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Laboureurs d’Espoirs

19e épisode La soule

Le vendredi 5 juin 2026, par Alain Morinais
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Entré le premier, derrière les curés de toutes les paroisses assemblées, mon père ressort après sa prière d’indulgences, en compagnie des marguilliers. }}}

Il monte sur les marches du calvaire, une croix de granit portant un Christ crucifié et une Vierge à l’enfant sur chacune de ses faces, pour procéder à la vente publique des dons en nature faits par les paroissiens à l’occasion du Pardon.
La recette profitera à la fabrique.

Mathurin Derniaux et Pierre Delaunay s’affairent à préparer les offrandes, tout en conversant avec Gilles Fourché, le beau-père de Jan, et, bien entendu, mon père, qui a dû répondre aux nombreuses questions concernant la tenue de l’assemblée de sénéchaussée.
C’est Pierre qui poursuit.
¬ — …
— Vous rendez-vous compte que le Chapelier a été exclu comme anobli quelques jours seulement avant de réapparaître comme patriote, je ne sais comment, ni par où, ni par la grâce de qui, pour être finalement élu Député à Versailles. Pierre dépose sur les marches deux petits cochons de lait.
— Et sur huit élus, si je compte bien, Rennes en a cinq, Vitré et Saint-Malo chacune le leur, cela fait sept pour les trois villes, quand les campagnes en ont qu’un seul, avec plus de huit cents électeurs sur huit cent quatre-vingts au total. Mathurin fulmine, en rangeant un boisseau [1] de seigle aux pieds de Gilles.
— Vous parlez d’un élu des campagnes ! Quel représentant des campagnes ? Gérard ? Gérard n’est qu’un gros propriétaire très proche des sociétés de patriotes et bourgeois de Rennes. Le père Fourché ne décolère pas.
Mon père réplique avec un calme étonnant.
— À quoi bon avoir le nombre pour nous si chacun est isolé. Nous sommes seuls dans la foule à ne connaître personne. Autant il est possible de s’insurger et d’empêcher par le nombre ce que chacun refuse, autant il n’est pas possible d’exprimer une volonté commune, de construire ensemble quelque chose, sans se connaître, sans discuter les avis, sans chercher les solutions voulues par le plus grand nombre, sans se répartir les tâches à accomplir. Un petit groupe, bien organisé dans la foule des anonymes, pourra imposer sa façon de voir, tant que celle-ci ne provoquera pas la protestation du plus grand nombre. Je peux être libre dans la foule, la foule faite d’hommes libres se verra imposer la loi, dictée par quelques-uns qui auront su s’organiser pour empêcher les autres de le faire, et ceci, bien sûr, au nom de la liberté de chacun. Cette vérité est à méditer pour la suite. Mais, dans l’heure, avions-nous une autre manière de faire ?

Que répondre à cette question ?

Chacun retourne à l’église y chercher d’autres dons.
Pierre revient, avec une poule les pattes liées au bout de chaque bras. Mathurin porte un boisseau d’avoine, et le père d’Annette une motte de beurre, suivront quelques hardes, un boisseau de pommes, un panier de noix, une ruche à miel.
La vente aux enchères peut commencer.

À l’autre extrémité du placître [2] s’installent les débitants de vin rouge, blanc ou clairet et autres breuvages, dressant des tables sur tréteaux, mettant les tonneaux en perce, de vin "d’Anjou" et de "Gascogne", étalant pichets et chopines.

Le trésorier étant chargé de jeter [3] la soule [4], Pierre s’en est allé monter sur le petit tertre élevé pour cette occasion au centre du parvis, au milieu des deux camps adverses qui maintenant se font face, sous les applaudissements des fidèles sortant de l’église.

Les hommes mariés de Vezin, en âge de souler, sont opposés à un groupe venu des paroisses avoisinantes. La soule sera gagnée par ceux qui l’auront mouillées par trois fois à l’eau de la fontaine Saint-Méen, avant de la rapporter sur la butte.
Mon oncle Jan est au nombre des souleurs qui vont s’affronter pour l’honneur.

Pierre jette la soule en l’air, déclenchant, sous les regards des femmes inquiètes mais toutes aussi excitées, une bousculade d’une violence indescriptible quand le plus dur se passe sous la mêlée.
Jacques en sort, blessé à la tête, du sang sur le visage, traînant un du Rheu par les cheveux. C’est Grégoire qui parvient à s’extraire le premier, la soule sous le bras, traversant la place, dévalant le chemin avant d’être plaqué au sol par un attaquant de Cintré. Il lâche la soule qui roule dans le fossé.
En meute, les souleurs accourent et la mêlée se reforme.
Des corps entassés, Jan tirera la boule de foin couverte de cuir, et s’élancera vers la forge pour disparaître dans le passage qui conduit à la fontaine.

La vente se poursuit sur le parvis.
Mon père ne cesse de répondre aux interrogations provoquées par l’élection des Députés.
— Alors maître Gilles ! Qu’en dites-vous de cette assemblée ?
— Le cahier des doléances de la sénéchaussée contient bien nos plaintes et observations.
— I s’dit qui s’rait moins facile à comprendre que l’nôt ?
— Il est normal que le cahier de Rennes, qui regroupe plus de quatre cents paroisses, soit plus compliqué que celui de Vezin.
— Et les avocats ! S’ront ils bons Députés des campagnes ?
— Ce sont des patriotes qui connaissent mieux les choses que nous.
— Vous êtes donc content ?
— Nous saurons si nous avons bien fait dans les premiers jours de mai [5] . Mais je crois que nous ne pouvions faire mieux.

Certains commencent à se tirer une pinte de vin pour se rafraîchir.
Les filles font le tour de la place, par petit groupe, regardant autant que se montrant.
Les gars observent leurs manèges et discutent entre eux la meilleure manière de les fréquenter.
Nous sommes en accord, Joseph et moi, pour qu’il s’essaye avec Marie avant les danses.

Magdelaine Kérivalan, livide, arrive devant l’église, portant dans ses bras le petit corps inerte de Péronnelle, sa fille âgée de deux ou trois ans.
Monsieur le curé vient vers elle.
— Que t’arrive-t-il ma grande ?
— Ma fille… Elle est morte… Elle s’est noyée, dans la petite fosse de la cour des Thibault… Tout à l’heure… Alors que je faisais mon Pardon.
— Dieu a voulu qu’elle le rejoigne plus tôt. Ne t’inquiète pas, elle est baptisée, nous pourrons l’enterrer demain, dans l’heure d’avant midi. Range-toi, voici les souleurs qui reviennent.

Des cercles de villageois se créent à nouveau autour du placître, avec, d’un côté ceux de chez nous, et de l’autre les paroisses adverses. Les femmes sont groupées en deux clans opposés. Les hommes jeunes, et les plus âgés également, ménagent un passage au vainqueur qui portera la soule sur le tertre central.

Bertrand arrive en trombe.
Les gars de Vezin ce sont placés à la sortie du chemin et font barrage aux autres sans hésiter à faire le coup de poing pour les empêcher d’aller plus loin. La victoire est à notre portée.
Bertrand franchit seul la haie formée par cette foule immense qui entoure la place à présent. Mais, c’était sans compter avec un de Montfort, resté là, au repos, dans l’attente du retour du porteur, prêt à l’intercepter s’il devait être de Vezin.
Le placage est brutal.
Bertrand s’étale à dix pas du but, les jambes enserrées dans les bras du costaud, le menton cognant au sol, les mains devant lâchant la soule, qu’il suffit à Jan, qui suivait le mouvement, de ramasser tranquillement pour la déposer au sommet de la butte, au milieu des cris de joie et des vivats de nos partisans.

En ayant fini de la soulerie, chacun s’en vient se faire soigner au milieu des femmes qui, avec bonheur, enfin se mélangent aux hommes, qu’ils soient valeureux ou malheureux au jeu.

Commence alors la recherche de la fiancée.
Les timides font des avances par quelques petites agaceries lancées de loin, sans que l’on sache très bien à qui elles s’adressent.
Les plus hardis s’approchent, parlant à celles qu’ils souhaitent faire sortir du cercle, serrant de plus près l’élue qui le permet, chuchotant à l’oreille de la belle se laissant coincer pour se faire tirer le mouchoir, avec l’air détaché de l’ingénue qui ne sent pas le drôle, fouillant à l’improviste dans sa poche, s’attardant, si elle ne réagit, à tâter plus profond pour enfin trouver la pochette. Certaines font mine de se moucher pour faciliter la tâche de celui qu’elle désigne par des regards attendris, où pour éviter d’avoir à se faire tripoter.


Voir en ligne : Le blog de l’auteur


[1Boisseau : (un) unité de mesure de capacité, variable selon les régions, la plus utilisée pour les grains. Le boisseau de Saint-Brieuc = 33,86 litres.

[2Placître : vaste espace découvert entourant, ou devant une église, une fontaine ou un autre bâtiment.

[3Jeter : jeter la soule, donner le coup d’envoi.

[4Soule : jeu traditionnel breton, ancêtre du rugby, pratiqué les jours de fête. La soule est un énorme ballon de cuir, rempli de son, que l’on jette en l’air, et que se disputent ensuite les joueurs, partagés en deux camps opposés. Il s’agissait d’un jeu particulièrement violent, où tous les moyens étaient bons pour conquérir et conserver la soule, et tous les coups permis. Une ordonnance de Charles V, datant de 1365, précise que la soule « ne peut figurer parmi les jeux qui servent l’exercice du corps ». En 1440, une interdiction faite par l’évêque de Tréguier menace les joueurs d’excommunication. Il fallait inspirer la peur qui n’interrompit pas l’acharnement des souleurs. Au XIXe siècle des soules se déroulèrent encore dans le Morbihan, malgré les interdictions.

[5Les États généraux sont convoqués pour le 27 avril. Ils ouvriront le 5 mai, le Roi étant retenu à la chasse.

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