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Laboureurs d’Espoirs

16e épisode Nous sommes réunis ce jour à 884 comparants.

Le vendredi 15 mai 2026, par Alain Morinais

La cohue s’empare des escaliers, des deux côtés, avant d’envahir la vaste galerie aux murs clairs, dont les portes hautes, vitrées à petits-bois, ouvrent en façade sur la place, baignant l’espace de lumière du jour sous la longue voûte richement dessinée, lambrissée et dorée.

Les premiers se sont précipités vers les portes latérales laissées ouvertes, quand l’assistance s’étale et s’installe dans cette immense salle des pas perdus où il nous faudra prendre patience.

— C’est vrai que des gentilshommes ont tenté de détourner les généraux de l’esprit des réformes !
— La paroisse du Rheu, chez-nous, près de Vezin, a pris une délibération dont la base n’est que griefs communs. Monseigneur Freslon de la Freslonnière, le seigneur du lieu, envoya chercher les marguilliers, et le registre dont il se permit de déchirer les feuilles.
— Chez-nous, à Beignon près de Vannes, le public de la paroisse s’est rassemblé au pied de la croix du cimetière, parce qu’il n’a pu délibérer le jour de dimanche sur les ordres que notre Roi nous a pourtant envoyés, à cause que nous avons beaucoup de gens de justice qui ne nous laissent pas faire à notre tête, et qui se prétendent les maîtres.
— À Cherrueix, nous avons délibéré sous la présidence du procureur fiscal [1] de Dol. C’est vrai que les langues avaient grand-peine à se délier. Nous aurions sans doute dit plus s’il n’avait pas imposé sa présence.
— C’est le procureur fiscal Letour qui a présidé le général de Betton.
— Citoyens ! Citoyens ! J’en appelle à votre volonté !
— Qui c’est celui-là ?
— J’connais pas [2] !
— Citoyens ! Nous sommes ici rassemblés pour rédiger le cahier de la sénéchaussée, qui devra tenir compte de tout ce nous avons voulu dire dans nos paroisses. Nous devrons aussi élire nos Députés, pour les États généraux convoqués à Versailles par Sa Majesté, notre bon Roi Louis. Dans cette assemblée de confiance et de patriotisme, nous ne pouvons point tolérer la présence de procureurs d’offices, dont les fonctions les rendent inaptes aux qualités d’électeurs et d’élus, au même titre que tout anobli ne peut être compté parmi le tiers. Aussi, je vous propose d’exclure de nos travaux, ces créatures et agents de la noblesse qui ne peuvent que troubler l’ordre voulu par notre Roi, et par la volonté de son peuple. Nous ne saurions délibérer, tant que notre universalité sera gênée par ces présences, ennemies à votre cause… Messieurs les comploteurs, sortez ! Le peuple des campagnes l’exige…
— Dehors, les ennemis du peuple !
— Dehors ! Dehors !
— Amis ! Tu sembles bien au fait de tout ce qui nous concerne. Moi, je viens de ma campagne et je n’y entends rien. Il me faudra pourtant voter pour élire nos Députés. Je n’en connais aucun…
— Il est bon, Citoyen, que tu ne puisses les connaître avant qu’ils se présentent à toi. C’est la meilleure façon d’empêcher les intrigues personnelles, de vous protéger des cabales et des coteries.
— Pourtant, dans ma paroisse, le procureur fiscal, qui présidait le général, m’a établi un billet avec une liste de noms dignes des États généraux, m’a-t-il dit.
— Montre, l’Ami, ce qu’il en est de cette liste ? Citoyens ! Citoyens ! Voilà la preuve du complot ! Savez-vous qui est en tête de cette liste, suivi de représentants de la noblesse, plus ou moins bien déguisés ? Monsieur Drouin ! Ni plus, ni moins que le procureur du Roi ! Que celui-ci puisse mériter un choix, n’est pas pour nous surprendre, mais, sûrement pas de la part de nos concitoyens du tiers dont il ne saurait être le représentant.
— Que Jérôme-Crêpu-Crochu-Camus [3] sorte immédiatement, avec toute sa clique !
— Mes Amis ! Mes Amis ! Je suis venu sans masque, comme simple électeur, normalement désigné par mon assemblée municipale. Il est hors de question que je sorte. J’ai les mêmes droits que vous pour participer aux débats de cette assemblée…
— Dehors Drouin ! Tu gênes la liberté de l’assemblée.
— Et nos commettants ! Qu’en faites-vous ?
— Ils ne sont pas là pour mesurer combien vous les avez trompés.
— Dehors Drouin !

Le procureur du Roi est entouré, conspué, bousculé. Borie le sénéchal sort, affolé, d’un bureau voisin.
Avec quelques Députés, ils protègent de leurs corps Drouin, qui bat en retraite vers la porte.

Mais, brusquement, il revient vers le centre de la galerie :
— Mes Amis ! Je vous en prie, ne commettez pas l’irréparable. Je renonce à être élu, mais vous ne pouvez pas m’exclure des débats, nos avis, pour être différents, méritent d’être entendus.
— Dehors Drouin !
— Chassez-le par la fenêtre s’il ne prend pas la porte !
— À mort Drouin !

Les bousculades reprennent de plus belles.
Les exclus sont terrifiés. Ils quittent la salle, pour la plupart sans conditions.

Drouin et les quelques derniers résistants sont repoussés dans les escaliers. Ils doivent capituler devant le nombre des patriotes actifs [4], grossis du peuple patriote des campagnes, qui n’a pas coutume de tenir sa langue, ni même les poings quand l’occasion se présente ; mais aussi, face à l’indifférence d’une très grande partie des paysans de l’assemblée, qui n’ont aucune raison de les appuyer, même s’ils n’en voient pas davantage pour les chasser.

Il aura fallu quand même plus de trois heures pour venir à bout des plus récalcitrants.

— Citoyens ! Mes Frères… Maintenant que le calme est revenu, et que nous sommes enfin entre nous, je vous propose de voter pour l’exclusion, en tant qu’électeurs et éligibles, de tous les anoblis et de tous les procureurs d’offices. Ceux qui veulent que notre assemblée puisse répondre aux vœux du Roi, dans le calme et la sérénité, le manifeste en levant la main…

Le groupe des Députés qui entoure l’orateur a déjà les mains levées. Les uns et les autres, dans l’assemblée, s’observent, certains lèvent la main, puis, progressivement, la très grande majorité des bras s’élève au-dessus des chapeaux.

— Citoyens ! L’exclusion est ratifiée, presque unanimement, par tous les membres enfin libres et compétents. Il en est ainsi de la volonté du peuple. Que vive le tiers ! Et vive le Roi !
— Vive le tiers !

Bien que restant fort nombreuse, l’assemblée s’est éclaircie.

Des groupes se sont formés, parfois assis en cercles à même le dallage, déballant quelques victuailles et de bonnes bouteilles qu’on se partage, s’interpellant, jurant, sifflant, fumant la pipe, après avoir souscrit aux formalités d’enregistrements.

— Qu’est- ce qu’on fait, à présent ?
— On perd son temps en attentes interminables…
— Il faudrait se presser d’agir…
— Le travail nous attend à la masure [5]
— Il ne sert à rien d’rester, si c’est pour rien faire…
— Amis ! Citoyens ! Un peu d’attention ! Nous sommes réunis ce jour à 884 comparants. Il y a 413 paroisses représentées par 808 Députés des campagnes, et 11 villes municipales par 76 citadins. Nous devons rédiger un seul et unique cahier, à partir des 424 que vous venez de déposer. Il n’est pas possible de travailler à tant de monde ensemble. Aussi, je vous propose de nous partager par diocèse. Nous nommerons 90 commissaires, qui vérifieront les pouvoirs et rédigeront les cahiers, répartis en 10 bureaux. Un onzième sera constitué en "commission générale", où seront centralisés les travaux des dix autres, et ainsi sera composé le cahier de la sénéchaussée. On serait fâché que l’exclusion donnée aux anoblis privât le tiers d’un de ses meilleurs défenseurs, en la personne de monsieur Le Chapelier [6], avocat de Rennes, et l’on espère que cette loi d’exclusion ne donnera par quelques exceptions que plus de brillant à la nomination de ce vertueux patriote. Il en est aussi parmi eux de très bons citoyens, tel monsieur Bertin [7]. Vous ne pouvez vous priver de telles compétences, c’est pourquoi, nous vous proposons de les réintégrer à nos travaux. Vous repasserez ensuite par la grand’chambre pour, cette fois, y désigner vos représentants par diocèse. Ils siègeront dans les commissions de rédaction, et vous, vous serez enfin libérés pour ce soir.
— Mais, pour qui allons nous voter ?
— Vous le direz aux scrutateurs qui vous recevront un par un.
— Comment savoir, nous ne connaissons même pas les noms de nos voisins ?
— Si vous le désirez, le scrutateur pourra vous indiquer des noms de candidats… C’est vous qui déciderez…
— Et si je veux être élu, je fais comment ?
— Merci Citoyen de te proposer pour cette tâche longue et fastidieuse, qui va sans doute nous prendre plusieurs jours d’affilée… Tu t’inscris auprès du scrutateur, quand viendra ton tour.
— Plusieurs jours ! Il n’en est pas question ! Les labours n’attendront pas tant. Et qui m’hébergerait tout ce temps, et à quel prix ?
— Je te comprends mon Ami, chacun fera comme il lui convient !

L’attente reprendra, plus de deux heures, avant de pouvoir passer devant le scrutateur.
— Ça ira Citoyen !
— Ah ! ça ira, nous en aurons bientôt fini…
— Tu votes pour qui ?
— Je n’en ai aucune idée. À part quelques connaissances faîtes ce jourd’hui dont je ne sais si je les reverrai demain, je n’ai point d’avis.
— Tu veux une liste pour ton diocèse ? Et tu me dis si tu es en accord avec les candidats… Ou bien, si tu préfères, je raye les noms que tu ne veux pas.
— Je veux bien, mais je vous ai dit que je ne connais personne, alors je pense que s’ils sont sur la liste, c’est qu’ils sont tous bons.
— Ça, c’est à toi de le dire !
— Alors, d’accord pour la liste… C’est bon comme ça… On revient quand ?
— Tu repasses demain matin pour savoir la suite.

°°°

Et c’est ainsi que Pierre et moi, nous-nous sommes retrouvés sur la place du Palais, après toute une journée sans avoir échangé. Nous-nous sentions tellement étrangers à ce que nous vivions comme un songe, que nous l’étions presque devenus entre nous, et nous ne savons toujours pas quoi dire de plus, ni que nous dire.

Refaisant le chemin du matin, à l’envers, nous croisons des petits groupes errants par les rues à la recherche de quoi passer la nuit.
Certains, semble-t-il, ont déjà cessé de chercher, ou faute d’argent, s’installent, qui sous un porche d’église, qui dans une courette "négociée" avec l’habitant.

Et la ville sera ainsi livrée aux 750 paysans, Députés oisifs, qui seront abandonnés pendant les quatre jours suivants, le temps que les élus des commissions rédigent ce qui deviendra, le cahier des plaintes et doléances de la sénéchaussée de Rennes, écrit sous la plume experte du président de la "commission générale" : Jean-Denis Lanjuinais [8].

Nous reviendrons, chaque jour, jusqu’à dimanche, pour constater chaque matin que les commissaires travaillent, sans que nous puissions être utiles à quoi que ce soi, sauf à attendre qu’ils aient terminé pour pouvoir désigner les Députés aux États généraux.

Certains d’entre nous crient famine.
Ils ne peuvent plus supporter les frais d’hébergement et de nourriture.
D’autres sont contraints de rentrer chez eux, les travaux des champs ne pouvant attendre autant.

Clairsemée un peu plus jour après jour, notre assemblée du dimanche sera enfin accueillie par Lanjuinais, qui nous présentera le rapport de la commission de rédaction du cahier, et nous proposera de nous "réduire" à 200.

211 exactement, toujours pour la même raison : un trop grand nombre de Députés ne permet pas de faire un travail sérieux et efficace.

Par diocèse, à nouveau, nous serons appelés à voter pour constituer ce corps des 211 "grands électeurs", qui, eux-mêmes, désigneront les élus pour Versailles.

À la fin de la journée, on nous lira la liste des Députés élus :

— Gérard [9], laboureur à Montgermont.
— Defermon des Chapelières, procureur
au Parlement de Rennes.
— Glenzen, avocat au Parlement de Rennes.
— Hardy de la Largère, maire de Vitré.
— Huard, négociant à Saint-Malo.
— Lanjuinais, avocat au Parlement de Rennes.
— Le Chapelier, avocat au Parlement de Rennes.
— Varin de la Brunelière, suppléant, avocat
au Parlement de Rennes.

Nous rentrerons dans notre village, hébétés, incapables de comprendre ce qui vient de se passer, ni surtout, comment cela a-t-il pu se passer ainsi, alors que nous étions au départ si nombreux, si enthousiastes, si fiers de pouvoir enfin faire parler le peuple des campagnes.

Il me vient pourtant comme une bouffée de bonheur. Demain, c’est le lundi de Pâques, et à Vezin, depuis 1650, c’est le grand jour du Pardon.


Voir en ligne : Le blog de l’auteur


[1Procureur fiscal : officier seigneurial destituable ad nutum (de façon instantanée, en usant d’un pouvoir discrétionnaire), donc sous la dépendance totale du seigneur, chargé d’exécuter ses volontés, notamment en matière de collecte des impôts.

[2L’intervenant est Defermon des Chapelières, l’un des 16 électeurs de la ville de Rennes, mêlé au mouvement réformiste avec Lanjuinais et Le Chapelier. Il sera élu Député aux États généraux de Versailles, membre de l’assemblée Constituante.

[3Jérôme-Crêpu-Crochu-Camus : sobriquet donné, par les Rennais, au procureur du Roi, Drouin, élu dans la confusion, avant d’être récusé par la volonté populaire.

[4Ce sont des membres organisés des clubs patriotes.

[5Masure : bâtiments d’habitation et d’exploitation.

[6Le Chapelier : (1754-1794) Avocat anobli qui sera élu Député du tiers à Versailles, membre de l’assemblée Constituante, l’un des fondateurs du Club breton, qui deviendra le Club des Jacobins. Auteur de la loi interdisant les coalitions ouvrières et les grèves.

[7Bertin : procureur fiscal de Château-Giron, le rédacteur des délibérations de Château-Giron

[8Jean-Denis Lanjuinais : (1753-1827) Avocat au Parlement de Bretagne, élu Député aux États généraux à Versailles, Député à la Convention nationale, il fut avec Le Chapelier, un des principaux fondateurs du Club breton qui sera la base du futur Club des Jacobins.

[9Gérard : en fait, propriétaire dans la banlieue de Rennes, à Montgermont, dont l’allure « mal dégrossie » lui vaudra d’être remarqué par Louis XVI, lors de l’inauguration des États à Versailles, qui lui adressera quelques mots bienveillants, faisant du « père Gérard » le mythe incarnant la sagesse et la bonhomie de la paysannerie confiante.

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