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Mémère Lestine

Cette grande dame en noir...

Le jeudi 1er novembre 2007, par Jacques Auguste Colin †

Cette évocation se voudrait être un hommage posthume à toutes ces jeunes veuves de 14-18 qui furent longtemps des « assistées » avant de se voir reconnaître un « droit à réparation » par la Nation (loi de 1917).

Marie Célestine QUINARD 1881- 1964

Mémère Lestine

Marie Célestine est née à Demigny le 2 avril 1881, troisième enfant vivante de Claude Joseph Quinard, descendant d’une longue lignée de vignerons bourguignons, marié à Jeanne Dorey également vigneronne ; elle a deux sœurs, d’assez loin ses aînées : Pierrette Marie (1871) et Marie Céline(1873). Après sa naissance ses parents lui donneront deux frères : Simon Joseph et Claude Louis.

On sait peu de chose de son enfance à part le fait qu’elle était de grande taille et d’un esprit très ouvert : Ayant bénéficié des premières lois Ferry sur l’école publique, nous savons qu’elle avait obtenu son certificat d’études en 1892 avec la place de Première du canton. Elle raconta souvent à ses petits enfants qu’elle n’allait à l’école que l’hiver, et que les mois d’été de juin à septembre elle allait « en champs les vaches » [1] avec ses livres…

Adolescente ce devait être ce qu’il est convenu d’appeler « une belle plante », d’une taille avoisinant le mètre quatre vingt, au beau visage régulier, front haut et yeux profonds…

C’est probablement au cours d’une fête de village ou lors de la joyeuse « paulée » qui clos généralement les vendanges vers 1899 qu’elle rencontre Claude Louis GENELOT de sept ans son aîné, lui aussi vigneron, journalier, originaire de Verjux. [2] C’est un beau garçon, blond, de taille moyenne (1m67) mais qui a peu fréquenté l’école... [3]_ Après avoir satisfait à ses obligations militaires il a hâte de fonder une famille... Leur mariage est célébré le 10 janvier 1900…

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Relevé de signatures sur ADM
L’élégante signature de Célestine et le paraphe hésitant de Claude (à droite)

Ce que l’on a appelé « la belle époque » ne l’est pas pour les vignerons et paysans bourguignons, journaliers dès le plus jeune âge, dans les grandes propriétés viticoles, avec un salaire de misère, plus ou moins justifié par la grande crise du phylloxéra qui a nécessité l’arrachage et la replantation totale du vignoble…

Cette grande crise se termine à la fin du dix-neuvième siècle et les premières années de leur mariage verra la naissance de trois filles : Germaine (1902), Marie Louise (1905) et Raymonde (1907). Ils habitent à Demigny dans un logement rudimentaire d’une dépendance du Château, réservé aux ouvriers agricoles.
Pendant ces dures mais heureuses années, Célestine s’acharne à apprendre à lire et écrire à son courageux mais illettré mari. Ce qui lui permettra après un court déménagement à Aloxe-Corton de postuler un poste de cantonnier à Beaune, où la famille s’installe rue de Savigny vers les années 1912 .

Ce pourrait être le début d’une existence heureuse mais hélas la tragédie se profile à l’horizon… Claude et Célestine ont tout juste le temps et le plaisir de célébrer la communion solennelle de leur aînée Germaine, en mai 1914, que la guerre éclate. Bien que versé dans la réserve, ( il a alors 40 ans) [4], il est mobilisé le 2 août 1914 et rejoint immédiatement le 57éme régiment d’infanterie territoriale…

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Marie Célestine 1920

Il est bien peu de nos contemporains qui n’imaginent ou ne connaissent l’angoisse et la détresse de ces jeunes mères qui virent partir leur époux et seul soutien de famille lors de toutes les guerres qui ensanglantèrent ce vingtième siècle maudit ; et ce n’est pas sans une émotion profonde que j’évoque le désespoir de Célestine quand le soir du 1er avril 1915, l’officier d’état-civil Bouzereau se présente au domicile pour lui annoncer, avec les dérisoires formules d’usage, que Claude est « Mort pour la France » à Eglingen le 7 janvier 1915. Je ne sais s’il lui décrit les conditions atroces de ce décès, qui figurent sur l’acte : « …carbonisé dans une cave détruite par un obus … » , mais ce que nous savons tous, c’est qu’elle ne s’en remettra jamais, et restera toute sa vie cette grande dame en noir, au sourire triste et aux yeux lointains que nous retrouvons sur cette photo des années vingt… Sa fille aînée Germaine, aujourd’hui disparue, nous racontait souvent la crise de sanglots inextinguibles qui l’avait saisie lors de l’annonce de la victoire en 1918…

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Certificat de décès de Claude Genelot
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Fiche SGA Mémoire des Hommes : Claude Genelot

Pour l’heure, la voilà donc seule, sans ressources, avec trois petites filles à faire grandir et éduquer… et comme toutes mères le souhaitent, si possible « bien marier… ! »

Comme beaucoup de femmes dont le mari est mobilisé, elle doit chercher du travail. Celui-ci ne manque pas dans les grandes maisons de vins dont les jeunes cavistes et autres « manouvriers » sont au front. Malgré son excellent niveau d’instruction, elle devient alors « embouteilleuse », modeste qualification qu’elle assumera jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, malgré l’octroi de la pension de « veuve de guerre », intervenu en 1918. [5]
C’est alors une solide femme dans la force de l’âge, mais elle n’échappe pas aux maux de notre temps, et doit subir en 1922 l’ablation du sein gauche pour cause de tumeur naissante. Comme elle est par ailleurs relativement handicapée par une déficience congénitale de l’œil gauche, ces accidents et sa grande taille, contribueront à déformer inexorablement la silhouette de celle qui deviendra pour ses petits enfants : Mémère Lestine…

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Mémère Lestine 1947

Quand je fis sa connaissance en 1945, jeune soldat de l’Armée d’Afrique, amoureux de sa petite-fille, c’est une vieille femme usée par le travail qui m’accueillit avec tendresse dans son petit appartement sans confort du Faubourg Saint Nicolas . Peut être revoyait elle en moi celui dont elle a porté le deuil toute sa vie. La naissance après guerre d’une quinzaine d’arrière-petits-enfants qui l’adoraient contribua sans doute à adoucir la fin de son existence…

Sa seconde fille Marie Louise étant revenue vivre auprès d’elle avec son mari, elle continua à faire ce qu’elle avait toujours fait : s’occuper du ménage et de subsistance…sans négliger toutefois l’analyse personnelle des nouvelles qu’elle n’avait jamais manquée, l’oreille rivée au poste de radio…

Sa grande taille repliée : j’ai grands maux aux reins , mes enfants... disait-elle, l’obligeait à se mettre à genoux devant un baquet pour laver le sol de la petite cuisine…

Toujours levée tôt, c’est dans cette position étrange qu’un matin de septembre 1964, ses enfants la trouvèrent sans vie…

Mémère Lestine s’en est allée sans bruit…


Je tiens à remercier ici tous les correspondants du yahoo-groupe de discussion HISTOIRE-GENEALOGIE qui m’ont fourni des pistes de recherche concernant les ressources des veuves du tout début de la Grande Guerre. Suite à ces recherches, il s’avère qu’elles n’eurent de ressource que de chercher du travail, malgré l’assistance populaire, parfois municipale. (hormises les épouses de militaires de carrière ?)
J.A.C.

  • le 22-10-2007 : L’histoire de Mémère Lestine est lièe par voie de cousinage à celle de la photo « qui sont ces soldats ? ». Voir le complément d’enquête (encadré grisé) apporté, en cliquant sur le lien.

[1Expression typiquement bourguignonne

[2Verjux,(71) au sud de Verdun sur le Doubs, est un petit village de quelques centaines d’habitants sur la rive gauche de la Saône, à vocation essentiellement agricole. La BDD SGA Mémoire des Hommes consultée pour le besoin de cet article fait état de 13 soldats du nom de GENELOT, originaires de VERJUX, morts pour la France entre 1914 et 1918. Ce nombre est considérable, rapporté à la faible population du village.

[3En 1880, les enfants, surtout les garçons, sont au travail dans les exploitations

[4Détail navrant : s’il avait régulièrement déclaré à la Gendarmerie la naissance de ses 3 filles, il n’eut sans doute pas été mobilisé

[5Nous savons bien que ces veuves et mères furent d’abord aidées et assistées par l’entourage ou les organisations charitables ou sociales, mais le « droit à pension » et le titre de « pupilles de la Nation » pour les enfants ne virent le jour qu’à la fin de la guerre, et d’abord sur « demande ».

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11 Messages

  • Mémère Lestine 1er novembre 2007 07:50, par Sohayb

    Je suis très touchée par votre hommage à Mémère Lestine qui me rappelle mon arrière-grand-mère Amanda, veuve de guerre, qui éleva seule ses cinq fils.
    Je ne l’ai malheureusement que peu connue, ayant seulement 5 ans à son décès en 1964.
    Mais elle a laissé dans la famille l’image d’une femme de très fort caractère. Fille d’un charpentier, couturière de métier, elle a été jusqu’à apprendre la cordonnerie pour pouvoir entretenir elle-même les chaussures de ses enfants. Mon père possède encore les outils qu’elle utilisait. Mon grand-père, né en 1904, travaillait pour subvenir aux besoins de la famille, à 14 ans il conduisait déjà le camion d’un limonadier pour faire les livraisons. Héritier de la force de caractère de sa mère, il a terminé sa carrière en tant qu’ingénieur dans une grande entreprise pétrochimique.
    Ses enfants n’ont été reconnus « Pupilles de la Nation » qu’en 1921.
    Elle repose maintenant dans le carré militaire du cimetière auprès de son époux.
    Mes félicitations pour l’ensemble de vos articles.

    Voir en ligne : Amanda LHERMITTE et ses fils

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  • Mémère Lestine 10 novembre 2007 11:18, par Odette

    Et il y a une injustice qui perdure jusqu’à nos jours : celle des veuves de guerre de 1940 , non reconnues parce que les permissions pour mariages furent supprimées en mai 1940 . Ainsi , mon fiancé , engagé volontaire , étudiant hongrois, fut tué après la publication des bans de notre mariage . On a trouvé dans ses poches la permission pour mariage , mais, celui-ci n’ayant pu avoir lieu , il a été inhumé comme célibataire et je n’ai pas été reconnue veuve de guerre . Le mariage posthume a été reconnu pour les victimes du barrage de Malpasset , des année plus tard . A chaque fois que j’ai tenté d’écrire au président de la république qui peut régler cette question en vertu de son pouvoir régalien , le courrier est envoyé au Anciens Combattants avec réponse ridicule et inadéquate . La plus grande injustice est de considérer ces quelques nonagénaires, dont je suis , comme célibataires pour le fisc . Odette Bagno

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    • Mémère Lestine 10 novembre 2007 23:49, par Rosm

      Bonsoir Odette,

      Votre message m’a vraiment touchée .. Vous faites partie des « victimes de guerre » indirectes, dont le malheur et la peine restent en marge parce que jamais, personne n’a voulu prendre votre situation en considération.
      N’avez-vous pas essayé de vous rapprocher d’une As. de Veuves de Guerre ? Vous ne devez, malheureusement, pas être la seule dans cette situation et votre cas pourrait être rapproché de celui d’autres dans la même situation.
      Le député de votre circonscription devrait pouvoir faire prendre votre dossier en compte.
      Il est navrant que celui-ci arrive aux As. d’A.C. dont ce n’est pas le rôle.
      Mais l’Office des A.C. et Victimes de Guerre de votre département devrait ne pas être insensible à votre cas.Essayez.
      Toute ma sympathie pour vous.
      Rosée (Orpheline de Guerre)

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  • Mémère Lestine 10 novembre 2007 15:46, par Angéline

    Moi aussi j’ai eu une mémé Miette et si elle ne fut pas veuve de gerre car son époux était déjà mort peu de temps avant ; ce sont deux de ses fils qui sont décédés à un an d’intervalle dans les Vosges.Cette femme toujours impeccable bien que travaillant la terre se retrouva à la tête de sa petite ferme pour nourrir mon grand père, sa fille et son dernier fils. Celui-ci sera tué accidentellement d’un coup de fusil de chasse, âgé de 14 ans .Mon grand père se retrouva ainsi l’ainé de la famille et le seul garçon. j’ai mis longtemps avant de trouver la date de déces de cette aieule car contre toute attente, elle n’est pas morte de chagrin ni rapidement puisqu’elle a vécu jusqu’en 1952.Sa fille n’aura pas d’enfant et mon grand père un seul fils.
    je me permets de rajouter un éclairage particulier car je me forme en psychogénéalogie et la tumeur au sein dont vous parlez est typique des symptômes émotionnels affectifs liés à ce genre de traumatismes. Les reins sont également le siège des mémoires familiales.Merci pour votre article.

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  • Mémère Lestine 10 novembre 2007 16:30, par Roland Peccoud

    Cette tragique histoire fut aussi semblable à celle que vécut ma grand-mère maternelle et ses trois filles, l’aînée étant décédée en 1913 des suites de l’ébouillantement d’une lessiveuse ... histoire de paysans sans terres ou presque venus d’une montagne de Haute-Savoie (Ayze sur le Môle)à Genève pour améliorer leur sort et celui de leurs enfants. Aimé, le grand-père, aurait pu, aurait dû ne pas partir. Il est parti, et le 9 novembre 1914 il est « tué à l’ennemi » selon la déclaration officielle, d’une balle en plein front comme le dira un de ses camarades. Pour faire survivre la famille, Philomène, la veuve, sera ouvrière chez « Gardy », la grande usine de La Jonction, le quartier ouvrier de la Genève de cette époque, puis elle assurera la conciergerie de l’immeuble où elle habitait afin de ne pas payer un loyer, et les soirs d’été elle remettait en état les matelas de crin que lui confiaient les gens du quartier. Ses filles et ses quatre petits-enfants ont été sa joie et la leur. Elle est morte au matin d’un certain 15 août, le coeur avait lâché comme nous a dit son médecin.

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  • Mémère Lestine 10 novembre 2007 21:45, par Colette

    Très touchante, très émouvante histoire, comme les quatre témoignages qui la suivent. Je m’associe aux hommages rendus à ces femmes et à leurs familles. Il faut raconter cela aux descendants, aux enfants, à tous ceux qui n’ont plus idée de ce que cette guerre fût pour tant de gens.

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  • Mémère Lestine 11 novembre 2007 09:08, par Tassin Alain

    Je fais l’étude de ma famille, il apparait que du côté de ma mère en Côte d’Or j’ai une lignée QUINARD de 1590 à 1731 à CORSAINT et MONTBERTHAULT. Est-il possible de relier ma famille à Marie Celestine QUINARD, histoire qui m’a touché énormément.Le nom de ma mère est VIARDOT et PHILIPOT

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    • Mémère Lestine 12 novembre 2007 11:25

      J’ai également une lignée d’ancêtres QUINARD en Côte d’Or (à Auxonne). Mais j’ai du mal à les remonter car sur un acte il est indiqué « paroissien d’Auxonne depuis quelques années ». Je remonte à un mariage le 25 avril 1730 à Auxonne d’un Nicolas QUINARD avec une Pierrette TROUILLARD, parents de Louise QUINARD née le 22 septembre 1734 à Auxonne.Si cela peut vous servir. Peut être suis-je apparentée à Mémère Lestine en généalogie descendante, ou à vous.

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      • Mémère Lestine 16 novembre 2007 18:39, par J.A.COLIN

        Bonjour du petit fils de Mémère Lestine Quinard, en reponse à vos questions :

        Vous pourrez peut-être trouver réponse à vos question en comparant vos propres renseignements avec ma base de données généalogiques : Http ://gw.geneanet.org/guibourc en appelant QUINARD.
        — Mes recherches sur cette lignée sont en perpétuelles progressions, donc à visiter souvent...Pour l’instant, pas de point commun, mais au fond, ne sommes nous pas tous « cousins »...?
        — Merci pour vos messages.
        — Jacques Auguste COLIN

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  • Mémère Lestine 15 novembre 2007 11:04, par Eliane

    La guerre est inhumaine et dévastatrice pour les familles, en plus du fait qu’elle déshumanise les hommes qui y participent, bon gré mal gré. Ce sont ceux qui restent, les veuves et les orphelins, ainsi que ceux qui reviennent avec le corps meurtri et même souvent l’âme (certains ne s’en remettent jamais), qui en souffrent le plus. La guerre est une abbération et un non sens dans le fait même qu’elle finit toujours par un traité de paix. Que de vies gâchées inutilement pour un morceau de terre !
    Je rends hommage à toutes ces veuves qui se sont battues, elles aussi à leur façon, pour survivre à « l’après guerre », seules avec des enfants, dans un contexte difficile à l’époque pour les femmes, faisant beaucoup de sacrifices, et ne s’apitoyant pas sur leur sort, comme le font tant de gens de nos jours, abrutis d’anti-dépresseurs ou alcoolisés, qui sont d’éternels assistés, même moralement, plutôt que de se battre en relevant la tête, comme l’on fait ces femmes courageuses qui n’avaient pas de « béquille chimique » pour les aider à s’en sortir. Elles mériteraient d’avoir une médaille au même titre que leurs défunts maris...

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