« Au début du XXe siècle, la commune de Vallon, en Pays de Tronçais, comptait 1700 habitants. Dans le bourg et ses environs, on n’y dénombrait pas moins de 14 cafés et 6 Hôtels, c’est dire l’importance des foires à cette époque !... »
Les commerces étaient florissants, les artisans n’y connaissaient pas le chômage. Avec l’industrialisation, la plupart des métiers d’avant-guerre, et je les ai presque tous connus dans mon enfance, ont disparus : tonnelier (5), sellier-bourrelier (3), maréchal-ferrant (3), charron (3), sabotier (2), coquetier-volailler (2), charcutier (2), chapelier, cordier... il existait même un moulin à farine [1].
Le charron, comme son nom l’indique, fabriquait les chars, charrettes et tombereaux. Mais son travail le plus spectaculaire, rassemblant les écoliers du village, était le cerclage des roues. Le charron qui m’émerveillait, en sortant de l’école primaire, préparait lui-même les cercles de fer qu’il ajustait au diamètre des roues qu’il venait préalablement de fabriquer. « Il s’agissait d’introduire la roue en bois dans le cercle de fer. L’opération jouait sur la dilatation du fer. Le cercle de fer était placé dans un foyer alimenté en bois réduit en braises.
- Le Charron (Musée des maquettes, Vallon en Sully, Allier)
Quand il était suffisamment dilaté, ce qui se devinait à sa couleur rouge, deux hommes le saisissaient avec des pinces et le posaient de façon à ce que la partie de la roue en bois se trouve à l’intérieur. Le fer rougi enflammait le bois, mais un aide jetait des seaux d’eau, ce qui produisait un nuage de vapeur. Le fer se rétrécissait alors, serrant le bois, assurant la solidité des assemblages entre les rayons et le moyeu. La roue était alors prête à monter sur les chars, seuls moyens de transport du foin ou des gerbes de céréales entre les champs et la ferme ».
L’autre spectacle qui me fascinait était celui du maréchal-ferrant.
« Sa forge s’ouvrait par une large porte montée sur un rail. Elle s’annonçait de loin par le tintement du marteau sur l’enclume, une odeur de fumée et, par les grises après-midi d’hiver, par le rougeoiement du foyer de la forge attisé par l’air jailli de l’immense soufflet que le maître des lieux actionnait de la main droite, tandis que, tenailles dans l’autre, il tournait et retournait le fer à forger sur les braises jusqu’au moment où la couleur lui indiquait que le point optimum était atteint. Quelques coups de marteau et il ajustait le fer en accord parfait avec le sabot du cheval attaché sous l’auvent de la forge. Lorsque le maréchal déposait son fer encore chaud sur la corne du sabot, une épaisse et âcre fumée se dégageait ».
Il me suffit de refermer les yeux un instant pour en percevoir encore les odeurs !
Avant 1910 le service vétérinaire était assuré, à Vallon et ses environs, par un praticien de Montluçon. Celui-ci pour joindre notre pays, racontait Grand-Père, empruntait le train, confiant sa bicyclette au fourgon à bagages ; celle-ci lui permettait ensuite de parcourir notre campagne. Naturellement, cela n’était pas trop rapide... C’est pour remédier à cet état de choses, pas très apprécié de nos éleveurs, qu’un jeune vétérinaire décida de s’installer dans notre village.
C’est le 5 juin 1910 que ton cousin, Raoul Mariaux, récemment titulaire de son diplôme obtenu à l’école vétérinaire Nationale de Lyon, vint à Vallon pour la première fois.
Ce jour du 5 juin m’est resté en mémoire. Grand-Père disait, et tous nos anciens le savent, c’était alors celui de la grande « foire-loue », c’est-à-dire le jour où les agriculteurs de la région engageaient leurs employés pour l’année. Une coutume pittoresque voulait que les jeunes gens ou jeunes filles en quête de travail ornent d’une fleur leur corsage ou leur chapeau…
La guerre de 1914 arrêta, bien entendu, les activités de mon cousin Raoul Mariaux qui, comme Grand-Père, fut mobilisé pendant toute la durée des hostilités. A son retour, en 1919, notre vétérinaire retrouva une clientèle dispersée qu’il dut reconstituer petit à petit.
Succédant à son beau-père Jean Philippon, Grand-Père remis en route l’entreprise de battage « Philippon-Brochard ». Dans le même temps, il régissait les domaines de Bron, Champémon et Petit Bœuf.
- Fête des batteuses à Domérat (août 1993)
Chaque année, pour la Saint Jean, avant la saison des battages, Grand Père conduisait ses machines et batteuses chez Jean Morlac de Chateaumeillant pour leur révision. Ce jour-là, les mécanos, Jean Fluza et Jean Perouny, en profitent pour s’attarder au café et jouer leurs parties de carte… Dans quelques mois, « Les Batteuses » commenceront par les petites fermes, puis les grandes, de Chateloy jusqu’à Chazemais. Les machines devront donner toute leur pression dès le lever du jour. Dans mon enfance, la machine à vapeur avait été remplacée par un tracteur, mais il fallait toujours autant de bras. Les paysans des fermes alentour se retrouvaient, chacun rendait des journées à ses voisins. Ce qui prend quelques heures aujourd’hui, tout travail terminé, demandait de longues journées sous le soleil cuisant de l’été pour la moisson et le battage des grains.
Du temps de la vapeur, aux premières lueurs du jour, un coup de sifflet de la machine annonçait le départ, tout le monde avait déjà bu le café et le pousse-café. Deux mécanos se chargeaient de la machine, pendant que l’un engrenait sur la batteuse, son compagnon se reposait sur la malle. Au moindre bruit suspect, il se pressait pour aller voir, il devait aussi penser à mettre de l’eau.. De cette époque, rien - ou presque - n’avait changé ! Le gerbier de grains était monté dans un champ situé près des bâtiments de la ferme, on l’appelait le champ des paillers. Dans chaque domaine, les mêmes personnes étaient toujours à la même place… Il y avait quatre hommes sur le gerbier, quatre pour monter les paillers, trois ou quatre pour monter les sacs de blé au grenier. Après avoir déversé leurs quatre-vingts kilos de blé, les porteurs aimaient bien faire une petite halte en cuisine pour y avaler une gorgée de vin. Les autres personnes se répartissaient entre le van pour la balle et tendre les bottes… Au milieu de ce vacarme, les enfants trimballaient leurs paniers chargés de bouteilles pour désaltérer les gosiers assoiffés par la chaleur et la poussière.
Un an après avoir hérité de la Malicorne, près de Montluçon, Grand-Père achetait à son tour son premier domaine. Le 17 février 1936, Me Charvat, notaire à Aude, enregistrait l’acte de vente par M et Mme Robert Villate des Prugnes à M Jean Brochard du domaine des Audonnais, sur la commune de Vallon en Sully. Deux mois plus tard, le 7 avril, Grand-Père agrandissait son domaine en achetant à M et Mme Robert Villate des Prugnes le champ des « Rougerons ». C’est en ce lieu, le long de la route de Champvallier qu’il y planta sa première vigne.
Déjà passionné par le vignoble, Grand-Père Jean habitait la Malicorne. Après son mariage en 1908, il reprenait la culture de 1,5 Ha de vigne que feu son beau-père Jean PHILIPPON avait planté au Cluzeau.
Entrepreneur de battage, ce dernier faisait également commerce de blé ainsi que du défonçage pour planter des vignes.
- Modele de charrue a balancier du XIXe siecle (catalogue Christie’s)
En cette fin de XIXe siècle il défonçait la terre avec un treuil et une charrue à balancier actionné par une chaudière à vapeur....
Après la crise du phylloxéra, Jean PHILIPPON suivit les recommandations de J. BEAUMONT dans son livre « La reconstitution du vignoble Bourbonnais » [2]. Il greffa du Gamay, une variété française sur des porte-greffe Américain. La technique de plantation ayant changé au fil du temps, le palissage de la vigne sur fil de fer a remplacé la plantation en échalas dès que le travail en rangée a été adopté. Pourtant, le système des échalas permettait une circulation aisée dans le vignoble. Papa me disait que son grand-père Jean PHILIPPON, qu’il n’avait pas connu [3], avait planté sa vigne en rangs sur 3 fils de fer maintenus par des pieux « sulfatés » qu’il avait retrouvé intacts 40 ans après…
Vigneron dans la famille depuis 1778, « l’année de son mariage en 1908, ton grand-père Jean BROCHARD - disait papa - a récolté 210 « pièces » [4] de vin, il n’avait pas assez de futaille et a du mettre du vin chez ses voisins Mrs Paquier et Auger. Il faisait des vins rouges, rosés et blancs qu’il conduisait avec cheval et chariot aux hôtels de Vallon, jusqu’à Cérilly et au Brethon. »