Arrivé devant le perron du père Colleu, après avoir monté machinalement la pente si souvent gravie à pied, dans la pénombre, les yeux dans les sabots, préoccupé des responsabilités qui m’assaillent, je n’avais pas remarqué la présence de Pierre Delaunay, déjà là, à m’attendre en compagnie du recteur Ruault.
— Monsieur le curé nous fait l’honneur de sa présence !
— Je tenais à vous accompagner un bout du chemin, car la journée est d’importance ! Vous féliciter de la grande tenue de ce général si particulier est la moindre des reconnaissances. Nous savons pouvoir compter sur nos Députés, pour faire honneur à notre village et porter au plus loin la parole de nos paroissiens, encore faut-il que vous sachiez combien nous vous soutenons dans vos efforts.
— Nous en avons bien besoin pour ne pas perdre le fil. Il m’arrive si souvent de m’interroger sur le véritable sens de ces assemblées. Nous sommes tant sollicités. N’est-ce pas Pierre ?
— Il y a tant et tant de conseilleurs à vouloir nous dicter ce que nous devrions dire ! Depuis l’automne dernier, nous ne comptons plus les pamphlets circulant sous le manteau. Ils dénoncent, tantôt les assemblées réunies par les partisans des réformes, considérées comme illégales par la noblesse bretonne, ou qui s’en prennent aux bourgeois du tiers, accusés de bloquer le fonctionnement du Parlement de Bretagne, au détriment des pauvres gens qui ne peuvent plus bénéficier des aides ; tantôt, d’autres feuilles, dont on dit qu’elles seraient financées en sous-main par le ministère, mettant en cause les nobles bretons, et qui ironise, en particulier dans la fameuse Sentinelle du Peuple [1] , sur l’archaïsme de la noblesse qui se croit encore au temps de Philippe le Bel, quand on pouvait impunément sabrer la "canaille".
— Et puis, il y a depuis le début de cette année, le Héraut de la Nation [2] , qui paraît chaque semaine, et qui nous renseigne du conflit aux États de Bretagne entre les bourgeois du tiers et la noblesse bretonne, mais aussi, de la situation dans tout le reste du royaume. Il dit parler au nom d’un "Club Patriote", des citoyens qui seraient convaincus qu’il est temps d’appliquer les principes de la philosophie aux questions politiques, et qui dénoncent les manœuvres de ce qu’ils appellent la tyrannie aristocratique, tout en célébrant le Roi, seul représentant et père véritable de la Nation tout entière. Je n’oublie pas non plus, les modèles de cahier de doléances, dont on m’a fait remettre plusieurs exemplaires en tant que syndic, et qui circulent partout dans les campagnes pour donner des idées à ceux qui pourraient en manquer. Ces cahiers auraient tous été rédigés par le même groupe d’avocats rennais [3] , qui se réunit régulièrement dans les locaux de l’hôtel de ville, pour préparer une ligne de conduite collective.
— Tout cela est troublant, mais vous rendez-vous compte que pour la première fois, toutes les paroisses de la sénéchaussée de Rennes seront représentées ! Vous serez plus de huit cents Députés venant des campagnes des trois diocèses, de Dol, Saint-Malo et Rennes, mais aussi, débordant sur Vannes, Nantes, Saint-Brieuc, et même Tréguier [4] , quand ils seront à peine quatre-vingts venus des villes. Le tiers état sera enfin représenté par plus de dix Députés des campagnes pour un bourgeois, vingt paysans ou profanes en politique pour un philosophe. Rendez-vous compte du poids qui sera le vôtre ?
— Vous avez sans doute raison ! Merci mon père de nous rappeler à ces vérités nouvelles, auxquelles nous ne sommes pas accoutumés. Les Députés du tiers, cet hiver encore, ne comprenaient aucun représentant des campagnes et ils étaient cinquante quand les nobles siégeaient à mille deux cents au Parlement de Bretagne.
Colleu, assis au centre du banc de son char [5] tiré par une jument rousse dont il tient les rênes lâches, le dos courbé, les coudes posés sur ses genoux, apparaît à l’angle de sa maison, sortant de l’étroit passage entre l’atelier de charronnage et la resserre du voisin.
— Vous êtes donc déjà tous là !
— Nous arrivons à peine ! Il n’est point toujours besoin du soleil pour respecter l’heure dite.
— La force de l’habitude est souvent plus précise que l’heure au gnomon [6] de l’église.
— Si vous le voulez père Colleu, pour faire la route, Pierre montera à votre droite et je m’assoirai à votre gauche.
— Bien sûr ! J’vous transporte à l’arrière, sur le bout d’chemin qui ramène à Saint-Pierre m’sieur le curé ?
— Non, je vous remercie mes amis ! Je marcherai un peu, et m’en vais de ce pas célébrer un office des matines [7] pour consacrer votre réussite.
Aux claquements de langue de Colleu, répond celui des fers de Justine se mettant lentement en mouvement, dans les craquements des bois du char à banc qu’elle mène à son train de rosse [8], dans la dernière côte avant l’église.
Assis tous les trois de front, épaules contre épaules, nous nous taisons, attentifs, tendus, comme si notre silence pouvait aider la jument dans son effort méritoire.
Elle s’échauffe, pas après pas, et finit par adopter une allure tranquille et régulière sur le plat.
Parvenus au cœur du village, nous prenons la route de Rennes, à droite.
Après le colombier de la Drouettière [9] et ses chênes centenaires, à cinquante perches ordinaires [10] , au nord, nous passons entre les tourelles carrées des deux manoirs de le Tertre [11], bordant la route, de laquelle on perçoit les escaliers conduisant aux galeries ornées de balustres en bois, avant d’atteindre la Grande Ménardière [12], dont l’entrée est marquée d’une croix que l’on dit datée de "l’Universelle araigne" [13] .
Nous longeons la maison de la Motte Gautheux qui précède les quatre des Champots, le Petit et le Bas, le Haut et le Grand Champot doté d’une fuie [14], avant d’atteindre le manoir de la Communais et sa chapelle privée, avec son grand portail à pont-levis et, plus loin, les manoirs de Malifeu, entouré de douves [15] , et de la Touche Thébaud, propriété des seigneurs de Montbarot.
Sans que l’on sache où le soleil se cache, un ciel immensément haut s’est éclairé, au point de prendre en quelques instants une belle couleur azurée. Un bleu pâle et froid comme le fond de l’air, mais un azur lumineux, rayé de lignes parallèles formées de traces nuageuses laiteuses, bordées d’un léger rosé, clair et vaporeux, sur lequel se découpent en ombres noires et dentelées, les silhouettes des édifices de la ville bâtie sur son promontoire [16] et bouchant l’horizon.
Venant à nous, en sens contraire, nous croisons un charretier que le père Colleu salut au passage :
— Ça ira pays [17] ?
— Ah ! ça ira l’ami. Mais vous n’êtes pas rendus, tant il en vient de partout, causant un si grand embarras. L’attente des chars de toutes sortes, à la queue leu leu, commence à la fourche d’avec la route de Lorient, et va jusqu’à l’octroi où les voitures font demi-tour, après avoir laissé leurs Députés aller à pied de par les rues.
Nous n’aurons pas desserré les dents jusqu’arrivé aux premières baraques [18] marquant l’entrée des faubourgs.
Je crois que chacun de nous s’est muré, avec la sensation d’aller vers un inconnu dont il est vain de causer, tant nous nous sentons étrangers à ce qui nous attend. Nous avons quitté notre petit village, où tous se connaissent et nous reconnaissent, où les lois sont celles du fief, qu’aujourd’hui nous croyons savoir changer, et celles du Seigneur qui, pour être souvent cruelles, n’en sont pas moins que naturelles. Et nous nous retrouvons aux portes de la ville grande, brutalement, totalement démunis, entrant dans un monde de multitude, si lointain, si différent, aux règles obscures dictées pour qui, pourquoi, comment, par on ne sait vraiment qui ?
Nous progressons lentement, roues dans roues, d’une longueur seulement, avant de marquer une pause, pour à nouveau avancer quand une place se dégage par-devant, en laissant celle de derrière pour le suivant.
Leurs passagers déposés, les charrettes remontantes nous croisent à vive allure dans les trépidations assourdissantes des jantes cerclées de fer sur les petits pavés forts pointus de la rue.
Est-ce parce qu’il est difficile de s’entendre, le bruit nous renfermant encore plus dans notre isolement, que nous éprouvons maintenant le besoin de parler à nouveau, même s’il nous faut élever la voix ?
— Je n’avais pas songé un instant que nous serions si nombreux !
— Même quand monsieur le curé le disait ce matin, je ne le voyais pas ainsi.
— Comment penser la capitale encombrée à s’point ?
— Et toutes ces quantités de personnes que nous ne connaissons pas !
— Je n’ai pu en r’mettre [19] aucune !
— Y en a-t-il au moins une seule que nous puissions connaître ?
— Tout de noir, pareillement vêtus, tous ces hommes viennent de cantons dont nous ignorons même les noms !
— Peuvent-ils eux-mêmes savoir où est Vezin s’ils n’y sont pas passés ce jourd’hui ?
— Ils nous ressemblent pourtant, et sont sans doute comme nous !
— Ils ont l’air tous aussi perdus dans cette bousculade !
— Encore deux chars avant nous et c’est à vous de tourner père Colleu.
— Vous nous laissez descendre juste devant la maison d’octroi…
— J’vous attends au r’tour avant la nuit en remontant sur la route de Brest.
— Entendu !
— Merci père Colleu !
— Bon jour… Et j’espère que ce ne sera pas à réveillon [20] !











