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Lucien Favard, mort pour la France

Le vendredi 15 février 2002, par Olivier Point

Sur le monument aux morts du petit village de Saint-Mayme-de-Péreyrol, au cœur du Périgord, figure une longue liste de noms d’anonymes « tombés pour la France » pendant la première guerre mondiale, comme dans tous les villages de France : « il n’est pas une ville française jusqu’où ne viennent saigner les blessures ouvertes sur le champ de bataille… La guerre déferle sur toute la face du pays, et, comme le jusant, elle y sème des épaves » [1].

Lucien Favard figure au nombre de ces jeunes gens qui sont allés mourir au service de leur patrie, loin de chez eux. Il est né le 18 janvier 1891 dans ce petit village, de Pierre, charpentier et d’Anne Berger. On lui connaît une sœur, Marie, appelée communément Christine, tailleuse de robes, et un frère Pierre appelé communément François, charpentier comme leur père. Ce dernier a épousé Jeanne Berger, sa cousine germaine. Leur mère, Anne Berger, décède le 16 mai 1913.

Lucien Favard effectue en 1913 son service militaire au 23e régiment d’infanterie. Il a alors 22 ans. Il sera concerné au premier chef par la mobilisation qui suit les déclarations de guerre que se font en août 1914 les grandes nations. Comme le dit Pierre Miquel [2] , « en Allemagne comme en France, en Italie comme en Grande-Bretagne, les greniers sont encore pleins des souvenirs de cette guerre ». Je suis pour ma part tombé sur la collection de cartes postales de sa sœur, Christine, et en particulier sur sa correspondance depuis ses différents cantonnements. C’est notamment à travers cette correspondance, fruste, que j’ai essayé de reconstituer les derniers mois de ce jeune paysan de la France profonde. En tant que conscrit, Lucien Favard découvre des contrées très éloignées et très différentes de son Périgord natal. Ses différentes affectations le mènent tout d’abord à Lyon puis à Bourg-en-Bresse. Le 10 octobre 1913, il envoie de Lyon une carte avec un mot très court, pour dire « arrivée à Lyon à 11 heures et nous partons à Bourg » [3]. Le 15 novembre suivant, il envoie une carte de Bourg-en-Bresse pour remercier sa sœur du mandat qu’elle lui a envoyé. La carte suivante, adressée à son père et sa sœur, nous apprend les difficultés d’un soldat expatrié loin de sa famille et de sa terre :

« Je m’empresse de vous faire réponse sur la lettre que j’ai reçue jeudi soir. Je peux vous dire que je l’attendais avec impatience et j’ai été très content d’y trouver ce mandat, mais je ne sais pourquoi vous n’avez pas fait réponse plus tôt. Depuis le temps que j’attendais ! Mais je vois que c’est mon père qui en est la cause. Je vois qu’il ne change pas : il est toujours le même. Vous me dites que vous êtes en bonne santé et je désire toujours que ma présente carte vous trouve toujours de même. Pour moi, chère sœur et cher père, ça ne va pas trop, je n’ai pas du tout de santé. Je rentrai à l’infirmerie jeudi soir, en même temps que j’ai reçu votre lettre, pour un mal d’estomac et un mal de tête. Il y a 4 ou 5 jours que je n’ai rien mangé ; je n’ai pas besoin, je préfère à boire. Ça me fait bien besoin à moi pour me soigner. Il me tarde bien d’aller vous voir. Il ne faut pas vous inquiéter, ça passera bien. Il faut bien espérer sans doute, surtout si je pouvais avoir une permission, ça me guérirait, ça irait bien. Je ne t’écris pas de lettre aujourd’hui parce qu’à l’infirmerie, on n’a pas trop de temps, il faut rester couché et pas trop bien soignés. Ah, si c’était, j’espère que tu me soignerais mieux qu’ici. Enfin, je t’enverrai une lettre sitôt que je pourrai. Adieu.

PS : mon frère et Jeanne m’ont envoyé 5 francs et ils me disent que leurs deux messieurs sont tous les deux paralysés et qu’ils quittent la première semaine de mars et qu’ils reviennent à Saint-Mayme. Votre fils et frère pour la vie. Lucien Favard » [4].

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Une partie du 23e RI (Lucien Favard est marqué d’une croix noire)
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Le verso de la carte ci-dessus, avec l’écriture de Lucien favard

Les familles ont coutume d’envoyer des mandats pour aider financièrement leurs fils. Mais quand ces familles ont elles-mêmes du mal à subsister « au pays », les mandats se font rares :

« Je fais réponse de suite à ta lettre que j’ai reçue ce soir jeudi à 7 heures et au mandat que j’y ai trouvé dedans qui m’a fait bien plaisir et ensuite demain soir vendredi, je le toucherai au poste. Chère sœur, je peux te dire que je n’avais plus le sou et je vois que mon père ne veut guère m’en envoyer si ça dure. Enfin, il fera comme il voudra, je le remercie quand même. Enfin, pour mon rhume, il semble que ça va aller mieux… ».

6 mois passent, et nous le retrouvons plus au Nord. Le 20 mai 1914, il est en manœuvres à Treffort, le 4 juin, à Domblans dans le Jura, le 15 juin au camp du Valdahon, dans le Doubs. Le commentaire officiel qui se trouve au dos d’une carte envoyée de ce camp nous en fait une description qui pourrait prêter à sourire, en d’autres circonstances : « ce camp d’Instruction de Brigade est de construction récente. Commencé en 1905, il ne sera terminé qu’en 1914. Situé sur la ligne de Besançon à Morteau, il est à proximité de magnifiques excursions, parmi lesquelles : la Vallée de la Loue, Consolation, le Saut du Doubs, le Col des Roches (Suisse), le Locle et Chauds-de-Fonds (Suisse). Les bâtiments, parfaitement aménagés et pouvant contenir 6000 hommes, sont construits d’après les principes les plus modernes. Des écuries pour 600 chevaux le complètent et en font un des plus beaux Camps de l’Est ».

Notre petit Périgourdin ne semble pas, lui, apprécier la région à la mesure de ce tableau bucolique : « je peux vous dire que nous sommes ici depuis samedi matin à dix heures. Je vous promets que c’est un sale pays : il pleut tous les jours, tout le temps dans la boue ; enfin, pourvu qu’on n’y vienne pas malade, c’est tout ce qu’il faut ».

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Vue générale du camp du Valdahon (Doubs) - Carte envoyée par Lucien Favard

Quelques jours plus tard, le 28 juin 1914, un archiduc d’Autriche est assassiné à Sarajevo, entraînant le monde entier dans la guerre : « le 28 juillet, l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Le 30, un ordre de mobilisation générale est lancé en Russie. Le 31, l’Autriche-Hongrie mobilise à son tour. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, le 3 à la France. Le 4, l’Angleterre entre en guerre. L’Autriche, le 5, déclare la guerre à la Russie et, le 12, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Autriche… » [5].

La fin du mois de juillet voit l’inquiétude croître, tant dans la population que parmi les conscrits. Lucien Favard écrit le 30 juillet à sa sœur de Salins-les-Bains (Jura) pour tenter de rassurer sa famille : « chère sœur, je t’envoie de nouveau une carte pour te parler un peu de ce que je te disais sur ma lettre que tu dois avoir reçue aujourd’hui. Je peux te dire que j’avais peur de vous avoir trop tourmentés mais il ne faut pas vous faire de mauvais sang quoique je vous aie dit sur la lettre parce qu’il y a un peu de silence, on n’a pas mobilisé et je crois qu’on ne le fera pas mais tellement que les journaux parlaient, on ne savait que s’en dire l’autre soir ; d’ailleurs tant que la Russie n’a rien fait encore, la France ne bougera pas ; mais il ne faut qu’un petit mouvement. Mais vous savez comme les uns et les autres, ça parlait tellement dans le pays ! Mais ne vous inquiétez pas, ça s’est un peu calmé depuis aujourd’hui. Ça fait que je crois que rien n’arrivera et heureusement on se tient toujours prêt en cas, parce que d’un jour à l’autre, ça peut arriver mais pour le moment, on ne craint rien encore. Adieu. Bonne santé ». Lucien ne sait pas encore que l’éclatement du conflit est imminent ; il lui reste moins de deux mois à vivre…

« Dans les Vosges, le 21e corps d’armée, commandé par un général politique…, Legrand-Girarde, doit tenir les hauteurs du massif de Donon et les cols débouchant sur la plaine d’Alsace. La même mission est dévolue, plus au sud, au 14e corps d’armée du général Pouradier-Duteil » [6]. Le 23e régiment d’infanterie doit appartenir à ce 14e corps d’armée, car c’est là que nous retrouvons Lucien, entre Saint-Dié et Sainte-Marie-aux-Mines exactement. Son régiment a-t-il pris part aux premières batailles, ou bien n’a-t-il été impliqué qu’un peu plus tard ? Peu importe. L’armée française, avec les carences et le manque de préparation qui la caractérisent à l’époque, recule sur toute la longueur du front. Dans les Vosges, en particulier, Joffre se voit obligé de limoger le général Bourdériat, « qui commandait la 13e division, [et] avait abandonné le massif du Donon sur lequel on comptait pour assurer la sécurité du dispositif français » [7], ainsi que le général Pouradier-Duteil. Pierre Miquel cite le caporal Delabeye, qui a laissé des mémoires. Celui-ci raconte qu’il « grimpe les pentes des Vosges, et, par Wissembach, prend la route du col de Sainte-Marie-aux-Mines… Il ne pouvait plus être question, dit le caporal, de s’emparer de Sainte-Marie sans s’exposer à des sacrifices énormes » [8]. C’est, à n’en pas douter, dans ce cadre qu’est impliqué le régiment de Lucien : il s’agit de ne plus reculer, voire de reconquérir les positions perdues, ces fameux cols qui permettent de tenir à distance les troupes allemandes stationnées dans la plaine d’Alsace.

Le lundi 21 septembre 1914, Lucien Favard et son régiment montent à l’assaut des positions allemandes. « Attaque à 8 heures. Le 2e bataillon essaie d’attaquer par la droite, les fermes d’Hermanpère (Hermanpaire), mais des feux de flanc l’obligent à regagner sa lisière. Le 3e bataillon reçoit l’ordre de marcher sur le col, afin de fixer les tranchées ennemies, pendant que le 2e bataillon essaie de gagner la lisière ouest du bois des Fêtes (Faites) en se défilant par le ravin NW de la Come. La 6e compagnie en essayant de déboucher, reçoit des feux qui rendent impossible le mouvement. L’artillerie essaie une préparation en bombardant les lisières du bois des Fêtes (Faites), mais le tir est trop long et n’atteint pas les haies N de la ferme de la Come où se trouvent des tranchées ennemies. Ce mouvement par la gauche, quoique soutenu par les feux des sections de mitrailleuses, ne peut être poussé plus avant. Peu de terrain gagné. A.P. de combat. Les troupes bivouaquent et cantonnent, les hommes paraissent à bout de force » [9] .

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« Voici venir l’espérance
Hier est mort, vive demain ! »
Le poilu en 1914 : pantalon garance, fusil
Lebel au côté. (carte envoyée de Bourg-en-Bresse par Lucien favard le 27 avril 1914)

Lucien et ses camarades sont probablement déjà épuisés par des journées de marche forcée avec le fameux havresac si lourd (30 kg !) et si mal conçu, étreints par l’angoisse du combat, hébétés par des nuits de sommeil difficile et agité. La journée du 21 septembre n’a évidemment rien arrangé : ils ont vu tomber leurs camarades, ont pu apprécier dans leur chair le gouffre qui sépare les armées allemande et française, tant au niveau des équipements que dans la tactique adoptée par leurs généraux. Les uns sont habillés de gris et sont embusqués dans des tranchées, les mitrailleuses en première ligne ; les autres sont vêtus de pantalons rouges, objet des railleries du Kaiser, et montent à l’assaut d’un ennemi invisible qui les attend. On sait que le soldat français avait pour consigne officielle de se précipiter dans les tranchées ennemies, et, la baïonnette au fusil, crier en se jetant sur l’ennemi : « Ôte-toi de là, que je m’y mette »… 

Le premier assaut n’a rien donné. Qu’importe, le deuxième fera l’affaire !

Le mardi 22 septembre 1914, « Le bataillon de Chassey qui a conservé les positions conquises la veille par des A.P. de combat s’est groupé pour 3 heures pour une attaque au point du jour. Le rassemblement rendu difficile par l’obscurité et par la nature du terrain ne permet pas l’attaque avant la pointe du jour. Ce bataillon se heurte à des tranchées parfaitement dissimulées et fortement occupées. En arrivant sur ces tranchées, il reçoit de front et de flanc des feux violents. Le commandant de Chassey tombe mortellement frappé. Le capitaine Bos commandant la 7e compagnie grièvement blessé. Le 2e bataillon après une belle résistance se voit dans l’obligation de se replier. Il a subi de grosses pertes, les 5e et 7e sont particulièrement éprouvées. Le bataillon est rassemblé dans la partie N de la forêt d’Ormont. Le capitaine Péron de la 5e compagnie en prend le commandement. Les positions sont organisées à la hauteur de la Come et celles qui se trouvaient à la lisière de la forêt sont à nouveau occupées » [10].

Les pertes sont très lourdes, Lucien Favard est du nombre. Il a trouvé la mort au Bois des Faites. Dès le lendemain, devant leur incapacité à franchir le rideau de feu que leur opposent les Allemands, les chefs militaires décident de faire creuser des tranchées pour protéger leurs soldats [11]. Trop tard pour ceux tombés la veille. Il reste à une humble famille périgourdine à pleurer, comme tant d’autres, son fils mort loin de chez lui. Il ne subsiste plus aujourd’hui comme traces de la vie de ce jeune homme de 23 ans, mon arrière-grand-oncle, qu’une médaille dans un cadre, un nom sur un monument aux morts, une correspondance jaunie par le temps… et ce texte, en forme d’hommage.


Ce texte a été initialement publié par Olivier Point sur son site, aujourd’hui fermé. Il est publié ici dans l’attente d’une réouverture prochaine de son site personnel.


[1Vie des martyrs, 1914-1916 - Georges DUHAMEL - Mercure de France, Paris.

[2 La grande guerre » - Pierre MIQUEL - Ed. Fayard.

[3Correspondance entre Lucien FAVARD et sa sœur Marie dite Christine FAVARD. Retranscription avec orthographe et ponctuation adaptées, pour permettre une meilleure lecture.

[4Source identique à la note 3

[5cf. Pierre Miquel.

[6cf. Pierre Miquel.

[7cf. Pierre Miquel.

[8cf. Pierre Miquel.

[9Extrait du Journal des Marches et Opérations (JMO) du 23e RI - Période du 21 au 27 septembre 1914 (Archives du Service Historique de l’Armée de terre, SHAP)

[10cf. la note 9

[11cf. la note 9

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