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Un « mémoire » de paroissiens afin de conserver leur vicaire

Le vendredi 1er juin 2001, par Michel Guironnet

Les liens qui unissent les fidèles à leurs desservants sont souvent très étroits. Témoin un « mémoire à consulter » rédigé par les habitants d’une paroisse afin de conserver leur vicaire, l’abbé Roulet, ancien aumônier des vaisseaux du Roi.

L’action se passe en juin 1789.
En voici le texte :

"Les habitants des Roches, succursale de Condrieu demandent de quelle manière ils doivent se conduire pour conserver le vicaire que leur a donné Mgr l’Archevêque de Vienne et quelle est la marche que doit tenir le vicaire lui même à qui on a annoncé de cesser ses fonctions au 15 juillet prochain. Les habitants des Roches firent construire à grands frais une église succursale il y a cinq ans et se pourvurent de suite par devant Mgr l’Archevêque à l’effet d’obtenir un vicaire attendu que ce village est composé de plus de 800 communiants, et que le fleuve du Rhône le sépare de Condrieu où réside le curé et son vicaire.

Les principaux motifs sur lesquels ils se fondaient furent de fréquentes crues d’eaux, les glaces pendant l’hyver interrompent souvent toute communications et mettent dans l’impossibilité de se procurer du secours spirituel surtout pendant la nuit. Tous ces inconvénients déterminèrent Mgr l’Archevêque à consentir à leur demande.

A cette époque, Mgr l’Archevêque leur envoya M. l’abbé Roulet, ancien aumônier des vaisseaux du Roi. Ce digne ecclésiastique fut reçu d’abord avec empressement ; il était le premier vicaire qui y paraissait.

Après quelques temps de résidence, ayant justifié ce premier accueil, l’empressement redoubla, surtout lorsqu’on reconnut toutes les qualités estimables dont il était doué. Il réunit, en effet, toutes celles qui caractérisent le bon pasteur : très régulier dans sa conduite, sobre, désintéressé, charitable sans ostentation, consolateur et père des malheureux, prévenant même les demandes que la honte empêche de former, fournissant enfin du secours généreux à tous les genres d’infortunes, ce respectable prêtre mérite à tous égards la vénération, l’attachement et l’amitié que ses paroissiens lui ont voués.

Cependant malgré tant de titres qui le rendent infiniment cher à cette paroisse, elle voit avec la douleur la plus vive, qu’elle est au moment de perdre son bienfaiteur sans en connaître primitivement les motifs. Elle sait seulement qu’il ne peut en exister de légitimes ni de fondés. Mais elle n’ignore pas que la jalousie du curé de Condrieu n’a pas peu influé à ourdir la trame qui devait le perdre par de faux rapporters dans l’esprit de quelques grands vicaires.

La préférence que tous les habitants des Roches donnaient à leur vicaire lui a déplu au point de lui faire dire souvent qu’il le ferait sortir de l’annexe des Roches. A cette passion jalouse, on ne craindra pas d’en ajouter une autre non moins active, ni moins impérieuse sur l’âme du curé, la cupidité. Sa cupidité le porte jusqu’à vouloir exiger du sieur abbé Roulet qu’il lui fit abandon d’une partie du casuel, ensuite qu’il se désista d’une somme de 87 livres 10 sols qui fait partie de la portion congrue, que le curé est obligé de lui payer en sa qualité de co-décimateur. Ce que le vicaire a constamment refusé, y étant autorisé par un décret de l’Archevêque qui, réglant et limitant les prétentions exagérées du curé sur le temporel du vicaire, enjoignit à celui-ci de maintenir les droits de la place qu’il lui avait confiés. Voilà sans doute les vrais motifs qui ont engagé le curé de Condrieu à solliciter le déplacement de M. l’abbé Roulet.

Du reste, il n’existe aucun sujet de plainte contre lui. La bénédiction des malheureux l’accompagne partout, ses bienfaits lui assurent à jamais la reconnaissance de ses paroissiens, sa conduite même toujours admirée à souvent reçu les éloges les plus flatteurs de la part de ses supérieurs.

Cependant, le sieur abbé Roulet, à la fin du mois de mai dernier, se rendit à l’Archevêché pour faire renouveler ses pouvoirs. Le grand vicaire auquel il s’adressa lui dit qu’il fallait quitter les Roches au 1er juin. Que telle était la volonté de Mgr l’Archevêque. Il revint chez lui très affligé de cet événement qu’à son âge, il regarda comme un affront. (...) De retour aux Roches, la douleur trahit son secret, ses paroissiens le voyant triste, lui demandèrent avec le tendre intérêt qui séduit toutes les âmes sensibles et qui sollicite si puissamment la confiance qu’il mérite, le sujet de ses peines, il leur dit.

Au même instant, ils dressèrent une requête qui fut souscrite par plus de 150 signatures et envoyée à Mgr. L’archevêque à Versailles (...). 
Ils ont attendu avec impatience la réponse de sa Grandeur mais elle n’en a point fait. On sait seulement qu’elle a renvoyé la requête à ses grands vicaires.

Dans l’intervalle de l’envoi, un parent et ami de l’abbé Roulet se rendit à Vienne auprès des grands vicaires et leur représenta sa triste position.

Entre autres, qu’ayant été obligé de former un établissement, de se meubler, de faire diverses provisions de ménage et que, sortant d’une saison rigoureuse où il avait secouru de sa bourse une quantité prodigieuse de personnes sur leur bonne foi et sans avoir retiré de reconnaissance, il ne pouvait quitter ce poste sans s’exposer à perdre des sommes considérables. Il ajouta que ses familiers ne lui permettaient pas de faire le sacrifice de près de cent louis que sa généreuse bienfaisance avait répandus ça et là pour alimenter la paroisse qui manquait de blé pendant le cours de l’hyver aussi long que rigoureux.

Sur cet exposé sincère et qui réclamait si fortement la plus entière justice en faveur de M. l’abbé Roulet, on prononça une prorogation de pouvoir jusqu’au 15 juillet.

Ce n’est pas que pendant toutes ces négociations, on n’ait pas proposé la place des Roches à plusieurs ecclésiastiques mais tous l’ont refusé, après s’être assurés par eux-mêmes du voeu unanime des habitants des Roches de conserver le sieur abbé Roulet en sa qualité de vicaire.
Les consultants demandent à cet effet s’il n’est aucun moyen pour le maintenir dans son poste. Ils sont bien décidés à n’en pas recevoir d’autre quoique le Grand Vicaire, à qui on s’est adressé ait répondu à la députation qui lui fut faite ; Messieurs, vous voulez faire les malins, il faut un vicaire aux Roches, mais il résidera à Condrieu et lorsque vous en aurez besoin, vous irez l’y chercher.

Et dans le cas, où contre toute attente il faudrait absolument que M. Roulet quittât son poste, ne lui est il point dû de dédommagement pour toutes les dépenses qu’il a été obligé de faire pour son établissement (...) ? Peut on forcer les habitants des Roches à donner un logement à un nouveau vicaire ? Et quelle est la somme qui lui est dûe ? N’y a-t-il pas des arrêts rendus dans des circonstances pareilles qui maintiennent les vicaires d’annexes dans leurs postes, malgré le caprice de grands vicaires, lorsqu’il n’apparaît d’aucunes plaintes de la part des paroissiens, et qu’au contraire ils n’ont que du bien à en dire comme dans la circonstance présente ? On prie le Conseil de vouloir détailler quelle est la marche à suivre dans la circonstance actuelle."

*****

Comme indiqué par le mémoire, le texte de la requête à l’archevêque de Vienne adressée à Versailles est retranscrit (orthographe respectée).
Copie de la requête des habitants des Roches sous Condrieu, adressée à Mgr l’Archevêque (Ce texte restera sans réponse) :

"Monseigneur, les habitants des Roches sous Condrieu, vos diocésains sont dans les plus vives allarmes. Ils s’adressent donc à Votre Grandeur avec confiance puisque vous seul pouvez conjurer l’orage et nous procurer le calme à ce début, il ne vous sera pas difficile de pénétrer le juste sujet de nos inquiétudes.

Nous exposons donc à Votre Grandeur que M. Berthollet, votre vicaire général a annoncé à M. Roulet, desservant cette succursale qu’il avait disposé de son poste en faveur d’un autre prêtre qui doit en prendre possession à la fin de mai.

Un ordre si précis et si inattendu nous a plongé dans l’affliction puisque nous sommes menacés de perdre un homme qui s’est toujours acquitté des devoirs de son ministère avec un zèle peu commun et avec la charité la mieux soutenue au delà même de ses facultés. Les pauvres du pays, et que les malheurs des temps n’ont rendus que trop nombreux, remplis de la plus vive reconnaissance se jettent à vos pieds pour supplier Votre Grandeur de ne point les priver d’un sujet qu’ils regardent comme leur père. Ils ont eu froid, il les a fait chauffer, ils étaient nus, il les a garanti des injures d’un hyver aussi rude que long, ils ont eu faim et soif, il les a soulagés. Voila Mgr de fortes sollicitations qui parlent en faveur de ce digne prêtre.

Dans la première requête que nous eûmes l’honneur de présenter à Votre Grandeur, vous eûtes la bonté de nous assurer que ce n’était pas votre intention de nous en priver.

Depuis ce temps là, ce digne vicaire n’a rien fait qui puisse mériter votre adversion. Au contraire, sa conduite sage et édifiante réclame en sa faveur et votre confiance et vos bontés. D’ailleurs nous savons, à n’en point douter, que le coup qui menace M. l’abbé Roullet part du curé de Condrieu, qui ne lui pardonnera jamais de n’avoir pas souscrit aveuglément à ses désirs interressés et injustes puisqu’il s’est juré qu’il irait si souvent à la charge contre son ennemi qu’à la fin il parviendra à l’éloigner. Nous voyons, Monseigneur, qu’il tient parole.
Il est aussi à propos que vous soyez informé que tout le pays se trouve dans une violente fermentation qui a pour objet ce changement et qui ne manquera pas d’éclater de la manière la plus terrible au détriment de l’auteur de cette odieuse machination.

L’incendie de la discorde ne se propage que trop pour lui donner encore de nouvelles extensions. Nous vous en supplions donc dans les termes les plus pressants et en même temps les plus respectueux, de vouloir bien laisser M. Roulet dans le poste qu’il occupe actuellement.

Nous espérons cette justice et cette grâce de Votre Grandeur et nous ne cesserons de former des voeux pour qu’il plaise au Tout Puissant vous accorder des jours aussi heureux que multipliés... « Et le rédacteur ajoute : »et 160 personnes ont signé la requête".

On le voit, si la première partie de la requête à l’archevêque est respectueuse, la deuxième partie est nettement plus musclée. Et des phrases telles « tout le pays se trouve dans une violente fermentation... qui ne manquera pas d’éclater de la manière la plus terrible... »,quoique appliquée à ce cas précis, reflètent bien le climat de l’époque. Période agitée qui précède de peu les événements insurrectionnels de la Capitale.
Toujours est-il que rien n’y fait ; suppliques, interventions et menaces, tout est inutile. Le vicaire tant aimé de ses paroissiens doit quitter Les Roches.

Le dernier acte inscrit aux registres par l’abbé Roulet est le baptême d’Anne Morel, fille de Louis Morel et de Marie Cotonnet, née le 12 juillet 1789 et baptisée le 13.

Le premier acte de son remplaçant à la cure des Roches : l’abbé Vallory, est du 2 août 1789 : c’est le baptême de Marie Martel, née le jour précédent.

C’est donc bien la preuve que l’abbé Roulet est parti des Roches au jour fixé, le 15 juillet.

Mais son successeur M. Vallory, reste à peine deux ans (...).

Les deux années précédant son départ, la vie paroissiale continue malgré la déception des paroissiens de n’avoir pu garder l’abbé Roulet :

  • En 1789 : 50 baptêmes, 6 mariages et 36 enterrements.
  • En 1790 : 47 baptêmes, 9 mariages et 31 enterrements.

Son départ est lié aux premiers conflits entre Constitutionnels et réfractaires ; mais là n’est pas le temps de s’en expliquer. Nous retrouverons les abbés Roulet et Vallory en traitant la période révolutionnaire (1789-1799) dans nos prochains articles.

Pour en savoir plus : « l’Ancien Régime en Viennois (1650-1789) »

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2 Messages

  • merci pour ce document où je retrouve mon ancêtre marie Morel dont j’ai le faire part de deces (dans nos arhives familiales ) :à Ecully :c’est passionnant de croiser notre
    histoire avec le contexte
    J’attends la suite avec impatience !

    Répondre à ce message

    • Bonsoir,

      Merci pour votre message. Depuis cet article de 2001, j’en ai publié beaucoup d’autres sur les Roches de Condrieu à l’époque de la Révolution.

      Vous pouvez les retrouver en utilisant la « petite lucarne » en haut à gauche de la page d’accueil du Magazine.

      En indiquant Les Roches dans ce masque de recherche, vous en obtiendrez la liste.

      Bonne lecture.

      Michel Guironnet

      Répondre à ce message

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