www.histoire-genealogie.com


----------

Accueil - Articles - Documents - Chroniques - Dossiers - Album photos - Testez vos connaissances - Serez-vous pendu ? - Entraide - Lire la Gazette - Éditions Thisa


Accueil > Articles > La vie militaire > « Nos Poilus » > La dernière lettre d’Émile

La dernière lettre d’Émile

Le mercredi 28 avril 2010, par Michel Guironnet
Émile Joseph Brigand naît le 30 janvier 1895, « à l’heure de huit du matin », à Thonnance lès Joinville, dans la Haute Marne.

Son père, Henri Antoine Brigand, est peintre et a 28 ans ; sa mère, Marie Félix Donnell, a 31 ans, sans profession.

Henri Antoine Brigand a épousé Marie Donnell à Thonnance lès Joinville le 11 mai 1892 ; Henri est né à Rupt le 5 avril 1866 ; Marie est née à Thonnance le 3 mai 1863. C’est la fille de Charles Bonaventure, charpentier au village, et de Marie Herminie Jacquemin.

Marie, la mère du petit Émile, décède à 32 ans, « à l’heure de sept du soir… en son domicile » à Thonnance le 9 février 1896.

Henri Antoine, le père d’Émile, se remarie le 7 novembre 1896 à Thonnance avec Louise Émilie Mouginot. On l’appelle le plus souvent Mélie.

JPEG - 77.9 ko
Fête de famille
Dans cette photo du groupe familial, Emile est le 2e à gauche, à côté de sa jeune soeur en communiante, Geneviève dont il parle dans sa lettre. Deux des autres jeunes dans ce groupe seront également tués à la Guerre



De cette union naissent à Thonnance quatre filles, les demi-sœurs d’Émile :

Marie Geneviève le 6 juillet 1898 ; Marthe Louise le 4 octobre 1899 ; Henriette Marguerite le 3 septembre 1901 ; Cécile le 30 novembre 1904

Lorsqu’il rédige cette lettre à ses parents, Émile est soldat au 156e Régiment d’Infanterie, à la 3e Compagnie.

« Jeudi 24 septembre 1915

Chers parents,

Je profite d’un moment de repos pour vous répondre à votre lettre que je viens de recevoir ce matin et à la carte d’hier.

J’ai causé hier avec Gustave Mouginot dans des drôles de circonstance. Je vais vous expliquer comment.

Nous sommes en ce moment logés en 3e ligne dans un espèce de ravin où l’on est à l’abri des balles mais non des obus qui arrivent en tir plongeant.

JPEG - 64.6 ko
Détail agrandi du JMO du 156e Régiment d’Infanterie
Depuis début septembre 1915, la 39e Division d’Infanterie a rejoint les 11e et 153e Divisions sur le front de Champagne, entre Souain et Ville sur Tourbe, dans la Marne... non loin de la Ferme de Beauséjour [1]

JPEG - 48.9 ko
Beauséjour



Les préparatifs pour la Seconde Bataille de Champagne vont bon train : l’attaque est prévue pour le 25 septembre. Les régiments bivouaquent aux « baraques » de Somme Bionne, à Hans, à Wargemoulin et à aux abris du Ravin du Marson. Au fil des relèves, tour à tour, chaque régiment monte en 1re ligne, face aux tranchées allemandes.



Alors, nous venions de manger la soupe à 5 heures quand arriva coup sur coup 3 obus de 210 mm à 100 m de notre baraque. Ils tombèrent sur une baraque et tuèrent tous les occupants.

Les éclats de ces obus tombent à plus de 200 m, nous étions à l’abri dans notre baraque.

JPEG - 29.8 ko
Le Ravin du Marson
Détail agrandi du JMO du 160e régiment d’infanterie (septembre 1915)

Cinq minutes après, voilà que l’on entend arriver un de ces express (un obus) qui semblait venir dans notre direction ; et comme notre baraque n’est pas assez solide pour résister à une pareille explosion, nous fîmes qu’un bond pour nous mettre à l’abri dans un souterrain qui sert de dépôt de munitions et qui se trouvait à 10 m de là.

En entrant dans le dit souterrain, je me fiche le nez dans Gustave ; jugez de la surprise ; il avait la même idée que moi ; il était en 1re ligne et venait chercher la boustif pour son escouade.

Nous en profitâmes pour causer une petite demi heure.

Gustave Arsène Mouginot est soldat au 69e RI, régiment qui fait partie de la 11e division, alors sur le même « théâtre d’opérations » que le 156e RI.

Né le 19 novembre 1894 à Autigny le Grand, non loin de Thonnance, en Haute Marne, de Auguste (Pierre) Mouginot, 39 ans, garde barrière, et de Philomène Brigand, 35 ans.

Émile et « le Tatave Mouginot » sont « cousins » par Louise Émilie Mouginot, dite Mélie (la seconde épouse du père d’Émile) Elle est la tante de Gustave.

Le Tatave se trouve sur la photo de famille , au 1er rang, 3e à partir de la gauche, à côté d’Émile.

Gustave est « tué à l’ennemi » le 30 mars 1916 à Haucourt (Meuse)

Quand à l’accident Rozet Masselin, j’ai su tous les détails le lendemain par Le Matin et le Petit Parisien.

J’ai déniché, sur Gallica le site de la BnF, dans le numéro du 17 septembre 1915 du Petit Parisien, les « détails » sur « l’accident Razet Masselin » dont parle Émile dans sa lettre.

Albin Rozet, député de la Haute Marne, département d’où est originaire Émile Brigand, a percuté avec sa voiture le 16 septembre 1915 au soir deux jeunes filles à bicyclette.

L’une des deux jeunes filles, Mlle Masselin, âgée de dix sept ans, est tuée dans l’accident ainsi que le député !

JPEG - 73.2 ko
l’article du Petit Parisien



« M. Albin Rozet tué dans un accident d’auto

Chaumont, 16 septembre. M. Albin Rozet, député de la Haute Marne, président de la commission des affaires extérieures, vient de trouver la mort dans un terrible accident d’automobile.

Vers sept heures du soir, alors que l’obscurité était déjà grande, M. Rozet quittait Joinville en automobile pour regagner Wassy. À peine avait il fait quelques centaines de mètres qu’il rencontrait, sur la route, deux jeunes filles revenant à bicyclette de Saint Dizier. Ni l’une ni l’autre n’avait de lanterne.

L’accident se produisit entre le moulin de Laplanchette et Vecqueville. Le phare de l’auto heurta et tua net une des jeunes filles, Mlle Masselin, âgée de dix-sept ans. La voiture fit panache contre le remblai de la route. Quand on arriva au secours des voyageurs, M. Rozet était mort, son chauffeur blessé au bras. »


Suit le texte de l’éloge funèbre prononcée à la Chambre des Députés par Paul Deschanel [2].

Les parents d’Émile ont du l’informer de cet accident dans leur lettre... et Émile leur répond qu’il a lu « les détails » sur deux journaux... Conclusion : même sur le front, l’information circule !

Je recommande une chose à Geneviève (sa demi sœur née en 1898) : quand elle écrira une lettre, qu’elle fasse attention à ce qu’elle écrit car il y a des phrases inachevées et il faut que je cherche le sens des mots.

Toujours grande chaleur dans les tranchées augmentée par la blancheur du terrain [3].

Quand vous recevrez cette lettre, les boches auront reçu une tournée par nous.

Figurez vous qu’avant-hier [4] on essaye de nous prendre une tranchée au 69e (Régiment d’Infanterie) après avoir projeté des gaz asphyxiants.

Ils tombèrent sur un « bec de gaz », ils furent démolis par un feu de barrage violent de 75 mm (canon de l’artillerie).

Bec de gaz : dans l’argot des combattants, désigne l’échec d’une opération militaire, en particulier d’une offensive. Voir Albert Dauzat « L’Argot de la guerre, d’après une enquête auprès des officiers et soldats » Paris, Armand Colin, 1918.

On en embrocha (à la baïonnette) une dizaine qui avaient voulu sauter dans notre tranchée.

Santé toujours bonne, bien le bonjour à tous.

Émile.

Je joins une carte postale pour album »

JPEG - 53.7 ko
Extrait de la longue liste du Tableau des pertes du 156e RI

Quelques jours à peine après avoir annoncé que « les Boches allaient recevoir une raclée », Émile est porté disparu pour la journée du 30 septembre.


[1Pour la 39e DI ; les 146e et 153e RI forment la 77e Brigade, les 156e et 160e RI forment la 78e Brigade

[2voir la notice consacrée à Albin Rozet sur le site de l’Assemblée nationale http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/biographies/joly/rozet-antoine_albin.asp

[3la Champagne crayeuse !

[4c’est-à-dire le 22 septembre 1915

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

7 Messages

  • La dernière lettre d’Émile 30 avril 2010 15:39, par Evelyne Jaunet

    encore un témoignage émouvant de nos poilus ! celui-ci semblait être plutôt gai et optimiste, assuré de battre « les boches ». On peut se demander s’il y croyait vraiment ou si ces mots optimistes étaient destinés à rassurer sa famille.
    de toute façon, témoignage intéressant

    Répondre à ce message

  • La dernière lettre d’Émile 2 mai 2010 20:26, par Pierre MILLET

    Il est difficile de ne pas être ému en lisant cette lettre d’un Poilu qui va disparaître quelques jours plus tard. Il semblait optimiste mais surement, comme le dit Evelyne, pour rassurer sa famille. La Guerre durait déjà depuis 1 an. Je pense que l’optimiste de la 1re heure n’était plus de mise dans les rangs des combattants. Ils devaient savoir que la Guerre durerait plus longtemps qu’on avait voulu leur faire croire au début.

    Répondre à ce message

    • La dernière lettre d’Émile 9 mai 2010 22:42, par Isabelle

      C’est vraiment très émouvant. Je ne peux m’empêcher de penser à mon grand-père décédé à la guerre de 39-45, qui lui aussi devait penser très fort à sa famille juste avant de partir et sûrement au moment de partir. Honneur à ces pauvres hommes qui ont donnés leur vie pour notre liberté, qu’ils reposent en paix.
      Et comme le disait Prévert : « Quelle connerie la Guerre !!! »

      Répondre à ce message

  • La dernière lettre d’Émile 21 mai 2010 15:20, par jojo

    Bonjour
    Mon grand père classe 1912 était au 156° de Ligne
    Il était caporal en février 1915 à la 29° Cie
    Il à sans doute croisé voire connu Emile...
    Après avoir été blessé et enseveli à VERDUN, il à rejoint
    le 25° RI en 1917.
    Il à eu la chance d’être démobilisé en 1919 après avoir passsé
    sept annnées sous le drapeau.
    Qu’un hommage leur soit rendu à la veille du centenaire de
    cette boucherie.

    Répondre à ce message

  • La dernière lettre d’Émile 6 juillet 2010 21:11, par CCangue

    Mon grand père a peut être connu Emile. Il s’appelait André, Il a été blessé par balle au poumon, le 25 septembre 1915 à Ville Sur Tourbe ... Il était né le 26 août 1895 ...
    Il a survécu à sa blessure malgré qu’il fût entre la vie et la mort durant plusieurs semaines ... J’ai eu heureusement le bonheur de le connaître mais pas très longtemps .. Ce fut une grosse perte ... Ses poumons n’en pouvaient plus .. entre la balle qui était restée et les gaz qu’il avait respirés ...
    Pourquoi tant de souffrances !!! Il ne faut pas oublier ces hommes qui ont défendu notre patrie et c’est un honneur de faire partie de leur famille..

    Répondre à ce message

  • La dernire lettre d’Emile 1er septembre 2012 16:17, par rousseau catherine

    Bonjour !
    J’ai eu beau éplucher les JMO du 156e RI, je ne suis pas tombe sur des feuilles aussi precises et circonstancies que celles que vous mettez ici.
    Or apparemment on y parle de mon grand-pere, Rene Rousseau...
    Pourriez-vous m’indiquer le chemin exact pour avoir des fiches aussi detaillees ?
    Merci.

    Répondre à ce message

https://www.histoire-genealogie.com - Haut de page




https://www.histoire-genealogie.com

- Tous droits réservés © 2000-2021 histoire-genealogie -
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Mentions légales | Conditions Générales d'utilisation | Logo | Espace privé | édité avec SPIP