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Louis Corre, un cœur généreux, face à la folie meurtrière des hommes

Le vendredi 9 septembre 2022, par Pierrick Chuto

Cet homme, qui a beaucoup fait pour soulager les victimes des folies meurtrières, est aujourd’hui bien oublié. J’ai écrit cette nouvelle pour le remercier.

À Jehanne d’Arc

Le lundi 3 octobre 1938, ceux qui arrivent peu après dix heures devant l’église Saint-Mathieu à Quimper trouvent porte close. Le sacristain leur explique que cela fait bien longtemps que l’édifice n’a pas connu une telle affluence pour des obsèques et qu’il lui est impossible de laisser entrer les retardataires. Certes, le défunt aurait mérité le faste de la cathédrale Saint-Corentin mais, décédé quai de l’Odet, il dépendait de la paroisse Saint-Mathieu.
Si ces messieurs-dames souhaitent attendre la sortie sous une petite pluie fine, ils vont devoir prendre leur mal en patience, car les funérailles de Jean-Louis-Marie Corre, dit Louis Corre, durent longtemps, très longtemps. Pendant la cérémonie présidée par Mgr Cogneau, évêque auxiliaire de Quimper, les proches qui veulent retracer les bonnes actions du mort sont nombreux, et de nombreux fidèles sont interloqués par l’évocation de la vie exemplaire de cet homme, au service des moins bien lotis. Aujourd’hui, malgré l’hommage rendu par nombre de personnalités le 3 octobre 1938, Louis Corre est bien oublié et aucune rue quimpéroise ne porte son nom. Quelle injustice !

Né à Pont-l’Abbé le 10 octobre 1857 [1], orphelin de père quelques mois plus tard, il est voyageur de commerce chez Eugène Bolloré, négociant rue Kéréon à Quimper, lorsque, le 9 juillet 1882, il épouse Marie-Renée Alain, institutrice [2]. En 1906, Louis Corre et femme acquièrent une maison sise 20, rue Astor dans le quartier des halles, et donnant également 51, rue Kéréon.

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Le 20 rue Astor près de la place des halles
La maison est signalée par un point rouge sur la façade.

L’immeuble comprend un rez-de-chaussée, trois étages, plus un grenier. Marie-Renée ayant quitté l’enseignement, ils ouvrent une mercerie à l’enseigne ʺÀ Jehanne d’Arcʺ, hommage à celle qui fut pour Corre le premier soldat de France. Mais vendre des boutons, du fil et des sous-vêtements, ne semble pas enthousiasmer le mercier et il laisse son épouse, sa sœur Élisabeth et sa fille Marie s’occuper du commerce.

Bénévole dans plusieurs associations, dont ʺLa Phalange d’Arvorʺ, société de gymnastique et de sport créée récemment, Louis aime se rendre indispensable. Il se fait des amis dans les milieux catholiques de Quimper, collabore au journal ʺLe Progrès du Finistèreʺ, fondé par l’abbé Cornou, mais il semble s’ennuyer.

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Manchette du Progrès du Finistère

Pour les victimes de la guerre

Dispensé d’effectuer le service militaire comme fils aîné de veuve, Louis va enfin trouver une occupation à son échelle lorsque la guerre éclate. De la classe 1877, il n’est plus mobilisable, mais il peut, il doit se rendre utile. Le 26 juillet, à l’occasion d’une grande fête militaire, il prononce un discours poignant devant le monument aux morts de la place de La Tour d’Auvergne. Le 29 août, quand les quatre cent cinquante premières victimes du conflit arrivent en gare de Quimper, il se tient à la disposition des autorités avec sa voiture pour les conduire dans les hôpitaux temporaires. Afin de distraire ceux qui se retrouvent ainsi loin de chez eux, il organise une collecte de journaux et de revues illustrées qui sont à déposer à son magasin.

Dans les écoles réquisitionnées pour les accueillir, les blessés gémissent sur leurs lits de misère. Comme ils manquent de tout, Corre lance un appel à la générosité dans ʺLe Progrèsʺ. En peu de jours, l’arrière-boutique de la mercerie et la cour regorgent de dons : du linge, du beurre, des cigarettes, du tabac, du linge à pansements et même quelques cannes sculptées. Chaque semaine, Corre remercie les généreux donateurs dans les colonnes du journal et, dans un article de décembre, il se dit particulièrement ému par le geste du petit Charles Nédélec qui abandonne ses étrennes au bénéfice des blessés.

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Wagon de la Croix-Rouge

Dès janvier 1915, à la suite de la rubrique ʺLe livre d’or de Cornouailles ʺ qui comprend l’ordre du jour de l’armée, les médaillés, les morts au champ d’honneur et le nom des prisonniers, le groupement Corre publie chaque semaine la rubrique ʺPour les victimes de la guerreʺ. Y figurent les noms et la somme donnée par chaque donateur, les versements en beurre et en œufs des femmes de Plogastel-Saint-Germain et des filles de l’école du bourg. À l’occasion du carnaval, il distribue dans les hôpitaux trois cents oranges. Pour la Mi-Carême, les vins de Bordeaux améliorent le quotidien de ceux à qui nous devons une inaltérable fraternité basée sur l’amour de la patrie.

Pour le pain du prisonnier

Mais les nouvelles des prisonniers retenus dans les geôles prussiennes sont très mauvaises. Ils manqueraient de tout. À Brest, pour leur venir en aide, le docteur Caradec a fondé une œuvre patriotique et humanitaire. À Quimper, Louis Corre, assisté entre autres de MM. Mauduit, de Kerangal et de Couesnongle, crée ʺPour le pain du prisonnierʺ. Il met en garde les familles qui adressent en Allemagne du pain qui met de trente à quarante jours pour parvenir à leurs proches, et arrive donc immangeable. On imagine la détresse des pauvres reclus ! Corre propose aux lecteurs du ʺProgrèsʺ de verser mensuellement cinq francs. En échange, il s’engage à faire parvenir en priorité aux prisonniers privés de tout secours familial deux kilos de pain, quatre fois par mois. Celui-ci est fabriqué et envoyé par la Mission catholique suisse. C’est un pain de bon teint, très bien cuit et d’un goût agréable. Mgr Duparc, premier donateur, donne cinq cents francs.
Lorsque les boches ne ferment pas les frontières par représailles ou pour masquer leurs mouvements de troupes, le pain ne met que quatre à cinq jours à arriver à destination. Encore faut-il que les geôliers ne volent pas tout ou partie des envois.

Les courriers de remerciements et de réclamations affluent à l’œuvre de Corre. Un prisonnier, parvenu à déjouer Dame censure, intercale dans son texte en français : n’eus ken a vara, digas d in pemp lur ar sun (il n’y a plus de pain, envoie-moi cinq livres par semaine). Un jeune abbé écrit qu’il est très content de la manière dont il est traité, mais une phrase permet d’en douter : Quelques-uns de mes compatriotes se plaignent de ce que M. de Naon vient les visiter de temps en temps. En breton, M. de Naon se traduit par ʺla faimʺ. Dans un autre courrier : Quand je reviendrai, je ne craindrai plus de rencontrer les demoiselles paourantes sur mon chemin. En breton, les demoiselles paourantes, c’est ʺla misèreʺ.

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Dame censure
Dame censure était représentée sous les traits d’une vieille femme avec de grands ciseaux et une chouette sur l’épaule.

Le groupement Corre anime des conférences, organise une journée du pain du prisonnier, lutte contre les bouilleurs de cru et les cabarets meurtriers. Il applaudit lorsque de nombreux débits sont fermés après avoir servi à boire à des militaires, et tempête quand certains journaux pro-gouvernementaux taxent de germanophilie le pape Benoît XV. Louis Corre lance un vibrant appel aux pêcheurs qui prennent tant de sardines pendant l’été 1915 qu’il leur faut souvent rejeter à la mer ces petits poissons qui feraient le bonheur des blessés et des réfugiés.

Alors que l’abonnement mensuel passe de cinq à six francs, ʺPour le pain du prisonnierʺ s’occupe de sept mille quatre-vingt-quatorze prisonniers. Très proches du clergé, Corre et ses amis dérangent et la riposte ne se fait pas attendre. Mmes Thibon (épouse du préfet), Le Bail (épouse du député) et Le Hars (épouse du maire) fondent l’œuvre ʺLe paquet du prisonnierʺ. Son siège est à la préfecture et c’est la seule œuvre reconnue d’utilité publique.

Pourtant, à Quimper, d’autres associations s’activent pour soulager ceux qui souffrent : ainsi ʺL’Ouvroir de Quimperʺ et ʺLa Ligue patriotique des Françaisesʺ collectent des vêtements. Rue Toul al Laer, ʺLe Cercle du Poiluʺ propose des infusions chaudes et des sirops rafraîchissants aux soldats convalescents qu’il faut protéger des fréquentations malsaines de la rue et du cabaret.

En mai 1916, alors que la guerre continue son œuvre de mort, les Allemands décident pour un motif inconnu d’interdire l’envoi de pain. Le moral est au plus bas chez les prisonniers et leurs proches, mais cette mesure cruelle est bientôt levée. Louis Corre, qui signe ses articles L. C. , se lamente : il faut encore plus de donateurs pour envoyer plus de pain à ceux qui souffrent de la faim. Donner aux pauvres, c’est prêter à Dieu, écrit-il.

Une vision apocalyptique

ʺLe Citoyenʺ, hebdomadaire créé par Georges Le Bail, député radical-socialiste, dresse une vision apocalyptique de la vie des prisonniers. Selon lui, leurs gardiens sont de véritables brutes qui les frappent à coups de pied ou de crosse de fusil. Dans une langue dure et inhumaine, ils les démoralisent en leur donnant de fausses nouvelles. Le pain qui leur est distribué chichement est confectionné à base de pommes de terre et d’orge. On l’appelle le pain KK [3]. La viande est rare et ils doivent se contenter le plus souvent d’une soupe de châtaignes pourries, d’orge, de rutabagas et de betteraves.

Heureusement, il y a le pain suisse quand il arrive. Ou plutôt arrivait car, en juin 1916, le gouvernement décide de ne plus autoriser les œuvres charitables à le fournir. Dans un souci de rationalisation, une fédération nationale d’assistance aux prisonniers de guerre est créée. Navré, Louis Corre ironise : l’État va se faire boulanger. Nous nous permettons de douter qu’une organisation officielle, coûteuse, hâtive et qui veut trop embrasser, puisse arriver à donner pleine et entière satisfaction.

ʺLe Secours bretonʺ

Notre homme ne se résout pas à l’inaction. Puisque l’on ne veut plus qu’il s’occupe de pain, il va désormais adresser des colis aux prisonniers dont on lui donnera les noms. Pour neuf francs par mois, il promet deux colis confectionnés par des dames et des jeunes filles, dont sa fille Marie, une collaboratrice dévouée. Pour ce faire, il crée une nouvelle association au nom explicite : ʺLe Secours bretonʺ.
Louis Corre dort-il la nuit ? Il est permis d’en douter quand on apprend qu’en août 1916, il reçoit une médaille exceptionnelle pour services rendus à l’œuvre du ʺSouvenir françaisʺ, une association dont il est membre actif et qui entretient les tombes des militaires et des marins morts pour la patrie. À la création de ʺl’Œuvre des orphelins de guerreʺ, il en prend le secrétariat.

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Monument du Souvenir français
Edifié au cimetière Saint-Marc (Quimper)

Alors qu’en octobre, les dames de Plogastel-Saint-Germain livrent leur centième versement de beurre et d’œufs pour les hôpitaux, un nouveau règlement vient encore tout compliquer : désormais, les dons en argent pour lesdits établissements sont interdits au profit de ceux en nature. Qu’à cela ne tienne, mais encore faudrait-il que les paysans travaillent leur terre ! Beaucoup d’entre eux sont dans les tranchées ou en Allemagne, mais leurs femmes, surnommées méchamment par les Quimpérois "les grosses paysannes", vendent leurs produits aux plus offrants. La campagne est la mère nourricière des combattants et elle deviendrait une marâtre indigne et coupable si, par elle, les prisonniers succombaient de faim.

Au début de 1917, le bruit se répand que l’ennemi manque aussi de vivres, ce qui explique que les geôliers confisquent souvent tout ou partie des colis venus de France. Les Allemands semblent prendre un malin plaisir à changer leurs prisonniers de camp, de kommando en kommando. Ces derniers seraient trois cent cinquante-cinq mille et un grand nombre sont qualifiés de nécessiteux, car ils reçoivent moins de sept colis par trimestre. D’autres, soutenus par leurs proches, en auraient jusqu’à trente-quatre !
Louis Corre donne régulièrement, camp par camp, les noms des délaissés et cela ne plaît guère à certaines familles qui, vexées, s’en plaignent. Pourtant, écrit Corre, l’on critique nos renseignements qui ne seraient que des légendes bonnes à jeter l’émoi dans les familles. ʺLe Secours bretonʺ ne peut se contenter de faire appel à la générosité. Il doit aussi faire entendre les cris d’appel de ceux qui souffrent d’être abandonnés.
L’un de ceux qui se sentent oubliés a réussi à s’évader. On lui a pourtant dit qu’en France, la situation est encore pire, mais il préfère souffrir de faim chez lui qu’au-delà du Rhin. De retour dans son village, il confie que, comparée à l’Allemagne, la France est un pays de Cocagne. Un pays où les prisonniers allemands sont bien traités. Ils mangent notre pain et nos sucreries.

Tout file dans les estomacs des boches, peut-on lire dans ʺLe Progrèsʺ. Beaucoup de bons Français s’en indignent. Même le bon Louis Corre est offusqué par ce traitement de faveur. Pendant qu’en Allemagne, les nôtres, subissant des représailles, sont contraints de travailler sous le feu de nos propres canons aux travaux de défense allemands, les prisonniers allemands qui font semblant de travailler dans nos fermes, grossissent et ne demandent pas à rentrer chez eux. On raconte même que certains entretiendraient des relations coupables avec leurs gardiennes.

La vermine du monde

Pour le prude Corre, c’en est trop et il se dit favorable à la loi du talion prônée par beaucoup. Bien vite, cependant, il se reprend. Un catholique ne peut souhaiter la mort de son pire ennemi, même si les boches sont la vermine du monde, selon Léon Daudet. D’autant que les autorités évoquent le prochain rapatriement des prisonniers qui sont en Allemagne depuis plus de dix-huit mois et de ceux qui sont pères de trois enfants et plus. Corre n’y croit guère, car écrit-il, chez les boches, tout est calculé et prémédité. Dans l’accomplissement de leurs crimes, ils mettent leur intelligence et leur puissant esprit d’organisation. Il promet cependant de se charger des dossiers de rapatriement qu’il faut d’abord faire légaliser par le maire de la commune.

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Article de Louis Corre dans Le Progrès

Dans l’un de ses bulletins, le responsable du ʺSecours bretonʺ détaille l’organisation allemande. Seuls les grands camps ou camps de parade, au nombre de cent cinquante à deux cents, peuvent être visités par la Croix-Rouge. En Pologne, dans les camps de représailles, les malheureux n’ont qu’un repas par jour et couchent sur des planches, sans aucune couverture. Que dire encore des pires conditions dans les chantiers de travail (mines de houille, de fer, de sel et dans les marais) ? Ceux qui tombent malades sont parqués dans des lazarets, souvent dépourvus de médicaments. Ne serait-il pas humain de les transférer en Suisse afin de les soigner ?

Au travers des lignes qu’il s’oblige à écrire chaque semaine, l’on sent chez Corre des moments de découragement, même s’il ne veut rien laisser paraître. Qui pourrait le lui reprocher ? Les Français en ont assez de cette boucherie qui s’éternise. Ils souffrent de la cherté de la vie et des privations. Le charbon, le pétrole, les allumettes et le tabac font défaut et la vente de pain frais est interdite. Les pommes de terre et le beurre sont taxés. Pour ceux qui peuvent encore s’en offrir, la viande n’est plus vendue les lundis et mardis. Depuis le seuil de sa mercerie située devant les halles, Corre assiste à des scènes pathétiques : les étals des paysannes qui proposent quelques mottes de beurre et des œufs sont pris d’assaut. Si les clientes sérieuses payent, d’autres profitent de la bagarre pour partir sans bourse délier. Excédées, "les grosses paysannes" sont de moins en moins nombreuses à venir proposer leurs produits.

Les permissionnaires rechignent à repartir au front, tandis que leurs anciens camarades de combat s’interrogent dans les camps sur le bien-fondé des rumeurs qui évoquent leur libération prochaine. Corre se démène, malgré l’apathie de certains secrétaires de mairie et même des familles qui tardent à remplir les papiers demandés. Il a déjà fourni à l’administration plus de cinq cents dossiers. Il réclame un échange par catégorie entière et non tête par tête comme semble le vouloir l’ennemi.

Le trouble et l’émoi

Corre et ses amis catholiques dérangent de plus en plus. La subvention de mille deux cents francs promise en décembre 1916 par le conseil municipal de Quimper à majorité radicale-socialiste n’est toujours pas versée et ne le sera sans doute jamais. Le ministre de l’Intérieur demande au préfet d’examiner l’autorisation concernant ʺLe Secours bretonʺ. Les listes publiées de prisonniers nécessiteux et non secourus par le département sont reconnues inexactes et ne peuvent que jeter le trouble et l’émoi dans les familles. Le 17 septembre 1917, Corre doit s’expliquer devant la commission de contrôle des œuvres de guerre. Après délibération, il lui est reproché de tarir les sources de la générosité publique et, en représailles, son association n’est plus reconnue.

Tout autre que Louis Corre abandonnerait le combat. Pas lui ! Passé le sentiment de découragement, il écrit : L’administration brise les initiatives privées, mais notre mission sera accomplie lorsque s’éteindra dans les camps la dernière plainte du dernier Breton prisonnier en Allemagne.
La délivrance semble encore bien loin, d’autant qu’en mars 1918, les premiers résultats de la conférence de Berne entre les belligérants ne donnent pas satisfaction à Corre. Nous n’avons rien à attendre d’une race qui foule aux pieds les conventions internationales les plus sacrées. Les prisonniers anglais, belges et russes auraient reçu un cadeau de leur mère patrie. Les Français n’ont droit qu’à de mauvais biscuits en guise de pain. Auraient-ils failli à leur devoir pour être ainsi traités ? L’échange des prisonniers tombe à l’eau, sauf pour les Anglais qui commencent à être rapatriés.

Louis Corre, qui vient d’être élu à l’office départemental des pupilles de la Nation, signe un accord avec l’agence des prisonniers d’Annecy. Celle-ci s’occupera désormais de confectionner des colis nominatifs pour les soldats aidés par ʺLe Secours bretonʺ. Ainsi, plus d’encombrements dans les gares, plus de colis soumis aux intempéries et convoités par les écumeurs.
Le 29 avril, des accords sont enfin conclus à Berne. S’ils remplissent les conditions (plus de 18 mois de captivité, entre autres), les sous-officiers, caporaux et soldats vont être échangés tête par tête. Les officiers seront internés en Suisse.

De vraies ruines

Lorsque les premiers trains arrivent en gare de Quimper, des cohortes de malheureux aux corps amaigris, aux yeux hagards, et habillés de haillons, envahissent les quais ! Beaucoup sont tuberculeux à la suite du travail malsain effectué dans les fabriques de ciment et dans les tourbières. Ce sont de vraies ruines qu’attend la tombe. Ils ont besoin de viande, mais le gouvernement vient de décréter l’interdiction d’en vendre pendant trois jours chaque semaine. Corre se force à ironiser : Mangeons du poisson comme Jonas avalé par la baleine.

On raconte que les Allemands font tout ce qu’ils peuvent pour contrarier le retour des prisonniers, et même, selon certaines sources, pour qu’ils périssent avant d’avoir foulé le sol de leur patrie. Ainsi, ils ne seraient pas ravitaillés dans les camps où ils passent. Chaotiques, les opérations de rapatriement se poursuivent pendant plusieurs mois. Les députés votent un crédit de dix millions pour venir en aide à ceux que les familles ne peuvent pas secourir.
Mais la guerre et les privations ne sont pas terminées et une immense lassitude s’empare de tous. Les courriers des poilus sont pessimistes : Les boches ne passeront pas, mais nous non plus, écrit l’un d’eux. Les blessés revenus du front racontent que leurs camarades sont écrasés par des déluges de feu. C’est un massacre ! À Quimper, où les réfugiés arrivent en grand nombre, l’on se bat aussi chez l’épicier pour remplir son bidon de pétrole. Des femmes sortent de la mêlée, le visage en sang, alors que d’autres s’évanouissent. Munies de leurs précieuses cartes individuelles d’alimentation, les ménagères font la queue devant les quelques magasins qui ne sont pas encore dévalisés. Faute de clientes, Mme Corre envisage de fermer la mercerie. Qui se soucie actuellement d’acheter des boutons, alors qu’une course effrénée au pain, au sucre et à la saccharine occupe tous les esprits ? Exténués, les Quimpérois dorment peu, la faute aux braillards qui déambulent dans les rues en hurlant les airs à la mode, plus que lestes, même lubriques, s’indigne Louis Corre.

En septembre, rue René Madec, sous les fenêtres du ʺProgrèsʺ, il est témoin d’un pugilat entre deux jeunes gens avinés qui viennent de passer le conseil de révision. Chacun se dispose à assommer son adversaire comme s’il avait devant lui un odieux boche. Corre va intervenir, quand deux superbes soldats américains les saisissent vigoureusement. Quel contraste entre nos piteux conscrits et les Sammies, reluisants de santé, fraîchement rasés et si alertes dans leurs coquets uniformes !

Un Te Deum

Les premiers signes d’espoir parviennent en ville en octobre. L’ennemi recule et l’optimisme revient timidement, malgré une fâcheuse épidémie qui commence à faire des victimes. Au début, les médecins se sont voulus rassurants, parlant d’une simple grippe, mais bien vite, les congestions pulmonaires et autres symptômes leur donnent tort.
Dans l’après-midi du 7 novembre, le bruit se répand à Quimper que l’armistice vient d’être conclu entre les Alliés et les Allemands. Comme il n’en est rien, l’enthousiasme retombe vite. Mais le lundi 11, les cloches des églises, les sifflements des locomotives en gare et les sirènes des usines annoncent la signature de l’armistice et la fin des hostilités. Rue Astor, Corre et ses voisins pavoisent leurs maisons aux couleurs françaises et alliées, tandis qu’une foule énorme envahit les quartiers. Le soir, après une retraite aux flambeaux mémorable, le calme tarde à revenir, mais quelle belle journée enfin après quatre années de souffrances ! Le dimanche suivant, Mgr Duparc préside un Te Deum d’Action de grâces à la cathédrale.

À compter du 30 novembre, le billet hebdomadaire de Louis Corre s’appelle désormais ʺLe Secours bretonʺ. Après s’être occupée de plus de huit mille prisonniers, l’œuvre se transforme en secrétariat gratuit pour les familles de rapatriés. Son fondateur est devenu correspondant à Quimper de l’association parisienne ʺLes nouvelles du soldatʺ.
Une semaine plus tard, Corre ne publie pas d’article. Sa fille Marie, trente-cinq ans, célibataire, vient de mourir. On imagine la douleur d’un père pour cette fidèle collaboratrice qui l’accompagnait dans chacune de ses visites aux malades des hôpitaux temporaires. Cette âme heureuse savait trouver les mots pour soulager et consoler et, aujourd’hui, celle qui passait pour un modèle chez ʺLes Enfants de Marieʺ, et qui animait le patronage de son entrain, a été emportée par la grippe dite espagnole. Sur son cercueil, se trouvaient seulement, selon sa volonté, un crucifix et sa médaille de congréganiste.

Il repart au combat

Louis Corre sait que l’on a encore besoin de son aide et il repart au combat. Il est partout, canalise la foule lors des grandes célébrations à la cathédrale, fait appel à la générosité publique pour venir en aide aux tuberculeux et aux pupilles de la Nation. Avant la guerre, il était secrétaire de l’office départemental chargé de s’occuper de ces derniers, mais la paix signée, l’union sacrée s’étiole et les catholiques sont exclus du bureau. Corre se retrouve simple membre de la commission permanente.
En avril 1920, ʺLa Phalange d’Arvorʺ, société de gymnastique et de sport, mise en sommeil pendant les hostilités, renaît et Corre en devient le secrétaire général. Il fait sienne la devise Spount ? Morse ! (Peur ? Jamais !).

Il serait fastidieux de développer plus avant l’action de Louis Corre en faveur de tous ceux qui souffrent. En mai 1925, alors qu’il est devenu vice-président du ʺSouvenir françaisʺ, le mercier se dit fatigué, son épouse n’est pas en bonne santé et ils n’ont plus de descendance. Comme il est temps pour eux de prendre une retraite bien méritée, l’immeuble est loué à Paris-France, société qui gère les magasins ʺAux Dames de France ʺ. Autorisés à rester dans leur appartement jusqu’au 25 septembre, ils emménagent ensuite au 24 de la rue du Parc.
Corre a désormais tout son temps pour s’occuper de ses œuvres. Il devient président de ʺLa Phalange d’Arvorʺ mais, au décès de son épouse en juillet 1929, il démissionne et vend, dès l’année suivante, le 20 de la rue Astor à Paris-France. L’immeuble était loué pour trente années, mais Corre prétexte qu’il a besoin d’argent. Il a eu de grosses dépenses du fait du décès de son épouse. De plus, sa sœur Élisabeth qui vit avec lui, a besoin de la présence constante d’une garde-malade.

Demain ?

Les années suivantes, les billets signés L.C. ne paraissent plus aussi régulièrement. Louis Corre s’occupe toujours des pupilles en les aidant à obtenir des bourses et des emplois. Il fait aussi appel aux dons pour soulager les tuberculeux de la salle Sainte-Cécile à l’hôpital. Alors qu’une nouvelle guerre menace, que l’éditorial du ʺProgrèsʺ titré Demain ? recommande aux fidèles de prier et d’espérer, afin de faire reculer de quelques semaines la folie des hommes, Louis Corre, quatre-vingt-un ans, s’éteint paisiblement le samedi 1er octobre 1938 à son domicile de la rue du Parc.

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Louis Corre (1857-1938)

Comme il est raconté au début de cette histoire, les obsèques de celui qui est béni dans tant de foyers se déroulent avec un faste qu’il aurait sans doute trouvé ostentatoire. Les drapeaux des vétérans, de l’Union Nationale des combattants et de ʺLa Phalange d’Arvorʺ entourent le char funèbre et les cordons du poêle sont tenus par quatre personnalités quimpéroises.
Louis Corre repose au cimetière Saint-Marc, près de celles qu’il a aimées, à quelques pas du monument aux morts et des tombes des soldats dont il a pris le plus grand soin.

Le panégyrique du ʺProgrès du Finistèreʺ, journal qui l’a tant aidé dans sa mission, se termine par un regret. En 1918, le colonel Dizot, commandant de la place de Quimper, avait sollicité pour Louis Corre la Légion d’honneur. Mais des hommes injustes n’ont pas voulu qu’il reçût ici-bas un témoignage public de reconnaissance hautement mérité.

Louis Corre finissait ses billets par : N’oublions pas nos prisonniers. Aujourd’hui, à notre tour, nous tous qui avons peut-être des ancêtres soutenus par lui, ne l’oublions pas !

Sources : Le Progrès du Finistère
Archives départementales du Finistère : Recensement Quimper, 1 M 291, 7 Q 5 710, 7 Q 5 1219
Archives diocésaines : La voix de Saint-Corentin, archives de La Phalange d’Arvor
Récif (base de données du Centre généalogique du Finistère. C.G.F)

Ces livres sont en vente sur mon site par CB ou par courrier
http://www.chuto.fr/


[1Jean-Louis-Marie Corre, fils de Yves, meunier, et de Marie-Françoise Nellou, couturière

[2Marie-Renée Alain, née à Penhars le 15 novembre 1852, fille de René-Marie, employé aux archives, et de Marie-Renée Lozachmeur

[3Abréviation de Kriegskartoffelbrot, pain lourd et indigeste à base de pommes de terre

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9 Messages

  • Bonjour,

    Voici un personnage exceptionnel très injustement oublié, même et surtout dans sa région natale.
    Deux réactions "à chaud" :

    • on reste confondu devant sa persévérance à agir, multipliant les formes, s’accommodant des fluctuations des évènements, s’adaptant, mais ne renonçant pas ;
    • apparait en sous-main la sourde rivalité entre les mouvances catholique et laïque, qui interroge au vu des conditions historiques toutes particulières qui rend cette rivalité autant inepte que dommageable.

    Il reste l’espérance que cet homme respectable soit tiré de l’oubli en une époque où les repères humanistes font cruellement défaut. Merci à l’auteur de cet article d’avoir soulevé le voile.

    Répondre à ce message

  • Je viens de lire la totalité de l’article de Pierrick CHUTO. Très bel article, digne d’intérêt. Cela montre, une fois de plus, que des êtes humains sont capables du meilleur, alors que d’autres se conduisent comme des brutes. Je pense que Pierrick a eu raison de sortir de l’oubli ce Louis Corre. Son dévouement est exemplaire. Merci de nous l’avoir si bien montré. Je vais alerter les 37 membres de notre association culturelle Caux-Val-de-Seine et les inviter à lire ce témoignage sur le site qu’animent Thierry Sabot et ses complices. Bernard Charon, Jumièges, Seine-Maritime

    Répondre à ce message

  • Long récit détaillé dont on ne peut se détacher avant la dernière ligne. Récit dans lequel on voit que les querelles pré-existantes à la guerre, l’Eglise contre l’Etat, ou l’inverse, comme on veut, perdurent malgré la guerre. Et puis, à côté de ce qui sera ensuite transmis, de l’Histoire officielle, tous les problèmes sociaux et politiques, toutes les rivalités et bassesses humaines qui s’accentuent lors des périodes de confusion et de malheur. Comment ne pas comprendre que de futurs soldats, qui pressentent ce qui les attend peut-être, ne se saoulent pas les nuits qui précèdent le départ, empêchant pour autant des familles de dormir, alors qu’épuisées ? Au récit officiel que beaucoup entendirent vous substituez une réalité bien plus complexe et c’est passionnant. Et, dans tout cela, Louis Corre qui poursuivit sa noble route d’homme droit et oublieux de sa personne. Quel bel hommage que votre texte, Pierrick !

    Répondre à ce message

  • Belle histoire que celle de cet homme et quelle injustice aussi de ne pas voir son nom associé à une rue, une place, un jardin de Quimper !!!

    Il me semble avoir fait partie de ces quelques figures qui croyaient- qui croient- en l’Homme avec un H majuscule au-delà de tout clivage politique et / ou religieux ; elles sont peu nombreuses, rendons-leur hommage en ne les oubliant pas !

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Quel magnifique hommage à cet homme si dévoué et tenace.
    Comme il est dommage qu’il soit ainsi oublié, mais malheureusement comme tant d’autres d’ailleurs qui ont fait autant de bien !

    Seulement voilà on se souvient beaucoup plus de ceux qui font le mal, vu qu’on en parle plus, qu’on écrit des livres et qu’on fait des films racontant leurs méfaits.

    Notre monde est injuste à tous les niveaux et il faut être fort psychologiquement pour ne pas se laisser entraîner dans la méchanceté, le mépris des autres, voire la haine.

    Bravo pour cet article si bien détaillé et si instructif, puisse-t’il être lu par de nombreuses personnes et les faire réfléchir.

    Répondre à ce message

  • Merci à vous, Pierrick, pour votre recherche détaillée qui fait sortir Louis Le Corre de l’oubli. Cet homme est un saint laïc.
    Son humanisme est admirable. A quoi tient la notoriété et la célébrité aujourd’hui acquises pour des raisons bien futiles, dans des domaines frivoles.
    Il mériterait en effet une rue, une place, une reconnaissance de la ville où il a vécu et œuvré, Quimper.
    Puissiez-vous être lu par les décideurs, la municipalité je suppose.

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