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Un empoisonnement aux champignons à la colonie Saint-Louis de Villenave d’Ornon

Le jeudi 21 novembre 2013, par Christian Barbezieux

L’œuvre charitable que fut la colonie agricole de Saint-Louis à Villenave d’Ornon prit fin lorsque onze jeunes détenus décédèrent d’une intoxication aux champignons.

Un événement dramatique toucha la colonie agricole de Saint-Louis à Villenave d’Ornon le 9 octobre 1884. Ce vieil établissement pour orphelins et jeunes détenus connut ses dernières heures d’existence à la suite de l’empoisonnement aux champignons de onze détenus, âgés entre dix et dix-huit ans. Comment cela a-t-il pu se produire, alors que le directeur de la colonie, l’abbé Buchou, et son adjoint l’abbé Joly, avaient strictement interdit la consommation de champignons dans l’établissement ?

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Vue aérienne de la colonie Saint-Louis. Source : Archives Municipales de Villenave d’Ornon, fonds Chaumont.

Les faits les plus détaillés que nous possédons sont inscrits dans le rapport d’enquête du préfet de la Gironde qui décrit un établissement pour enfants lamentables, bien différent de la bonne réputation qui honorait son directeur dès la fondation de la colonie en 1834. En effet il en résulte que la colonie agricole a été créée "sans formalités légales ni autorisations administratives" [1]. Pourtant elle avait obtenu l’aval de la commune et du département, concrétisé par des subventions de 2 000 francs régulièrement accordées pendant près de quinze ans. Ces subventions représentaient le prix de dix bourses inscrites dans le budget départemental [2].

L’enquête détermine aussi que l’établissement était loin de correspondre aux normes sanitaires de l’époque : lits entassés dans les dortoirs, chambres sans fenêtres, absence d’infirmerie accablent l’organisation intérieure de cet établissement charitable. Cette description ne coïncide en aucun point à celle du conseil général lors du vote des subventions : " La colonie agricole de Saint-Louis, placée sous la direction du vénérable abbé Buchou, est une œuvre qui témoigne de tout ce qu’on peut obtenir par une infatigable persévérance et le sentiment religieux s’appliquant à la moralisation de l’enfance par le travail des champs (...) Cette œuvre est dans les conditions les plus satisfaisantes."

La colonie agricole de Saint-Louis rassemblait des enfants entre 6 et 21 ans dans deux quartiers différents. Le but était de les former aux travaux agricoles, essentiellement de jardinage et de culture de la vigne. Le caractère charitable ne pouvait que satisfaire la commune, puisqu’un abbé s’engageait à remettre sur le droit chemin des jeunes délinquants. Mais l’instruction élémentaire dont l’abbé Buchou était le garant ne correspondait en rien aux attentes des autorités : le rapport déplore que les enfants suivent des cours dans un vieux local mal aéré pour 25 enfants, sans surveillance, près d’une cour séparée des écuries par des barrières à peine plus hautes que les enfants eux-mêmes.

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Planche extraite de Les Champignons de la France, histoire, description, culture, usages... par F.-S. Cordier,... 1876 (disponible sur Gallica).

Ainsi, après de telles défaillances mises à jour, il est plus aisé de comprendre le terrible incident des champignons. La cuisinière de la colonie, Marie Mouretou, en religion sœur Brigitte, avait voulu varier le repas de ce lundi 9 octobre et faire plaisir au personnel. Elle avait cueilli des champignons quelques jours auparavant sans tenir compte du fait qu’ils fussent mangeables, ni des recommandations du sous-directeur. Or, la supérieure ignorait l’interdiction de manger des champignons et ne trouvait donc aucun inconvénient à en préparer. Remarquons que la sœur Brigitte avait une technique particulière pour savoir si un champignon était bon ou mauvais : elle faisait bouillir les espèces dans de l’eau avec une pièce de monnaie en argent. Si elle restait intacte, le test s’avérait concluant, et c’est ce qui arriva. Dans la semaine, onze détenus décédèrent dans d’atroces souffrances. Le journal La Petite Gironde précise le lendemain que sœur Brigitte avait goûté au plat, ressentant par la suite un léger malaise, mais elle ne put prévenir les jeunes détenus à temps [3].

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Extrait de l’article du docteur Guillaud dans le Journal d’Histoire Naturelle, numéro 12 du 31 décembre 1884 (disponible sur Gallica).

Pourtant, cette tragédie survient dans une période où les décès par empoisonnement sont fréquents dans le sud-ouest. En effet, d’après le Journal d’histoire naturelle, la moyenne annuelle de décès est estimée à une dizaine en Gironde et à une centaine pour le sud-ouest. Le professeur de botanique à la faculté de Bordeaux, le docteur Guillaud, souligne que les techniques obsolètes de la pièce d’argent ou de la bague d’or sont vaines, et que les confusions sur les espèces de champignons sont dangereuses si le cueilleur n’est pas expérimenté. La sœur Brigitte avait en l’occurrence ramassé dans son panier une amanite phalloïde, espèce de champignon très vénéneuse [4].

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Extrait du journal La petite Gironde du 10 octobre 1884.
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Extrait du journal le XIXe Siècle du 14 octobre 1884.

Condamnée pour homicide involontaire avec l’autre surveillante religieuse de la colonie chargée de l’alimentation, sœur Thérèse, la jeune cuisinière, originaire de Campagnac-lès-Quercy près de Sarlat en Dordogne, passa devant le tribunal correctionnel de Bordeaux. Nous avons retrouvé le verdict du jugement, très clément par rapport aux faits. Sœur Brigitte écopa d’un jour de prison et de six cents francs d’amende, tandis que l’autre surveillante, de son nom civil Françoise Saillac, dut payer une amende de deux cents francs [5]. Dans un contexte politique et social très anticlérical, la suppression de la colonie agricole de Saint-Louis portait un coup dur à ceux qui défiaient la République laïque et sociale, mais confortait les républicains dans leur volonté de séculariser l’État.


[1Arch. Dép. Gironde, 7 M 105 , Rapport d’enquête du 21 octobre 1884 remis au préfet de Gironde.

[2Registres des délibérations du conseil général de Gironde.

[3Bibl. Municipale de Bordeaux, « La Petite Gironde » du 10 octobre 1884.

[4« Journal d’Histoire naturelle » du 31 décembre 1884, n° 12, tiré de la bibl. Numérique BNF Gallica.

[5ADG, 3 U 5033, minutes des condamnations par le tribunal correctionnel de Bordeaux

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