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« Etant exempt de service, n’a pas hésité à courir à son poste où il a trouvé une mort glorieuse »

Raimond Journiac, jeune « artiflot » mort en février 1916, par sa petite nièce Pierrette Pouts

Le jeudi 27 novembre 2008, par Michel Guironnet, Pierrette Pouts

Mon grand oncle Raimond Journiac s’est marié le 16 octobre 1915 et a perdu la vie à Minaucourt 4 mois seulement après son mariage. Il avait 25 ans. Il était ouvrier horloger.

Une lettre est envoyée par un de ses camarades. N’osant écrire à la grande soeur qui avait élevé Raimond, il écrit au patron de Raimond.

Il lui relate comment son ami était décédé et où était cachée la tombe de fortune qu’il lui avait construit pour éviter que son corps ne soit jeté dans une fosse commune en pleine campagne.

Raimond est né le mardi 4 août 1891 à Cognac.
Son père, François, a 46 ans et sa mère Anne Jacard a 40 ans.
Il est le septième enfant de François et Anne. L’aîné, Gustave, a déjà 23 ans.

Son père, après avoir été cultivateur à Rulles, commune de Sigogne en Charente, où sont nés les 4 premiers enfants, est maintenant cocher à Cognac. Ils habitent rue de Rochefort.

Raimond n’a que 7 mois lorsque son père décède.

Sa mère vient habiter Saint-Jean-d’Angély en Charente-Maritime, où elle tient un débit de boissons. Elle habite Rue Rose. Elle n’a que 49 ans lorsqu’elle meurt le 26 septembre 1901.

Raimond est alors complètement orphelin. Il n’a que 10 ans… C’est la grande sœur Florestine, qui aidée de Marie va élever les 3 derniers : Ernest 16 ans – Denise 13 ans et Raimond 10 ans.

Il considère ses sœurs et plus tard, lorsque Florestine sera mariée, son beau-frère, comme ses parents. Il aura une tendresse toute particulière pour Marie. Les lettres qu’il lui écrit en sont la preuve. Lorsqu’il se marie c’est elle qui est son témoin.

En âge d’apprendre un métier, Raimond choisit celui d’horloger et entre en apprentissage chez Monsieur Charlery. Il y reste ensuite comme ouvrier. Jusqu’au bout, celui-ci restera attaché à son jeune ouvrier qu’il a en très grande estime.

Très jeune, Raimond fréquente une jeune fille née à Asnières La Giraud (à 5 km de St Jean d’Angély) : Agnès Bonnet.

Ils sont ensemble au mariage de Denise avec Théophile Audebert le 30 septembre 1912 et Agnès l’année suivante, est la marraine de leur fille Marguerite.

Le 10 octobre 1912 Raimond part faire son service militaire à Bordeaux au 58e Régiment d’Artillerie et suit les stages des Ecoles du Feu : Pau Castres, etc…

C’est la guerre : il est incorporé comme Maître-Pointeur dans l’Artillerie, toujours au 58e Régiment d’Artillerie. Ses campagnes contre l’Allemagne durent du 3 août 1914 au 8 février 1915.

Le 16 octobre 1915, avec l’autorisation de son colonel, il épouse Agnès à St-Jean d’Angely.

Le jeune couple sera brutalement anéanti par la mort de Raimond tué à Minaucourt, dans la Marne, le 8 février 1916 [1].

Raimond avait deux amis au front : le lieutenant Abadie et A.Gautron. C’est lui qui, aussitôt connu le décès de Raimond et sans attendre les papiers officiels, écrit à Monsieur Charlery, son patron pour le charger de la pénible tâche d’annoncer à sa famille la terrible nouvelle :

« En Champagne le 18-2-16.

Cher Monsieur,

J’ai votre lettre du 14 et je ne doute pas que le coup qu’à dû produire ma lettre fut terrible pour la famille de ce pauvre Raymond.
Je sais aussi cher Monsieur que vous aimiez bien votre malheureux ouvrier et que par là même vous avez aussi votre part d’épreuve dans ce malheur, et je sens que la mission que je vous avais confié fut bien pénible pour vous.

J’avais hésité un instant avant de vous dire d’un trait le terrible malheur qui venait de s’abattre sur cette famille ; mais à cette minute il me fut impossible de mentir et (à) quoi cela eut il servi…le doute qui pendant quelques jours eut subsisté aurait été bien cruel pour tous les siens, surtout en ne recevant pas de nouvelles.

J’ai agi suivant ma conscience en vous fixant tout de suite (sur le sort de Raymond) plutôt que de vous laisser dans l’incertitude jusqu’à l’arrivée de l’avis officiel qui se fait attendre quelquefois des semaines.

Ce fut bien pénible aussi pour moi cher Monsieur, lorsque je me résignai à jeter cette fatale nouvelle à la poste, et lorsque il y a quelques jours, dans le mois de novembre exactement, je quittais Mme Poulet (sœur de Raimond) et la jeune femme de ce pauvre Raymond, en les rassurant de mon mieux, je ne croyais pas avoir, un jour de fatalité, à leur annoncer pareille catastrophe.

Nous avons été longtemps à la même pièce. Depuis deux mois environ, j’étais changé de pièce mais assez près de lui pour que nos relations de bons copains n’aient pas à en souffrir.

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Raimond Journiac assis sur le canon avec sa batterie

Quelques jours avant sa mort, ce pauvre Raymond souffrait des dents. Il était assez sujet à ce mal et comme nous avons un brave père de famille comme major, Raymond était exempté de service. Il n’avait donc qu’à se tenir autant que possible dans son gourbi lorsqu’arriva cette fatale journée du 8 (février 1916)

Vers les 9 h du matin, on nous commanda : « A vos postes ». Ce pauvre Raymond se préparait à aller à la visite mais en entendant le commandement courut comme d’habitude prendre sa place de pointeur. Ca devait être la dernière fois pour ce malheureux.

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Document Eliane Promis.

Il y avait à peu près 2 minutes que nous tirions lorsqu’un obus ennemi venant éclater devant l’embrasure de la pièce fit deux victimes.
Un éclat à la poitrine tua net mon malheureux camarade. J’étais à 25 mètres à une autre pièce. Je courus suivi des autres servants mais nous ne pouvions plus rien.

Le Major vint constater la mort qui avait été foudroyante, ce pauvre Raymond n’a connu aucune souffrance et il nous a quitté sans prononcer une seule parole.
Tous atterrés par un tel coup, car vous savez dans l’artillerie les pertes sont minimes et la batterie particulièrement avait eu assez de chance jusqu’ici, nous avons songé à faire tout ce qu’il était possible pour nos malheureux compagnons.

L’aumônier de la division prévenu est venu faire un petit service, une allocution de notre Capitaine vint honorer leur mémoire et des cercueils ayant été faits, ils furent enterrés auprès de la batterie, chacun dans une fosse individuelle.
Sur chaque cercueil une plaque de cuivre a été mise sur laquelle est gravé le nom. L’enterrement fut fait suivant l’usage habituel, toute la batterie y assistait et les honneurs furent rendus par un piquet en armes.

Quand nous eûmes accompagnés nos malheureux pour la dernière fois, nous avons songé à faire quelque chose qui puisse faire reconnaître plus tard l’emplacement exact où ils reposent.
Un entourage en bois en forme de clôture surmonté d’une croix a été fait à chacun. Le fruit d’une collecte nous a permis de déposer sur leur tombe deux couronnes. Sur chaque croix une plaque en cuivre indique le nom et le pays du malheureux qui repose.
Au cas où ceci viendrait à disparaître du fait d’un bombardement, dans chaque tertre nous avons glissé une bouteille renfermant sur un papier leur identité.
Je vais faire le possible pour vous procurer la photographie de l’emplacement.
Pour le moment, je puis vous dire que cet emplacement se trouve en plein champ, à 6 ou 700 mètres au nord de Minaucourt ; mais je vous enverrai aussi un dessin qui donnera plus d’indications et où il sera assez facile à la famille de faire un pèlerinage à leur cher disparu.

Voici, cher Monsieur, toutes les indications que je puis vous donner, en attendant de passer vous voir si j’ai le bonheur d’aller en permission, ce qui ne peut être avant 2 mois au moins.
Nos officiers ont obtenu une citation pour récompenser le courage de notre ami et ils vont envoyer ce petit souvenir à la famille. Je puis même vous en dire le motif : « Etant exempt de service, n’a pas hésité à courir à son poste où il a trouvé une mort glorieuse ».

De mon côté, j’ai rassemblé toutes ses affaires personnelles et je vais les faire parvenir.
Un petit détail que j’oubliais et qui peut être touchant : la veille de ce jour fatal entre tous, ce pauvre Raymond avait fait brûler toutes les lettres qu’il possédait.
A sa famille inquiète vous pouvez dire que j’ai son alliance, son portefeuille contenant des photographies, son porte monnaie, deux montres dont une a été touchée par un éclat de l’obus, une trousse d’outils, en un mot tout ce qu’il avait de personnel.

En même temps que vous, Madame Bonnet (belle-mère de Raimond)
m’écrit pour que je lui réponde à elle-même. Comme je ne puis lui dire que la même chose qu’à vous, vous seriez bien aimable, cher Monsieur, de lui communiquer ma lettre.

A ses sœurs et sa femme éplorées, transmettez je vous prie mes sincères condoléances, dites leur que je prends part à leur affliction car il était pour moi un bon camarade.

Je vous laisse, cher Monsieur, et je souhaite que ma lettre soit un léger apaisement à la douleur de la famille qui aura au moins la douce satisfaction de savoir que leur pauvre disparu a eu tout ce qu’il était possible de faire.
Au revoir, cher Monsieur, et recevez l’assurance de mon profond dévouement.

A. Gautron

4e Bie 58e Artie S. P 174 [2].

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Tombe provisoire de Raimond Journiac
Au premier plan, sur la couronne accrochée à la croix,on distingue ces mots « En souvenir à Cazes B ses camarades. »



Jules Bertrand Cazes est la deuxième victime dont parle A Gautron dans sa lettre. 2e Canonier Servant au 58e d’Artillerie, il est né le 2 août 1893 à Nestier, dans les Hautes Pyrénnées. Il n’avait que 23 ans.

Le 23 janvier 1923, son corps a été exhumé et transporté au cimetière militaire du Pont De Marson [3].

L’artillerie est devenue la reine des armes. Toutes les batailles de la guerre des tranchées sont gagnées par les canons, qui occasionnent les deux tiers des pertes.
Le 58e régiment d’artillerie est le régiment de Bordeaux avec un fort recrutement sur les départements de la Gironde et de la Charente Inférieure. Il est équipé de batteries de canons de 75 capables de tirer à cadence rapide (de 8 à 12 secondes par obus) sur une distance généralement située entre 6 et 12 kilomètres.

Sous les ordres d’un capitaine, 4 canons coordonnent la cadence de leur batterie. Maître pointeur est la fonction la plus prestigieuse pour la troupe des artilleurs : le tir doit associer précision relative et rapidité.

Après les premiers combats la précision ponctuelle a plutôt été remplacée par le tir de saturation qui consiste à arroser un secteur avec un maximum d’obus pour interdire cet espace à l’adversaire.

Toute attaque par les fantassins de l’infanterie nécessite une grande dépense d’obus pour des résultats assez limités et les canons lourds deviennent de plus en plus nombreux pour contrer l’artillerie légère et écraser les retranchements adverses.

Les canons de 75 français sont parfaitement capables de contrer leurs équivalents allemands de 77, mais sont souvent attaqués par les canons moyens allemands de 105, 155 ou lourds de 350.

Malgré les combats d’artillerie par dessus les premières lignes de tranchées, les pertes des artilleurs sont moins élevées que les fantassins de première ligne. La fonction première du canon reste d’écraser le fantassin adverse.

En février 1916 le temps est toujours mauvais en Argonne dans un secteur qui a connu plusieurs batailles au printemps et surtout en septembre 1915.

Raymond Journiac perd la vie dans un combat de petite ampleur, en dehors des grandes offensives ponctuellement très violentes et meurtrières. Ces combats se limitent souvent à des tirs des canons dont la précision relative est réglée par les ballons ou saucisses pour les tirs en zone rapprochée et les avions d’observation au delà de quelques kilomètres...

En cas de bataille traditionnelle un pointeur consciencieux peut se sentir quasiment indispensable pour soigner la précision du tir, parfois aveugle au point de tirer sur ses propres troupes. Ce fut sans doute ce sens du devoir qui ici coûta la vie à Raymond Journiac.

Sa jeune femme Agnès, après plusieurs années de veuvage, s’est remariée avec Arnaud Souty. Elle est décédée à Soulac-sur-Mer à l’âge de 91 ans le 7 juin 1993


[1Cette région de la Champagne fut durant quatre ans le théâtre d’âpres combats. Pour en savoir plus : http://pagesperso-orange.fr/champagne1418/circuit/circuit.htm

[24e Batterie 58e Régiment d’Artillerie (de Campagne) Secteur Postal 174.}

[3Tombe numéro 1081 d’après le site Sépultures de Guerre.

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