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Les souvenirs de guerre (1914-1918) de Marcel Juillard (1886-1961), chef d’escadron d’artillerie (3e partie)


jeudi 2 février 2017, par Jacques Pageix

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Depuis longtemps déjà, j’avais l’intention d’écrire mes souvenirs personnels sur la guerre de 1914-1918. Actuellement je suis seul ; ma femme et mes enfants sont en Auvergne. Je vais donc employer les loisirs de ma solitude à évoquer mes impressions de guerre, et cela avant que le temps ne les émousse trop profondément. Quelle utilité, direz-vous, d’écrire sur des sujets personnels sans grand intérêt ? A cela je répondrais qu’une des choses que j’ai le plus vivement regrettée, c’est de ne trouver dans les archives familiales aucun souvenir concernant mes aïeux ; ce serait pour moi une joie si douce de connaître en détail leur existence et leur pensées intimes.

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L’une des nombreuses aquarelles réalisées pendant la Guerre.
Ici, le village de Guyencourt (Marne), octobre 1916.

Le premier jour, les servants et nous-mêmes nous couchâmes dans une carrière abandonnée qui s’ouvrait au fond d’un petit chemin encaissé, en arrière de la position. On avait mes de la paille. Les bougies allumées projetaient dans cette caverne des ombres fantastiques. Chacun, geignant et grognant, se roulait dans son manteau ; mais le lieu était bien humide ; deux jours après, Barlu se plaignait d’une douleur à l ’épaule ; j’avais mal aux genoux, mon ordonnance Ducroy toussait à fendre l’âme et devait se faire porter malade quelques jours après.

Aussi nous fîmes activer la construction des cabanes à la position. La nôtre, quoique hâtivement édifiée en une journée au tournant de la route, contre le talus, avait les choses indispensables au bien-être : une cheminée, un escabeau, une table, et, devant la table, des vitres permettant de voir au dehors.

Je passai dans cette cabane des heures délicieuses. Un bon feu de bouleau parfumait cet abri en y répandant une douce tiédeur, et je voyais, étendu devant moi, un horizon déboisé, et les arbres dépouillés revêtaient de délicates nuances d’un carmin léger et palissant en mauve dans les lointains. Les flocons blanc de la neige papillonnaient et enjolivaient encore ce décor aux teintes pâles mais douces.

Alors, les pieds bien au chaud, je revoyais mon bouquin d’algèbre et de trigonométrie que j’avais autrefois chez les bons frères et que je m’étais fait envoyer, et de temps en temps, j’abandonnais les démonstrations abstraites de quelques théorèmes ardus puis je rêvassais en regardant les flocons de neige descendre paresseusement du ciel gris (nota : inutile de souligner ici l’importance de la « trigo » pour les artilleurs... On m’a souvent dit que mon grand père était très doué en calcul mental et connaissait ses tables de trigonométrie par cœur. On soulignait qu’il faisait les comptes en un temps record lorsqu’il tenait le commerce des Dames de France, place de la Victoire à Clermont-Ferrant. Cette faculté m’avait personnellement frappée lorsqu’il jouait au bridge !).

Ce secteur s’était stabilisé et tranquillisé. On travaillait paisiblement à organiser les positions et de temps en temps on tiraillait. Nous avions aussi occupé un observatoire près de la ferme de Ste-Geneviève. Au bout de quelques jours, Barlu l’abandonna et en fit installer un autre, sur le revers nord de l’éperon de Monfendu ; de là on voyait admirablement toute la vallée de l’Aisne, Soissons, Crouy, Bucy, et nos anciennes positions abandonnées, la cote 132, la cote 151, la montagne, et sur la crête la rangée interminable des arbres des routes de Terny et de Maubeuge. Vu dans les prismes de nos jumelles, toute cette région où ne paraissait âme qui vive semblait pleine de mystère redoutables ; je m’évertuais à fouiller notre ancien chemin creux du ravin de Bucy, les bois dépouillés qui recouvraient la plaine de la cote 151, le ravin de la perrière. Ces antres obscurs et voilés dans le bleu d’une brume légère s’obstinaient à ne pas livrer leur secret.

Nous avions à 200 mètres devant nous une batterie de 75 en positions dans le bois sur l’éperon de Monfendu ; nous étions en février ; c’était l’époque où l’intendance à court d’approvisionnement envoyait tous ses fonds de magasin, en achetant n’importe quelle camelote aux mercantis. Nous avions reçu des culottes et vareuses en velours de couleurs aussi variées qu’affreuses. Les gens des 75 avaient, eux, des culottes rouges de cavaliers ou d’autres, de civils.

Cependant, la position de batterie s’aménageait sans grands incidents. Le Soissonnais en feu quinze jours avant était devenu vers fin janvier 1915 d’un calme relatif. Aussi pour cette période je me contenterai de donner quelques extraits de mon carnet de route :

  • 29 janvier 1915 : reçu quelques obus de 150 en fonte dont l’un tombe dans le talus où est bâtie notre cabane, à 1 mètre 50 de cette dernière. Efforts bien vains ; les éclats n’ont pas la force d’aller à 2 mètres.
  • 30 janvier : changement d’observatoire. Nous nous installons sur le rebord nord de l’éperon de Monfendu en avant de la batterie de 75. Le maréchal des logis Viguier est promu sous-lieutenant ;
  • 31 janvier : tourmente de neige. Tirs sur les cantonnements allemands.
  • 1er février : Brume. Réglage de la hausse du jour sur un mur de la verrerie.
  • 2 février : vent fort. Tir sur une batterie allemande signalée au nord de la Montagne et qui a bombardé la veille notre infanterie dans Soissons.
  • 3 février : on a vu la lueur d’une pièce dans le ravin de Crouy-la-Perrière d’où partent des coups de gros calibres tombant sur les 120 de Bellevue. Réglage de la 10e (batterie) sur Bas Roger et sur le chemin creux qui va de la montagne à la route de Terny.
  • 4 février : le capitaine Schmidt fait construire une tranchée reliant la 10e à la 12e. On trouve ces terrassements inutiles, enfin !! Journée très claire, on tiraille.
  • 5 février : le général de Combelaisse, beau-père du lieutenant de Romeu, demande une enquête sur la mort de notre camarade ; on va s’inquiéter ferme à la popote.
  • 10 février : après-midi de repos. J’ai reçu une longue lettre de Baptiste, le meunier de Morange. Je la lis et la relis, pensant à la douceur de vivre en Auvergne, tout en descendant à Septmonts. Je me rends au cimetière et je vais rendre visite à notre malheureux camarade Hervé. Si jeune, si insouciant, et maintenant glacé par la mort ! Le paix du cimetière, les sons assourdis d’un harmonium provenant de l’église, le silence de ce soir d’hiver, tout contribue à me faire sentir vivement le mystère et la grandeur de la mort.
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Un harmonium dans l’église : mon grand oncle Joseph Pageix en joue probablement pendant une messe (36e Régiment d’Artillerie).
  • 11 février : à partir d’aujourd’hui, tout le monde couche à la batterie ; on s’installe tant bien que mal sous la paille.
  • 12 février : la 63e division de réserve revient dans nos parages. Nous reverrons peut-être de vieilles connaissances du plateau de Nouvron. Il fait froid. Le lieutenant Barlu fait fermer l’observatoire. Un pot de confiture est transformé en brasero.
  • 13 février : vent épouvantable. Il pleut dans la cahute et il faut réparer le toit. Tir sur la Verrerie. À Bois-Roger, les allemands ont pris une patrouille égarée dans le brouillard et qui était à 1 km des tranchées.
  • 14 février : Dimanche, je vais à la messe à Septmonts.
  • 15 février : Barlu reçoit la visite d’un ami de Daum. Le lieutenant Schmidt qui a pris part aux combats de Crouy. Son régiment, le 231e, est resté les 10 et 11 à l’éperon 132 et a perdu 300 hommes et 200 blessés. Le 60e de la 14e division qui l’a relevé a particulièrement souffert ; le 289e a perdu tout son personnel, tué, blessé, ou capturé. Il y a des soldats fous. On a comblé les vides par des territoriaux de l’Aveyron qui ne marchent que revolver au poing.
  • 17 février : on nous envoie pour prendre en compte des plateformes pour tirer sur avion. On n’a oublié qu’une chose, c’est que nous avons des 95, et que ce matériel est inutilisable pour ce genre de tir.
  • 18 février : le général de Grandmaison, commandant le 5e groupe de division de réserve est mortellement blessé à Soissons. Il est remplacé par le général Duprés.
    Vu un observatoire au nord-ouest de Cuffies. Défense d’aller à Septmonts.
  • 19 février : on annonce à 10 heures un avion pour le réglage. On se précipite. Je prépare en hâte les éléments de tir. Le lieutenant Barlu accourt de l’observatoire où je vais le remplacer au pas gymnastique...À 11 h ½ pas encore d’avion ! Je rentre déjeuner. Vers 4 heures, ronflement de moteur ; un avion volant bas vient vers la batterie. Est-ce enfin le nôtre ? Hélas, pas encore, car il file plus loin.
    Décidément, les aviateurs finissent par baisser dans mon estime.
  • 21 février : bu le champagne à midi à Carrière-l’Évêque, payé d’ailleurs par votre serviteur ; c’est une habitude que Baluisant a implantée dans le groupe. Théoriquement, on peut être mis à l’amende tous les 10 jours. Pratiquement, pour ne pas être en reste, tout le monde y passe. Quelle vie, grand dieu !
    En cherchant de la ferraille Boche, j’ai trouvé un lapin pris au collet. J’ai trouvé également un obus de 75 non éclaté que les allemands nous avaient réexpédié. La Providence qui est juste n’a pas permis à cet obus de commettre de sacrilège !
    On doit, paraît-il, arranger le chemin autour de Carrière-l’Évêque. Il n’y a donc plus de cantonniers ! Ne peut-on laisser les artilleurs en paix !
    Le lieutenant Barlu, qui voit tout, à découvert un tas de cailloux et donne sur ses trouvailles des détails intéressants. Le capitaine Schmitt aura des matériaux pour réparer les routes de Carrière-l’Évêque.
  • 22 février : reçu des observations de Barlu. Je fais aussitôt du zèle ; résultat je trouve un mousqueton traînant par terre et dans un état dégoûtant. Son propriétaire, Tourable, va sans doute attraper quelques jours de boîte.
  • 23 février : on ne tire pas de la journée.
    L’ordre nous parvient dans la matinée d’avoir à consolider notre observatoire, d’enterrer une ligne téléphonique, de construire des boyaux. On entreprend à l’heure ces travaux.
    À Carrière-l’Évêque où sévit le régime du temps de paix, Saurel fait une nouvelle répartition des écuries.
    Nous avons reçu il y a quelques jours des effets qui ont été distribués...
  • 24 février : il paraît que le service de semaine est rétabli. En effet, chaque officier restera 8 jours au cantonnement. Les adjudants iront par contre aux batteries. Il est question aussi de manœuvres de nuit, et autres beautés de la vie de quartier.
    À la veillée au cantonnement, grande discussion sur la morale, le libre arbitre, le déterminisme, etc... mes collègues sont d’excellents philosophes.
  • 25,26,27 : on ne tire pas.
  • 28 : je commence mon stage de 8 jours à l’échelon. Travail fou.
  • 29 : nettoyage des écuries d’Augias (alias Carrière-l’Évêque).
  • 3 mars : le capitaine Boullu revient. Le soir, grande discussion à la popote, on échange des paroles aigres. Motif : évocation des journées des 12-13 janvier.
  • 6 mars : automatiquement les 11e et 12e batteries ont supprimé toutes les corvées établies par le capitaine Schmitt et jugées ennuyeuses par ces batteries.
  • 7 mars : je vais dîner à Buzancy aux colonnes légères. Accueil charmant. Je revois le capitaine Ducroy, etc... Pluie battante au retour. Le soir, je couche à la position.
  • 21 mars : je prends de nouveau la semaine à l’échelon.
  • 22 mars : on inaugure le tape-cul à la batterie. Toute la semaine, il y aura de nombreux conducteurs malades.
  • 25 mars : marche d’entraînement de 6 h 1/2 à 9 h 1/2 par Hartennes. Deux timons cassés à la descente de Septmonts.
    Barlu est décoré d’un ordre russe. Berninet revient tout pimpant d’un voyage à Villers-Cotteret. Quant à moi je suis dégoûté par le service de semaine, et une lettre de ma femme me donne en plus de profonds sujets d’inquiétude.
    Le soir, on boit le champagne chez le colonel Machart dont le P.C. est dans le pavillon central de Carrière-l’Évêque. Tout le monde est comme figé par sa présence. Lui seul renversé dans son fauteuil nous entretient d’un ton docte de sujets plus ou moins intéressants. Tout le monde s’ennuie. Pour moi, seul le respect dû à ses galons m’empêche de dormir. Fin de la corvée à 10 heures.
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Villers-Cotteret en 1915. Photo Joseph Pageix.
  • 31 mai : j’obtiens la permission d’aller à Villers-Cotteret. Il a neigé toute la nuit. Je traverse la forêt comme dans un enchantement, dîne et couche à la Pomme d’Or et savoure le plaisir d’allonger mes jambes dans des draps.
  • 1er août : temps splendide. Après avoir dîné à la Chasse, retour par Fleury, Longpont, Villemontoire. Sites admirables.
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La belle entrée fortifiée de l’abbaye de Longpont. Photo Joseph Pageix.

La première permission de la guerre

Cependant, au début de l’été, une question agita fort le groupe et donna lieu à des intrigues plus ou moins avouées : les permissions et l’établissement des tours de départ. Je fus mis en queue de liste et mon tour arriva le 15 septembre, mais à ce moment vint l’offensive de Champagne avec comme corollaire la suppression des permissions.

J’avais écrit à ma famille et ma femme avec notre petit s’était rendus chez mes tantes à Paris pour m’attendre. À plusieurs reprises, on vint attendre au train à la gare du Nord. De guerre lasse, ma mère repartit en Auvergne.

Enfin, vers la fin-septembre, les permissions furent rétablies, et je quittais Carrière-l’Évêque dans l’après-midi et je me hâtais de partir pour Vierzy, point terminus du trafic ferroviaire. Je m’installais voluptueusement sur des coussins dans un compartiment de 1re classe et je goûtais pleinement le charme de quitter l’ambiance dans laquelle je me mouvais sans répit depuis un an. Et pendant que le train roulait sur Crépy, je respirais avec délice l’air frais du vallon de Longpont.

Ce train, véritable brouette s’il en fut, n’arriva à la gare du nord que vers les 11 heures du soir. À cette heure tardive on ne voyait plus pendant la guerre ni métro ni taxi. Chargé d’un pesant colis d’obus, fusées et autres ferrailles, je me dirigeais pédestrement vers la Bastille, mais à peine avais-je parcouru quelques centaines de mètres que le carton où étaient enfermés mes trésors céda et par la déchirure s’échappèrent les fusées qui allèrent rouler dans toutes les directions. Je les pourchassai en maugréant, et tout en envoyant à tous les diables ces engins encombrants, je parcourus les artères désertes de la grande capitale et arrivai enfin au port, c’est à dire au N° 16 de la rue St-Antoine.

Il faut croire que l’on m’attendait, puisque j’avais à peine monté quelques marches de l’escalier que ma femme était dans mes bras. Sans m’attarder sur ce sujet je peux bien dire de quelle douceur fut ce baiser, après une si longue séparation.

Je pénétrai chez mes bonnes tantes et on me présenta l’héritier de mon nom en la personne de Monsieur Henri, âgé de 13 mois. Cet enfant gras, dodu, joufflu, énorme (il pesait 15 Kg) et malgré cela marchant très bien, reconnut sans doute son père car il l’embrassa sans aucune difficulté. Dès ce jour la connaissance fut faite et ensuite, à chaque permission, cet enfant eut pour moi toutes sortes de gentillesses qui me le rendirent chaque jour plus cher.

Nous ne nous attardâmes pas à Paris, car je n’avais que 6 à 7 jours de permission délais non compris. J’eus le plaisir de trouver à Lanobre mon beau-frère Alexandre dont la permission à la suite d’une lettre adressée à son commandant de compagnie coïncidait avec la mienne. Je revis avec un sensible plaisir ma vieille Ford et ne pus résister au plaisir de la remettre en marche. Nous fîmes ma femme le petit et moi une très agréable promenade. J’arrêtai la voiture au Pont St-Gauthier et séduit par le charme de cette vallée déserte, je fis une photographie au kodak. Malheureusement, un pneu avant se dégonfla à la côte de Monselie. N’ayant rien pour réparer, je terminai à plat et dans de bien mauvaises conditions le voyage jusqu’à Liocamp.

Une semaine est si vite écoulée ! Il fallut repartir, mais je n’eus aucun scrupule – que celui qui n’aura pas au moins fait autant me jette la première pierre – d’allonger d’un jour mes délais de route pour voir mon frère qui se trouvait dans la région de Montdidier et que j’avais prévenu. Fidèle au rendez-vous, il m’attendait à la gare de Montdidier.

Nous passâmes ensemble la matinée et en nous promenant dans la campagne, mon frère captura un lièvre en lui mettant tout bonnement le pied sur le corps. Ce lièvre fut sauvagement occis et absorbé une heure après dans une auberge quelconque de Montdidier.

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Photo prise à Moranges (Lanobre) par mon grand père, probablement lors d’une permission en 1917. Ma grand mère Mélanie avec Henri (né en 1914) et ma mère Alice (née en 1916).

J’arrivai le soir à Carrière-l’Évêque par Crépy-en-Valois et Villers-Cotteret. En arrivant je trouvai cet excellent lieutenant Pasclain qui m’annonça en me félicitant mon admission dans l’armée d’active. J’y couchai paisiblement et ne rentrai à la batterie que le lendemain matin.

Barlu m’attendait et s’apprêtait à exhaler son ire : en effet, il me prouva clair comme le jour que j’aurais dû rentrer la veille, et en quoi il ne se trompait pas, que ce retard était inadmissible , etc...

Comme je souffrais en ce moment d’une légère bronchite, je me fis soigner par notre major. Cet excellent Me Faverot me conseilla quelques jours de repos à l’échelon de Carrière-l’Évêque. En temps normal, je me serais soigné sur place, mais étant donné les circonstances, je suivis ce que me suggérait ma mauvaise caboche d’ auvergnat et je me laissai faire une douce violence et fus expédié à Carrière-l’Évêque. Tout en bavardant avec des camarades du groupe, je leur racontai mes démêlés avec le capitaine Barlu. Mes interlocuteurs, cet excellent capitaine de Sahuquet et le major Collin qui ne pouvaient sentir ledit Barlu, mûrirent un plan de campagne pour me sortir des griffes de mon capitaine. Le plan réussit admirablement.

Le major Collin m’ordonna quelques jours de repos et l’on profita de ce petit répit pour parler en ma faveur auprès du commandant Coppens – qui, j’avais oublié de le dire, avait remplacé il y avait trois mois le commandant Boullu au commandement du groupe. Un beau jour, quand le terrain fut préparé, prenant l’offensive, je demandai au commandant Coppens de lui parler en particulier. Je lui avouai en toute simplicité les procédés peu aimables de mon capitaine. Le commandant fut très touché de la confiance que j’avais en lui et me déclara qu’il me prendrait comme adjoint à son état-major, mais après m’avoir préalablement envoyé à la 12e batterie afin de ne pas effaroucher Barlu.

Aussitôt rétabli – ce fut l’affaire de quelques jours – je rejoignis la 10e sachant que c’était pour peu de temps ; en effet, le lendemain le capitaine Barlu reçut l’ordre de ma mutation pour la 12e. Je savourais en moi-même – quoique ce soit un sentiment peu louable – la déconfiture de mon capitaine d’unité qui d’ailleurs fit de son mieux contre fortune bon cœur.

Après le dernier dîner pris en commun à Petite Chaumière, je me rendis à la cote 94, et rassemblai pour la dernière fois le personnel de la batterie de tir. Ce ne fut pas sans émotion que je quittai ces braves gens avec qui j’avais combattu pendant un an. En quelques paroles, je leur rappelai les bons et les mauvais jours que nous avions vécus ensemble, et ce fut pour moi un joie et une fierté que de sentir que je laissai parmi eux quelques regrets. À mon avis rien ne vaut pour un officier subalterne le jugement de sa troupe. Qu’importe comment on nous juge en haut, avoir la satisfaction du devoir accompli et la confiance de ses hommes cela doit nous suffire à nous officiers de troupe.

Depuis j’ai pensé à vous bien souvent ô mes anciens servant de la 10e ! Je les revois encore ces braves gens, les pointeurs Heinckler ouvrier en fer si têtu mais si brave, Laget le postier toujours calme et si consciencieux, Létia froid et méticuleux sous le feu, les servants Aslay qui avait élevé une pie, Prickel le téléphoniste froussard mais si dévoué, Gabriel, Marty, Verret le menuisier.

La 12e batterie – je l’ai déjà dit – était une batterie où l’on travaillait d’une façon intelligente et entre le capitaine Jourdonnat et le lieutenant Lehmann régnait une parfaite communauté d’idée. Les buts à atteindre étaient les suivants : faire de bons tirs, éviter de la fatigue et des risques inutiles et avec le maximum de rendement chercher le maximum de protection et de confort pour le personnel.

Ma batterie était installée dans le bois de Bellevue, près de la lisière sud du bois. En fait elle était à contre-pente sans autre masque que le bois et par conséquent non défilée aux tireurs . Grâce aux précautions judicieuses prises, cette batterie qui séjourna quelques mois à cette position n’eut pas un seul blessé.

En arrivant à la batterie, je pus me rendre compte que le résultat cherché par les officiers était atteint . Dans ce bois, tout le confort possible était obtenu ; de solides abris étaient à proximité des canons, tapis dans l’ombre protectrice de la forêt ; il y avait une installation de douches et l’on avait même joué une revue du groupe avec un guignol de circonstance fabriqué par le maréchal des logis Pelletier, un lyonnais cela va sans dire.Un seul point noir, c’était l’invasion de nos chambres-abris par des nuées de gros rats.

À la 12e batterie l’on travaillait, mais d’une façon raisonnable et à des travaux utiles. Pendant mon séjour, je fis ainsi creuser un boyau derrière la position. Je distribuai le travail à la tâche à des équipes constituées en donnant à chacune un tracé variable suivant la nature du sol et on obtint ainsi un bon rendement sans fatiguer ni mécontenter le personnel.

Au bout de quelques temps, je m’étais parfaitement mis dans l’ambiance de ma nouvelle unité et je n’aurais demandé qu’à rester. Malheureusement le commandant Coppens mit à exécution les projets qu’il avait formés sur mon humble personne et je fus promu aux hautes fonctions d’adjoint au commandant de groupe.

Je quittai donc cette sympathique 12e batterie et m’installai à la ferme de Carrière-l’Évêque où se tenait toujours l’état-major du colonel Machart, celui de notre groupe, celui du groupe de 120 long (célèbre par ses chansons bachiques) et enfin les avant-trains de l’échelon de notre groupe. Vraiment Monsieur Hubert, le propriétaire de la ferme, ne manquait pas de commensaux.

Je retrouvai l’état-major du groupe assez modifié. Le capitaine de Sahuquet toujours aussi fringant avec son monocle, Doumié arrivé depuis peu, le docteur Avinet notre nouveau médecin major. Le docteur Cubri était parti dans un bataillon de tirailleur en formation, et Baluisant, fatigué sans doute de cette vie de chien, avait jugé bon de se faire renvoyer à l’intérieur.

J’arrivai à Carrière-l’Évêque avec le souvenir désagréable des journées consacrées à faire le métier d’adjudant de semaine. Et, réellement, c’était bien, dans cette immense cour, la vie de quartier avec tous ses ennuis. Le temps était partagé dans les unités entre le pansage, le nettoyage de la cour, l’empierrement de la route de Septmonts et autres corvées aussi guerrières !

J’oublie d’ajouter que l’opération qui consistait à enlever l ’énorme masse de fumier qui occupait le milieu de la cour, opération entreprise par le capitaine Schmidt, qui ne se doutait pas du temps que demanderait ce nouveau nettoyage des écurie d’Augias, cette opération, dis-je, qui avait occupé tout le groupe durant tout l’hiver et le printemps, venait de se terminer.

La grande distraction était à l’état major du groupe les sorties journalières qui consistaient à passer la soirée à l’observatoire de Carrière-l’Évêque. De cet observatoire aux vues étendues, l’on observait les quelques coups de canon tirés par les batteries et chacun donnait son opinion sur les tirs, y compris ce brave Monsieur Rigaud, notre nouveau vétérinaire, qui sentencieusement comme un vieil artilleur, prononçait : « court, long... »

J’eus assez de loisir pour dessiner un grand croquis panoramique en couleur du secteur et j’en gardai un double qui, actuellement, orne mon bureau. Je passai ainsi des après-midi entières, le temps s’enfuyant avec monotonie, tandis qu’à la jumelle je scrutais les replis mystérieux de la rive droite et les ravins couverts d’un voile bleu où se cachai l’ennemi ; l’automne s’avançait, et les grandes herbes avaient poussé avec vigueur sur les terres abandonnées, recouvrant le plateau de leurs tiges roussies. À l’extrémité de cette lande, les arbres des bois de Bellevue s’érigeaient en dômes où se mariaient en une chaude harmonie les teintes rouille et or ; quelques bouleau déjà entièrement dépouillés étalaient leurs branches graciles dans un voile de carmin léger. Lorsque la brume du soir tombait sur la plaine déserte, un voile teintait de mauve ce paysage mélancolique, et alors, de l’autre côté de l’Aisne, la rive droite de la vallée se voilait d’un bleu idéal...

Heureusement, nous ne restions pas cloués à Carrière-l’Évêque, et le capitaine Coppens, vieux colonial d’une humeur voyageuse, m’emmenait souvent avec lui visiter soit les batteries, soit nos lignes vers Soissons et Vauxrot.

D’autre part, à cette époque fut mise en vigueur la pratique de l’ « otage », c’est à dire de l’officier d’artillerie détaché pour un temps plus ou moins long chez un commandant de bataillon et d’infanterie. Je fus d’avance désigné et cela ne me déplaisait point du tout. Je passai ainsi de temps à autre 24 heures chez un commandant de compagnie. Je me rendis ainsi plusieurs fois à la compagnie de la pompe hydraulique où je fus toujours reçu d’une façon charmante par mes camarades de l’infanterie. Je me rendis aussi de temps en temps à la 10e où Barlu me reçut fort civilement.

Je me souviens que je passai la veillée de Noël avec lui. Je remplis mes devoirs religieux à Petite Chaumière, puis je passai le reste de la nuit à festoyer avec les fantassins du 216e à la compagnie qui était en ligne à la ballastière ; et nous ne fûmes pas du tout dérangés par MM les allemands.

Ici il faut que je fasse un aveu : le lendemain du repas de midi à Carrière-l’Évêque, repas particulièrement soigné puisque c’était Noël, j’eus toutes les peines du monde, à table, à retenir une impérieuse envie de dormir, compliquée d’un mal sérieux tout autour de la boîte crânienne. Que celui qui, en guerre, n’a jamais bu plus que de raison me jette la première pierre !!

-1916-

En sommes, nous nous encroûtions tous en ces lieux où nous stationnions depuis un an ; et lorsqu’en janvier 1916 des rumeurs de départ commencèrent à se répandre, je ne pus m’empêcher de me réjouir in petto ; enfin on sortirait de Soissons, et surtout de cette caserne de Carrière-l’Évêque !

Les bruits se confirmèrent et nous reçûmes l’ordre de départ pour le 1er février.

Le groupe se mit péniblement en marche le 1er février au soir ; il faut voir une colonne qui part après un stationnement aussi long pour avoir une idée des impédimenta qu’elle traîne avec elle. Le stationnement donne à une troupe des habitudes de confort et il semble au départ que la multitude de matériel qui a été fabriqué...literie, table etc. soit d’une nécessité absolue. Tout de même il y avait une limite et mon excellent ami le capitaine de Sahuquet, en suspendant ostensiblement par son anse derrière un chariot certain objet utilisé pour usage nocturne, se fit rappeler à l’ordre par le commandant Coppens.

La route dura trois jours. Le groupe traversa Maast et Violaine, Longpeigne, Dravigny en assez bon ordre. Dans la colonne, semblables à de petites locomotives, venaient les cuisines roulantes nouvellement en usage. Elles envoyaient sur la route un nuage dégageant une agréable odeur de soupe.

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Une cuisine roulante. Musée de la Grande Guerre de Meaux.
Photo Jacques Pageix. 2014

Nous arrivâmes à Dravigny à 11 heures – pas de popote prête – Le capitaine de Sahuquet, le vétérinaire et le docteur Avinet mangeaient dans une auberge. Je les rejoignis avec Rajou, pendant que le commandant arpentait ; furieux, seul, le local vide où devait se trouver la popote. À 1h1/2, le déjeuner était prêt ; je rejoignis le commandant et fis un deuxième repas...

À Vézilly où nous devions stationner quelques temps, le groupe arriva le 3. Daumié avait été chargé du logement. En ce moment la concorde ne régnait pas précisément à l’état-major du groupe. Le capitaine de Sahuquet qui s’estima moins bien logé que Daumié prononça des paroles désagréables pour notre camarade qui eut également à se défendre contre le docteur Avinet qui, malade, était d’une humeur peu commode. Il y eut à la popote des scènes regrettables. Le commandant s’en mêla. Daumié était révolté et je fis de mon mieux pour lui faire comprendre que les propos désagréables qu’il avait entendus n’étaient pas partagés par tous les officiers du groupe... Tout le monde était hérissé !

Ainsi se passa notre séjour à Vézilly... La neige tomba et sur notre village une blancheur délicieuse remplaça le rouge patiné des briques.

La 12e batterie, après avoir cantonné à Vendôme puis à Boussancourt finit par recevoir l’ordre de nous rejoindre. Le capitaine Jourdonnat étant malade, ce fut le lieutenant Lehmann qui effectua le déménagement. Il arriva la nuit et mit ses chevaux à la corde. Ce brave Lehmann était sur les dents.

Le 5 février 1916, le docteur Avinet qui avait eu la nuit précédente une crise d’étouffement et craché du sang fut évacué. Nous apprîmes qu’il était évacué dans le midi et j’ignore ce qu’il devint par la suite.

Ici se termine le manuscrit dont j’ai pu disposer. En existait-il un autre ? Cela restera un mystère...

Faute de mieux, j’ai ajouté ici des récits extraits de ses souvenirs de guerre 1939-1940, où il revient parfois sur des faits vécus aux mêmes endroits, lors de la Grande Guerre.

Venant du 5e Régiment d’artillerie lourde où il combattit et fut blessé, il passa au 114e Régiment d’artillerie de campagne (1er octobre1915), et aussitôt après au 4e groupe de canons de 95 du 32e Régiment d’artillerie (le 1er novembre 1915), Marcel Juillard fit plus tard un stage au centre d’Instruction d’aérostation de Vadenay (Marne) du 25 janvier au 15 février 1917 ; il fut ensuite détaché comme observateur en ballon à la 31e compagnie d’aérostiers du 15 février au 29 mai 1917. À l’issue de cette formation à l’aérostation, il fut affecté à l’État-Major du 3e groupe du 244e régiment d’artillerie de campagne, puis, le 13 septembre 1917, au commandement de la 29e batterie de ce groupe.

C’est donc au sein de cette unité que mon grand père effectua des observations en ballon captif et qu’il fut attaqué par un avion allemand.

La lecture de ses états de service met en évidence son souci de perfectionnement, puisqu’il suivit du 21 janvier au 21 février 1918 les cours de tirs contre objectifs aériens d’Arnouville-les-Gonesse et passa aussitôt au 63e régiment d’artillerie contre avions. Plus tard, il fit d’ailleurs un autre stage au centre d’instruction de D.C.A. (Défense contre avion) à Pont-sur-Seine.

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Auto-canon contre avions et sa remorque à munitions. Noter, derrière les deux artilleurs, le télémètre sur trépied (photo Joseph Pageix).
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Des canons de 75 utilisés contre avions et leurs caissons de munitions (photo Joseph Pageix).

De même, on le voit suivre un autre stage à la 72e section d’auto-canons du 1er mars au 10 avril 1918.

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