2004.

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