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Toutes ces étapes de nos ancêtres nous conduisent... (5e partie)

Le jeudi 29 mars 2012, par Jean-Pierre Brochard

Son souvenir resta vivace alentour et si l’on voulait rendre hommage au travail, à l’honnêteté d’un homme on disait volontiers : "c’est tel le père André de Foulun !

… Je suis contente que mon petit récit te plaise, mais tu sais je n’ai pas de talent, d’ailleurs à part la cousine de Soumans, je n’ai montré cela à personne. Si tu veux raconter tout ce que tu apprends sur ta famille se sera sûrement très bien et très important pour nos descendants. J’ai toujours été passionné par ces récits d’autrefois et je suis contente de trouver un écho.

Extrait d’une lettre de cousine Marie Les Chalais le 5 janvier 1984. [1]

« Un jour pendant la dernière guerre, bien longtemps après sa disparition, je pus constater l’estime dans laquelle on le tenait.

Mes enfants étaient petits, j’avais grand besoin d’un peu de tissu. Il y avait à Montluçon, place Notre-Dame, une grande maison de blanc, la maison Chantemille. Le propriétaire était le neveu ou le petit-neveu de Monsieur Chantemille de Foulun. J’ose lui présenter ma requête, me présenter : j’étais la petite fille du Père André de Foulun. C’était le sésame ouvre-toi. Le Père André ! Les yeux de Monsieur Frédérique riaient. C’était toute sa jeunesse que je lui avais rendue.

Sa petite fille ! Je n’ai rien à vous refuser, venez à la réserve. Et je repartis avec mon petit paquet sous le bras ... » [2].

Amaigri, bronzé par le soleil d’Afrique, personne ne le reconnaît en montant le pavé de la Chapelaude…

En ce temps-là, il y avait encore des tirages au sort. Michel troisième fils du Père André, ne fut pas favorisé par la chance. Son père n’avait pas d’argent pour le racheter. Il parti donc et resta trois ans à Oran, en Algérie.

Trois ans, mal nourri, sous un climat différent, ce fut long et pénible. Il y gagna quelques galons, mais le mal du pays le tenailla souvent. Les trois années finirent par s’écouler. Son capitaine voulant le retenir, fit miroiter son avancement.

- Pardon, mon capitaine, répondit Michel, je suis partant, car en arrivant chez moi, je suis « commandant » !

Et, le jour du retour arriva.

Amaigri, bronzé par le soleil d’Afrique, personne ne le reconnaît en montant le pavé de la Chapelaude. Je l’imagine avec sa chéchia et sa culotte de zouave, traversant ensuite le bourg de Chambérat, puis le village de Valencier, avant d’emprunter, le cœur battant, le dernier chemin qui débouche au domaine.

Arrivé à la maison, je ne suis pas sûre, que, les jambes coupées par l’émotion, il ne se soit pas appuyé un instant à l’encoignure du four, avant d’entrer dans la cour.
Ses yeux découvrent le paysage familier.
Les lointains bleuissent, plus proche, les frondaisons sont d’un vert si tendre dont il n’avait plus souvenance.
Qu’il est beau le printemps de France !
La bergerie est ouverte, il respire avec bonheur cette odeur de suint, oubliée depuis longtemps.
L’étable des bœufs est vide, les jougs ne sont plus à leur place : les hommes sont au labour...
Dans l’écurie d’en face, un petit veau nouveau-né encore tout vacillant sur ses pattes, tire vers sa mère, qui meugle doucement. Sans s’occuper du nouvel arrivant, les poules vont et viennent, en quête de quelques graines. La vie de tous les jours continue...

- Tiens ! on a couvert le puits. À cause du petit Jean [3], sans doute, le fils de Maur et de Catherine. Quel âge a-t-il ? Et cette pensée lui fait mesurer le temps écoulé.

Tout comme Ulysse, le chien l’a reconnu et vient vers lui.
Les femmes alertées sont autour de lui : Catherine, la sœur aînée qui, depuis longtemps conduit la maison, et puis Catherine Jacquinet, la femme de Maur et Félicie, la plus jeune sœur qui pleure doucement sur son épaule. Elle n’a que seize ans et plusieurs amoureux. Ils viennent, le Dimanche, lui faire la cour quand elle garde les moutons dans les côtes de Foulun.
Ce fut Gilbert Boudeaux, le sabotier d’Huriel, qui eut la préférence.

Cher vieux Père, ce sont ces souvenirs, je pense, qui vous remontèrent au cœur pendant votre dernière nuit sur la terre. Tous ceux-ci et puis tant d’autre !

Ceux de votre enfance privée de l’affection d’une mère que vous évoquiez les larmes aux yeux. Ceux plus joyeux de vos jeux d’enfants. Vous étiez le plus jeune, mais non le moins astucieux. Que de récits me reviennent à l’esprit.
- Un jour, vous jouiez à colin-maillard, avec votre frère Maur [4] dans la cour de Foulun.

L’un ayant les yeux bandés, l’autre, le tenant par le bras, lui en faisait faire plusieurs fois le tour. Il s’agissait, ensuite, de reconnaître l’endroit où l’on se trouvait : devant la bergerie, ou l’étable des bœufs, le hangar, ou la barrière du pré, etc.
C’était votre tour d’avoir les yeux bandés, et votre aîné eut la mauvaise idée de vous amener près de la mare et de vous faire passer dans l’eau.
Ayant vidé vos sabots, il vous fallait trouver une revanche. Ce ne fut pas long.
- À toi maintenant !

Et voilà Maur les yeux bandés, au bras de son frère. Il lui fait faire quelques tours pour le désorienter et le laisser sans méfiance. Puis il le conduit à bonne allure droit au coin de la porcherie où il bute durement. Mais Michel avait déjà mis de la distance entre eux !
Je courrais si vite, disait-il, que les sabots claquaient sur le fond de la culotte !

Une année, la famille fut conviée au mariage de la fille du Maître.
À la campagne, il était coutume, le second jour des noces, d’inviter les métayers, journaliers et villageois. Évidemment, une assemblée plus sélecte était privée, la veille, à la cérémonie et aux agapes qui suivaient.
Michel aurait bien voulu, lui aussi, aller au château, être de la fête. Mais il n’était pas question d’emmener les enfants.
Les grandes personnes sont prêtes, bien endimanchées. À cette occasion, on a sorti les costumes et les robes rangées depuis fort longtemps. On les a étendus au soleil quelques heures pour en effacer les mauvais plis. On a nettoyé la charrette bourbonnaise et astiqué les harnais. Attelée, la jument blanche attend patiemment devant la maison.
Et Michel qui aurait tant voulu être de la noce. Il imagine une grande table chargée de victuailles, de chapons rôtis, de brioches, de fruits inconnus... De quoi vous mettre l’eau à la bouche !
Que faire lorsque l’on est le plus petit garçon de la famille, mais un garçon volontaire et entêté ! Il pleura, cria, se roula à terre, se mit dans un tel état, que le Père apitoyé déclara :
- qu’on lui mette un petit costume et qu’il vienne ! Quelle aubaine, le Père Michel en riait encore en le racontant.

Mais, dit le notaire, vous ne vous réservez rien, Père André…

Si l’on n’était pas riche, si la vie était rude, la bonne entente régnait dans la vieille maison. Le Père André dirigeait le travail et distribuait les tâches. On travaillait dur, d’un soleil à l’autre, sans ménager sa peine. L’argent était rare quand on avait partagé avec le Maître et les dix paires de petits pieds n’eurent pas toujours des sabots ! C’est si vite usé, si vite cassé, ces petites semelles de bois, quand on court toute la journée dans les chemins caillouteux ou que l’on bute sur les rochers des côtes de Foulun.

Il y eut des mauvaises années : celles où la grêle ravagea la récolte, une autre où le feu du ciel incendia le gerbier, et celle où la foudre tua plusieurs bêtes dans le pré, le long de la Meuselle.
Et tant d’autres, médiocres, où il pleuvait trop ou pas assez, où les bêtes se vendaient mal. Si la récolte était mauvaise le Maître abandonnait sa part jusqu’à la saison suivante.
- Néanmoins, disait Michel, le pain ne manqua jamais chez nous, un pain noir, bien sûr, avec plus de farine de seigle que de froment, mais qui sentait bon au sortir du four.
Et puis, l’on vivait « sur soi » sans grande dépense d’argent, on filait la laine des moutons, on avait les légumes des champs et ceux du jardin, les ressources de la basse-cour, les châtaignes, les pommes et les poires du verger. N’y a-t-il rien de meilleur, le soir, en automne, qu’un bol de lait frais tiré, garni de châtaignes épluchées au sortir de la marmite. Sous la cendre de l’âtre on faisait cuire de belles pommes de terre farineuses dont on a perdu le goût. Quel régal avec un morceau de fromage de Chambérat.

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Le fromage de Chambérat

Ce fromage qui dit-on a pris naissance à Foulun. Et les omelettes bien onctueuses, et les pâtés aux pommes de terre ! En hiver il y avait le temps où l’on sacrifiait le porc, engraissé tout spécialement. Quelle semaine de bombance, les boudins, les pâtés, les pompes au grattons [5]

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La pompe aux grattons

Et, dans le saloir, toute cette réserve de viande. Allons, nous passerons bien l’hiver !

Pendant les grands travaux, on achetait un quart (environ 125 l) de vin au vignoble. On en buvait un verre chacun au repas de midi. Ah ! mes amis quelle force cela nous donnait.

Quand nous étions dans le grand-pré mes deux frères et moi, et le grand Félix de la Gagnerie qui venait nous donner la main, chacun notre andain [6], nous avions vite mis ce pré à terre. Et, au lieu de prendre quelques instants de repos sous le chêne, après le repas de midi, que l’on nous apportait, nous luttions, essayant de mettre les épaules de l’autre, à terre.
Quel sourire illuminait son visage, au souvenir de ses vingt ans !

Le Père André, au déclin de ses jours, tout comme le fabuliste, fit venir ses enfants, non pour leur annoncer un trésor dans les champs de Foulun, qu’il avait tournés et retournés, tant de fois, mais dans les familles de la terre, les anciens aiment faire de leur vivant, le partage de leur avoir. Il était toujours celui dont on ne discute pas les ordres.
Ce qu’il laissa à chacun, je ne le sais pas.
- Mais, dit le notaire, vous ne vous réservez rien, Père André, et si vos enfants vous mettez dehors ? Alors le vieux de répondre, montrant sa canne de noisetier :
- « Me mettre dehors ! et mon bâton ! »
Non, le Père André n’avait pas à redouter une telle éventualité. Il finit ses jours tout doucement à Foulun, rendant encore de menus services : portant l’herbe aux lapins, envoyant les agneaux aux champs, surveillant de loin les dindes à la recherche d’un nid bien abrité. Monsieur Chantemille venait le voire souvent. Ils s’asseyaient au coin de la cheminée égrenant leurs souvenirs.
Lorsqu’il mourut [7] toute la commune de Chambérat l’accompagna à sa dernière demeure.

La vie au domaine continua, les bœufs reprirent le chemin du labour, de nouveau la cour s’anima, mais avec un ton plus feutré, comme si l’on avait peur de réveiller quelqu’un endormi pour longtemps. Ah ! il l’avait bien gagné ce repos, mais son souvenir resta vivace alentour et si l’on voulait rendre hommage au travail, à l’honnêteté d’un homme on disait volontiers : « c’est tel le père André de Foulun ! »

Note de l’auteur : Cousine Marie m’avait demandé de lui renvoyer ses feuillets car disait-elle : « cela a besoin d’être mis au point... ». Malheureusement, elle n’est plus là pour les corriger. Aussi, afin d’en perpétrer la mémoire, j’ai décidé de les dactylographier et de les Éditer – en accord avec ses enfants – tels qu’elle me les avait envoyés.

Pour lire la suite...


[1Feu cousine Marie, née le 6 novembre 1910, est la bru de mon arrière grand oncle paternel Michel BROCHARD.

[2Extrait des notes de cousine Marie

[3Le 2 avril 1937, sur les marches de l’église de Saint Aubin lors du mariage de son fils André avec Jane (mes parents).

[4Mon arrière- grand-Père.

[5Les pompes (brioches), dont la plus célèbre est salée : c’est la pompe aux grattons, résidus de la fonte de la panne de porc.

[6l’andain est une bande continue de fourage laissée sur le sol après le passage d’une faucheuse ou de la faux.

[7Le père André BROCHARD né le 15 août 1827 au domaine des Bizets décéda le 3 janvier 1898 au domaine de Foulun.

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5 Messages

  • Bonjour Jean-Pierre,

    C’est toujours une chance d’avoir des documents écrits et vous avez eu sacrément raison de redonner vie aux feuillets de la cousine Marie, qui sont fort intéressants.

    J’aime bien tous ces petits détails, Michel revenant d’Algérie à l’issue de son service militaire et qui mesure le temps écoulé lorsqu’il retrouve ces lieux familiers. La partie de colin-maillard ne manque pas de charme. Quant aux petits détails gourmands, ils me mettent en appétit.

    Bravo pour ce nouvel épisode et bon courage pour la suite. Bonne journée. Bien amicalement.

    André VESSOT

    Répondre à ce message

  • Cette saga est fort intéressante et vous a sûrement demandé un gros travail.
    Je vous en félicite.
    Il est fort important de garder en mémoire et en écrits la vie de nos ancêtres.
    C’est ce que je m’efforce aussi de faire pour mes ancêtres bretons
    Pour l’anecdote, une phrase du chanoine Perennes (1934) que j’ai mise en exergue dans mon deuxième livre La terre aux sabots
    « Bretons ,mes frères,gardons la foi des anciens jours, conservons notre langue, nos costumes, nos coutumes, soyons dignes de nos aïeux et nous vivrons » .

    Il est temps Monsieur Brochard de publier vos écrits.
    l’aventure est risquée, mais passionnante.

    Pierrick Chuto
    site des éditions de Saint-Alouarn

    http://www.chuto.fr/

    Répondre à ce message

  • Belle histoire, belle écriture, nous attendons la suite... Encore !!

    Répondre à ce message

  • Bonjour
    Bravo pour la publication des articles de cousine Marie. Cela permet de découvrir la vie à cette époque et de mieux connaitre nos ancêtres.
    Un jour tu pourrais mettre tout cela dans un livre avec l’arbre généalogique de la famille.
    Merci de faire revivre nos ancêtres à travers des publications.
    Ton frère Jacques

    Répondre à ce message

  • Toutes ces étapes de nos ancêtres nous conduisent... (5e partie) 16 octobre 2012 18:45, par brochard denis

    Bonjour Jean Pierre j’ai cherché vainement à me raccrocher à votre famille sans succes.Ma famille paternelle est originaire de Venas,Herisson,Louroux,Cosne.
    Ironie de l’histoire si des Brochard seraient origine du Chamberat car je suis fromager en Correze.
    Bravo pour votre travail....

    Répondre à ce message

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