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L’organisation du travail dans les grosses forges au XVIIIe siècle dans l’Orne

Présentation de quelques actes notariés


jeudi 31 octobre 2013, par Jean-Pierre Bréard

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Les grosses forges représentent une industrie importante dans notre région, nécessitant des investisseurs, des spécialistes et une masse importante de main d’œuvre ainsi qu’une logistique pour le transport du minerai, de la castille (fondant) et du charbon de bois vers les forges qui sont nécessairement établies près d’un cours d’eau : à l’époque seuls les moulins à eau développaient une énergie suffisante pour actionner les soufflets du haut-fourneau, le martinet et autres machines nécessaires à la fabrication du fer. Cette énergie n’est évidemment pas transportable et elle est fonction de la pluviométrie donc saisonnière.

Le fonctionnement de la forge nécessite des « chauffeurs, affineurs, fendeurs et marteleurs » spécialistes qui viennent parfois de loin, qui se déplacent souvent et que les maîtres de forges débauchent volontiers chez leurs concurrents.
Le haut-fourneau et ses annexes nécessitent pour leur approvisionnement une main d’œuvre locale constituée de :

  • mineurs
  • charbonniers
  • voituriers avec des équipages de chevaux.

Cet approvisionnement doit être fiable, aussi le directeur de la forge s’efforce-t-il de fidéliser tous ces intervenants.

Les contrats écrits sont rares. Ils sont dus à des circonstances particulières : ainsi le contrat le mieux renseigné, celui de 1696, est provoqué par le décès du maître de forges, juste après avoir embauché un marteleur. Celui-ci préfère sans doute obtenir des garanties du successeur (fils du décédé).

Il n’y a pas de droit du travail à cette époque, ces contrats sont parfois qualifiés de « contrat de marchand à marchand » ou le plus souvent de « bail ».

1. Des contrats de travail en bonne et due forme

Un contrat presque moderne : l’embauche d’un marteleur

Du dix neufième jour de septembre 1696 après midy
Fut présent Jean Gadois maître marteleur de la paroisse
de Rânes, de présent demeurant à la forge de la
vallée de Touanne, paroisse de Montmerrey. Lequel
s’est submis et obligé envers Antoine Dubois, Sieur des Aitres, Maître
de ladite forge de Touanne de le servir loialement et
fidellement de son mestier de marteleur dans ladite
forge pendant le reste de son bail qui est pour six
ans, commencez du mois de may dernier, au moien
que ledit sieur Dubois a promis aquitter et décharger
ledit Gadois d’une somme de cent cinquante livres
qu’il avoit recue par avance du feu sieur Dubois, père
dudit sieur des aitres, si bien et à temps que ledit Gadois
n’en sera recharché et aura en outre vingt cinq sols
par chacun millier de fer et comme pendant l’esté
l’on manque ordinairement d’eau à ladite forge
ledit sieur des aitres luy paiera encore pendant
\trois mois/ de l’esté, cinquante cinq sols par chacune
sepmaine outre sondit loyer. Et sont ainsy demeurez
d’accord et qu’en accomplissant par ledit Gadois le présent
marché, il ne sera tenu rendre aucune chose de
ladite somme de cent cinquante livres et (à ce moien)
tout autre accord fait par ledit Gadois l’unze de ce
mois demeure nul. Fait comme dessus ledit jour
et an, présence de Me Nicolas Hommey, prestre,
curé du Cerqueil et Louis Saucier procureur de la ville
d’Argentan. En glose trois mois. Et a ledit Gadois
marqué, aiant déclaré ne scavoir signé. De plus
a esté accordé par ledit sieur des aitres qu’en cas
que ledit Gadois mourust avant l’expiration du
présent, sa veufve et héritiers seront quittes desdites
cent cinquante livres comme si ledit marché
avait esté entièrement exécuté, qui commence de ce jour et
comme il n’y a pas d’eau présentement sur ladite forge,
ledit sieur des aitres a promis donner la somme de
douze livres pour cette première année, et à l’avenir
pendant trois mois d’esté chacun an, à commencer
au mois de juillet prochain donnera lesdits cinquante
cinq sols par chacune sepmaine outre son loier
comme il est dit cy dessus. Le tout fait es présence
desdits tesmoins et a ledit Gadois marqué [1]

Résumé, ce contrat se présente ainsi :

Le 6 septembre 1696 entre
Jean Gadois, maître marteleur à Rânes,
Antoine Dubois, maître de la forge de la Touanne à Montmerrei.

Durée du contrat  : 6 ans.
Prime d’embauche (gratification) : 150 livres.
Salaire à la tâche : 25 sols par millier de fer.
Logement : loyer à la charge de l’employeur.
Chômage estival (3 mois par manque d’eau) : 55 sols par semaine.
décès : si le cas arrive avant la fin du contrat, sa veuve et ses héritiers sont quittes des 150 livres.

Embauche d’un affineur [2]

le 3 septembre 1730 entre
Jean Masseron, natif de Putanges, affineur à Boucé
Monsieur de Beausan, directeur de la Forge de Putanges

durée : 6 ans.
interdiction d’aller travailler ailleurs.
Prime d’embauche (gratification) : 120 livres et 4 boisseaux de blé.
Valet d’affineur  : le fils de Jean Masseron assistera son père en tant que valet.
Le sieur de Beauchamp fournira un second valet à ses frais.
Le fils Masseron peut s’absenter. Le père ne sera pas tenu de fournir un autre homme.
Maladie et décès : le cas échéant, le contrat expire et personne n’est tenu de restituer tout ou partie des 120 livres.
Autres clauses : le notaire écrit : « les parties à nous inconnues se sont contentés des faits résipoques l’un de l’autre ». En clair, les contractants sont inconnus du notaire et ils ont convenus de clauses qui ne sont pas explicitées dans le contrat. Personne ne semble souhaiter que les conditions d’embauche soient connues.

Embauche d’un affineur [3]

le 24 juin 1731
Marin Mallet, affineur
Marc Antoine Jouville, maître de forges à Rânes

durée  : 9 ans.
Prime d’embauche (gratification) : 200 livres et une tasse d’argent évaluée 20 livres.
Décès  : la somme reste acquise à sa femme ou aux héritiers.
Lieu de travail  : dans un périmètre de 6 à 7 lieues autour de Rânes.

Embauche d’un valet d’affineur [4]

le 24 juin 1731
Jacque Hue, forgeron de Rânes, valet d’affineur pour l’ordinaire
René Chauvin, sieur du Ponceau, Maitre de forges à Ranes

durée:autant de temps que le sieur du Ponceau fera valoir la forge.
ne peut aller travailler ailleurs.
Prime d’embauche (gratification) : 70 livres et encore 50 livres.
Il sera tenu de rendre ces 50 livres qui ne sont « que pour aider ledit Jacques Hue en ses besoins ».

Embauche d’un poislier à Beauvain [5]

14 octobre 1733
François Macé de la Pooté [6]
Louis Leperre [7], maitre poislier
durée : 9 ans
à l’engagement  : 98 livres
chaque année  : une pipe de cidre et un cochon de lait (valant 12 livres) et 250 livres
décès  : la somme de 98 livres reste acquise à la famille

2 - Autres types de contrats pour s’assurer la fidélité et l’exclusivité

Paiement d’une promesse de mariage [8]

Le 14 janvier 1694
Pierre Moulin, marteleur à Carrouges
Germain Ricoeur, sieur de Basmont, maître de forge à Carrouges

Reçu de 150 livres pour son traité de mariage [9],
somme promise par Renée Lefebvre, épouse du sieur de Basmont.

Charbonniers à Ranes [10]

Le 26 août 1731
Georges et Nicolas Chrestien, père et fils
Mr du Ponceau, maître de forges à Rânes

Ce n’est plus d’un contrat de travail qu’il s’agit mais d’un contrat d’exclusivité :
Les chrétiens souhaitent faire le retrait d’un champ [11].
Le maître de forges leur avance l’argent pour le faire.
Il se remboursera « à proportion de la cuisson et du dressage de ses bois » qu’ils s’obligent à faire « partout où besoin sera ».
Durée : autant de temps que le sieur du Ponceau fera valoir la forge.

Achat d’un cheval [12]

Le 28 février 1730
René Perreaux, voiturier de Tanville
René Chauvin, sieur du Ponceau, maître de forges à Rânes

Prêt de 20 livres pour acheter un cheval qui servira « à voiturer mines, charbons et castille avec quatre autres qu’il a ».
Il ne pourra travailler pour un autre.
La somme sera remboursée de quinzaine en quinzaine « sur les voitures » de Perreaux.

3- Hors norme

Assurance mutuelle contre les loups [13]

18 décembre 1726
15 voituriers de la grosse forge de Champsecret s’associent
« en cas que le malheur arrive à un d’iceux que le loup abatte un de leurs chevaux , ils s’obligent... qu’à celui à qui le malheur tombera luy payer chacun 25 sols le tout faisant de 18 livres 15 sols »
durée du contrat : pendant le temps qu’ils seront voituriers.

La chapelle de Varennes

La forge de Varennes était située sur la paroisse de Champsecret mais fort éloignée de l’église. Le maître de forges du lieu désirant à la fois ne pas perdre de temps et permettre le culte fit édifier une chapelle pour son personnel.
Cette chapelle existe toujours décorée de deux statues remarquables des patron et patronne des forgerons. Notamment cette Sainte Anne, mère de la Vierge à un âge avancé, représentée endormie un livre à la main. Contrairement à la statuaire classique, Marie encore enfant, est absente : on peut supposer qu’elle est partie jouer...

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Ste Anne dans la chapelle de la forge de Varenne

En guise de conclusion

Ces quelques contrats retrouvés dans les minutes notariales de la région apportent un certain éclairage sur ce que pouvaient être des relations de travail au XVIIIe siècle dans les grosses forges. Ils ne sauraient en aucun cas préjuger de la situation générale dans le monde du travail de cette époque.

P.-S.

C’est volontairement que, à l’exception d’une image, cet article n’est pas illustré. Il eût été facile d’utiliser les belles planches de l’Encyclopédie : elles me paraissent fort éloignées du propos de cet article.
A la vue de ces images si nettes, si épurées, peut-on imaginer un instant le dur labeur de ces « forgerons » dans la chaleur, le bruit, la fumée et les accidents inévitables (tel ce fendeur qui perdit un bras [14]) ?

En guise d’illustrations, le lecteur curieux pourra consulter tous les documents cités.

Notes

[1Cote AD61 4E108/110 En cliquant sur le lien , vous êtes dirigé vers geneanet qui héberge les images dont je suis l’auteur et ceci en accord avec les AD 61 (licence gratuite).

[2Cote : AD61 4E81/138

[3cote AD61 4E119/183

[4cote AD61 4E119/183

[5Cote AD61 4E119/188

[6Actuellement St Pierre des Nids en Mayenne

[7La famille Lepere est originaire de Chatillon sur Seine en Bourgogne (Contrat de mariage de Nicolas Forton et Barbe Lepere le 2/8/1696 AD61 4E96/120)

A titre d’exemple, voici son parcours :

Louis LE PERE ° le 13 août 1683 Chatillon sur Seine, † 9 mars 1751 Beauvain, maître poëlier à la Bataille, à l’Aune 1720, puis à Saint Denis sur Sarthon 1721-1759,

  • marié avec Marie PUEL † 27 février 1720 la Pooté
  • remarié à Saint Céneri le Gerei le 27 janvier 1721 avec Renée MACE (fille de Charles MACE °14 mars 1668 Saint Martin de Connée, maître affineur à Chailland (1694-1721), marié à Saint Ceneri le Gerei le 15 janvier 1690 avec Jeanne LESUEUR)
    d’après Ouvriers des forges en France de l’ouest XVIIe et XVIIIe siècles de Philippe Nozières (étude en cours).

[8cote AD61 4E96/115

[9non retrouvé à ce jour

[10Cote AD61 4E119/183

[11Le droit normand permettait de revenir sur une vente pendant une durée de 3 ans, c’est le retrait. Cette durée pouvait être prolongée par accord mutuel.
A ne pas confondre avec le retrait lignager : lorsqu’un héritage ("bien" attesté dans une famille sur deux générations) était vendu indûment (par exemple par un mari indélicat), le retrait était dit lignager et pouvait s’exercer pendant 30 ans

[12Cote AD61 4E119/180

[13Cote AD61 4E132/14

[14cote AD61 4E160/13

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6 Messages

  • Merci Jean-Pierre (et T.Sabot) pour tout ce travail de collationnement et de publication. Au-delà de la « simple » recherche des noms et dates de nos ancêtres, il est passionnant de retracer leurs métiers et les divers faits de leur vie quotidienne.
    Quel dommage que les AD ne mettent pas en ligne (ou si peu) les archives notariales ! (pour tous ceux qui vivent loin des lieux de leurs racines ancestrales et ont ainsi un accès difficile aux salles de lecture).
    Heureusement, les qq. journaux anciens en ligne aident bien, mais ils sont encore trop rares.
    Bien cordialement.

    Répondre à ce message

  • Passionnant article sur les grosses forges dans le département de l’Orne ! Merci à l’auteur !
    C’est aussi redécouvrir une autre facette des villages de l’Orne , de Normandie et d’ailleurs ....
    Dans un monde virtuel , expliquer simplement aux enfants et petits enfants d’où viennent les clous , les rails des TGV , les aiguilles etc ....Visite de Musées dans la région : Francheville 27 Musée de la ferronnerie .
    L’Aigle 14 , usine de fabrication d’aiguilles . Qui dit forges , dit rivières , dit forêts , dit métiers d’autrefois .... Vastes Découvertes pour les passionnés ....à partager en famille !!!

    Répondre à ce message

  • J’ai collationné de nombreux noms de famille de fondeurs en Normandie et Bretagne. Sans êtres exhaustives ces listes peuvent-elles servir ?

    Répondre à ce message

  • L’ organisation du travail dans les grosses forges au XIIIe siècle ...
    Merci pour vos recherches et cet article monsieur Jean-Pierre Bréard ...
    je suis passionnée par la généalogie,
    j’ écris l’ histoire de ma famille ...
    ayant des chevaliers templiers dans mes ancêtres ...
    et Germain Ricoeur, sieur de Basmont, maître de forge à Carrouges en est certainement un aussi ...
    j’ ai donc pris grand plaisir à lire ce que vous avez écrit ...
    Bien cordialement.
    Nicole
    bassimont.nicole@orange.fr

    Répondre à ce message

  • L’organisation du travail dans les grosses forges au XVIIIe siècle dans l’Orne 15 novembre 2017 20:25, par gérard Chauffrey (chauffray)

    Extrêmement intéressant ces documents sur les contrats de travail dans les forges.
    Un partie de ma famille maternelle, les LERAY et alliés ont travaillé dans ces forges, en tant qu’affineur mais aussi de voituriers et se sont déplacé entre la Mayenne, l’Orne, l’Ille et vilaine et même jusque dans le sud Ouest de la France.
    Je vous rejoins quand vous dites que ces « ouvriers spécialisés » étaient très prisés et sans doute souvent débauchés à des concurrents et manifestement ils partaient avec famille et alliés, ce qui ne simplifie pas les recherches généalogiques...
    Bien cordialement

    Répondre à ce message

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